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Ecran Tv avec personnage qui cache son visage
© Aleks Dorohovich

Éric Sadin : nous sommes en pleine crise du « rien commun »

Alexandre Kouchner et Philippe Nassif
Le 12 mai 2021

Dans son remarquable essai L’Ère de l’individu tyran, la fin d’un monde commun, Éric Sadin s'interroge sur les contradictions entre un virtuel qui nous hystérise et un réel qui délite le pacte social. Entretien éclairant sur notre bordel ambiant.

Dans le film Joker, le personnage incarné par Joaquín Phoenix demande : « C’est moi ou le monde qui devient fou ? » À vous lire, il semble que ce soit les deux, non ?

ÉRIC SADIN : En effet ! Nous sentons bien que notre présent est déliquescent. Et il me semble vain d’en appeler à un « monde d’après » sans commencer par établir un diagnostic clinique de notre situation. Mon constat de départ est que nous sommes arrivés au bout d’une histoire : celle de l’individualisme libéral. Ce projet politique qui promettait, de concert, liberté de chacun et harmonie collective n’a eu de cesse de montrer ses limites. Aujourd’hui, nous nous rendons compte qu’il était, à la base, vicié, et qu’il ne pouvait que générer inégalités et logiques de prédation. Le propre de notre époque, c’est l’impression toujours plus partagée d’une déliaison d’avec tout pacte commun. Ce qu’enregistre à sa manière grinçante le film Joker, c’est ce stade terminal de notre modernité prenant la forme d’une grande « société anonyme » : un foisonnement d'individus qui s’éprouvent comme plus ou moins renvoyés à eux-mêmes.

Quelles sont les raisons premières de cette déliaison ?

É. S. : Depuis quatre décennies, il s’est opéré un étiolement progressif du « pacte social ». À partir de la fin des années 1970, nous avons assisté à l’affirmation d’une logique économique toujours plus débridée. Nous avons alors été gagnés par le sentiment d’être non plus acteurs mais spectateurs de nos propres vies. Toute une partie de la société — y compris les politiques — n’est en position que de subir les forces du marché. La mondialisation financière, l’injonction à l’innovation, les logiques de management, se sont imposées comme un nouvel ordre qu’on ne saurait remettre en question. Dans cette « société du spectacle », l’expérience de plus en plus répétée de la dépossession de nous-mêmes s’est muée en fatalité : presque un éthos. Si l’on pense aux révoltes qui ont rythmé les années 2010, d’Occupy Wall Street aux Gilets jaunes en passant par la crise grecque, on constate que la réalité de notre situation est devenue une évidence massivement partagée : celle de ne plus être maîtres de nos destins, individuels et collectifs.

Les nouvelles technologies de la communication, que vous critiquez tant, ont été porteuses de cet espoir de reprendre en main notre propre destin…

É. S. : Elles nous en ont surtout donné l’illusion ! Il y a eu un télescopage historique troublant, bien que non concerté, entre cette expérience de dépossession de soi et l’essor des technologies personnelles numériques. Telle est la thèse centrale de mon essai : si le smartphone et Facebook ont si bien « accroché », c’est que leurs propositions faisaient écho à la perte de notre pouvoir d’agir. Ces technologies nous ont donné le sentiment de pouvoir reconquérir notre autonomie, en étant plus au fait des choses, plus mobiles, plus réactifs. Et ainsi de s'ériger comme l’autoentrepreneur de nos vies. Une doxa s’est formée dans les années 2000 nous promettant un horizon lumineux par l’usage individuel des technologies numériques. Le cœur de cette idéologie de l'entrepreneuriat de soi, adossé à une série d’innovations « disruptives », s'est cristallisé autour du mythe de la « startup ». Comme dans un film Marvel, l’idée a été promue que la force motrice de la société viendrait d’individus héroïques qui savent profiter du moment historique et user à bon escient et sans limites de toutes les possibilités offertes par les technologies numériques.

C’était donc un marché de dupes ?

É. S. : Oui, et nous sommes de plus en plus nombreux à nous en rendre compte. L’avènement du Web 2.0, au mitan de la décennie 2000, a certes donné la possibilité à chacun de publier ses contenus, d’interagir avec ses « amis », d'exposer les gestes de son quotidien tout en recevant des salves de ravissement. Au moment où de plus en plus d'individus vivaient des phénomènes d'invisibilité sociale, Facebook nous offrait de regonfler notre besoin viscéral de reconnaissance. Puis est arrivé Twitter et la possibilité de donner son opinion du matin au soir, sous forme de sentences de 140 caractères. À « l’âge de l’accès » (à toute l’information) théorisé par Jeremy Rifkin sont venues s’ajouter une individualisation des récits, une individualisation des croyances, une surindividualisation de l’expression de ses opinions. Oui, mais voilà : ça part de soi et ça ne revient qu'à soi. C’est ce court-circuit qui nous hystérise, nous désespère, nous pousse à la surenchère. De l’âge de l’accès, nous sommes finalement arrivés à « l’âge de l’excès ».

Cet âge de l’excès est la fabrique de ce que vous appelez l’« individu tyran » ?

É. S. : Cet excès, cette enflure, cette saturation de soi, viennent de ce que la parole, les symboles, les mots, ont remporté une triste victoire sur les actions concrètes. Nous vivons comme jamais auparavant une asymétrie entre le verbe et l’acte. L'expression de ses opinions ne s'articule plus à l’action commune. Et c'est le ton de la dénonciation qui prévaut : l’impression de régler ses comptes avec l’ordre politico-économique. On se décharge certes de nos colères, mais uniquement par un déchaînement verbal qui, aussitôt, sera évacué dans les oubliettes du présent. Chaque post ne produisant qu’une dérisoire sensation d’exister aux yeux des autres, nourrissant ainsi ce capitalisme de la catharsis. C’est un geste pathétiquement vain, aujourd’hui, que de dénoncer les méfaits du capitalisme sur une plateforme siliconnienne : voilà une contradiction qui illustre notre impuissance — et qui devrait nous interroger sur ce que suppose, en réalité, le plein exercice de notre condition politique.

La critique du capitalisme a pris un tour singulièrement complotiste, ces dernières années : est-ce là aussi une manière perverse de se payer de mots ?

É. S. : L’essor du mouvement QAnon et le succès du « documentaire » Hold-Up montrent l’ampleur du phénomène complotiste. Mais il me semble qu’à phénomène nouveau, nous avons besoin de termes nouveaux. Car nous avons moins affaire à un complotisme soudainement généralisé qu’à ce que j’appelle une « atomisation des croyances ». Chacun se forgeant dorénavant ses propres récits, qui se trouvent rabattus à ses propres souffrances vécues, et parfois jusqu’à celles endurées par ses parents ou grands-parents. C’est le signe patent d’une déliaison, peut-être définitive, entre un nombre sans cesse croissant d’individus et un ordre politique, économique, mais aussi médiatique, depuis si longtemps en place, et dont on estime, à tort ou à raison, qu’il n’a cessé de léser le plus grand nombre, tout en produisant des discours enjoliveurs masquant la dure réalité des choses.

Cet esprit a alors nourri une défiance légitime ?

É. S. : Oui. Il suffit de lister les opérations de manipulation, de malversation, de mensonges dont se sont rendus coupables les édiles politiques et économiques depuis le début de notre siècle. Il y eut les mensonges éhontés de l’administration Bush, qui ont permis l’invasion de l’Irak en 2003. La volte-face des gouvernements français et hollandais en 2007 et 2008 à la suite des référendums sur la Constitution européenne. La crise des subprimes en 2008 est venue renforcer ce sentiment d’être aux prises avec un ordre économique, politique et financier quasi mafieux. Cette défiance, enfin, s’est fortement aggravée du fait de l’évolution des conditions de travail par un management promouvant l’ultraresponsabilité de soi et produisant des effets toujours plus dépersonnalisants — hier la vague de suicides chez France Télécom, aujourd’hui les dispositifs de guidage algorithmique des magasiniers d’Amazon. Dans ces conditions de désorientation, n’importe quel délire fait office de catharsis revancharde et libératoire.

Faut-il acter la fin de l’individualisme libéral qui a fondé notre imaginaire et nos institutions modernes ?

É. S. : Nous vivons en effet la fin de l'individualisme démocratique, c’est-à-dire le mythe d’une organisation politique qui vise à accorder la plus grande liberté individuelle à l'intérieur d'un cadre commun supposé le plus harmonieux. Sur ces bases espérées vertueuses, ce système, qui prend son essor sur la sacralisation de la propriété privée, n'a en réalité pas cessé de produire excès et dérives : compétition accrue, inégalités grandissantes, invisibilisations douloureuses. Cependant, nous maintenons notre aveuglement, et la grande mode actuellement consiste à en appeler à une restauration de l’État providence. Plutôt qu’espérer l’éternel retour des « jours heureux » — titre du programme du Conseil national de la résistance, qui a organisé l’État social au lendemain de la Seconde Guerre mondiale —, ne pourrait-on pas apprendre de ce qui nous est arrivé ? L’enjeu serait alors d'acter les limites de la délégation comme principe exclusif ou majoritaire de gouvernance. De cesser de surinvestir nos structures politiques obsolètes pour redevenir politiquement agissants.

Vous en appelez à une « politique du témoignage ». Le mouvement MeToo, en exposant les logiques de prédation sexiste, a en effet invité beaucoup de gens à une remise en question. Mais ne suscite-t-il pas dans le même mouvement une dénonciation incontrôlée qui aggrave la confusion des esprits ?

É. S. : Nous vivons l’heure de la grande revanche des individus – permise par les réseaux sociaux –, décidés à ne plus subir en silence. #MeToo, c'est exactement cela : un ordre inique qui persévère sous la forme d’une norme implicite et que de nouveaux outils offrent les moyens d’exposer. Le drame, c'est que, après ces moments sains de mobilisation, on en est arrivés à voir des dénonciations de personnes ad hominem. Cela entraîne des phénomènes de meute indignée, car pris dans une obligation d’empathie, de compassion. Il y a bien sûr des effets de contentement de voir sa horde de followers nous apporter une forme de soutien. Les souffrances demandent réparation et de telles mises en accusation publique cicatrisent alors en surface les plaies. Mais cela entraîne l'idée que ma souffrance a raison de tout, qu’elle fait office de vérité, au mépris de procédures juridiques supposées nous protéger de logiques de vendetta.

La crise du Covid-19 nous a plongés dans une intermédiation toujours plus grande du numérique, et démontré l’affaiblissement de nos services publics. Aura-t-elle été une occasion manquée de nous « retrouver » ?

É. S. : Plutôt que de marquer un moment de recueillement, et ensuite d’organiser des actions collectives, il s’est déchaîné un afflux tous azimuts de paroles, sous la forme de tribunes et de pétitions. Ce fut de l’ordre de la repentance. Nous avons reconnu toutes nos fautes, dénoncé toutes nos dérives : notre hubris, une mondialisation débridée, notre égoïsme viscéral. Puis, forts de cette vulnérabilité retrouvée, nous nous sommes précipités dans les récits d’un « monde d’après », où le moralisme naïf le disputait aux programmes de félicité éternelle. Cette inflation opiniologique va à l’opposé d’un nécessaire éclaircissement. Voit-on à quel point cette crise sanitaire a généré une impression d’« isolement collectif » induite par l'avènement d'une télésociété, d’une société du sans contact, où l’écran est devenu l’instance majeure d’interférence entre les êtres. Nous vivons là une rupture civilisationnelle dont toutes les conséquences vont représenter des enjeux sociaux et politiques majeurs de cette décennie.

L’écologie ne vous semble pas être un horizon politique juste et mobilisateur ?

É. S. : Lutter contre le désastre anthropocène est évidemment impératif, mais nous entrons aujourd’hui dans une forme d’hubris écologique. C’en est devenu tellement consensuel que ça a fini par occulter tant d’enjeux aussi décisifs. La vérité est que nous ne vivons pas un « effondrement », comme le disent les « collapsologues », mais une série de détériorations dans tous les champs de la société. Or notre passion contemporaine pour l’écologie a tendance à nous empêcher de voir les autres maux à l’œuvre. En outre, comment ne pas relever que cette aspiration procède surtout d’une individualisation des pratiques. Chacun est pris dans une aspiration à un mode d’existence plus proche de la nature. On voit fleurir toutes sortes de témoignages de jeunes gens qui, « en quête de sens », ont lâché leur job à Paris pour aller faire de la permaculture dans la Drôme. Ces récits de transformations individuelles ont tendance à ramollir la dimension collective de ces enjeux. Or, c’est exactement cela qui nous revient : un élargissement de ces enjeux à toutes les sphères de nos existences – postulant la dimension d’équilibre comme une exigence cardinale – et un engagement de tous, et des institutions, à les faire progressivement prévaloir.

À quel scénario pensez-vous ?

É. S. : Nous entrons sans doute dans un nouvel âge très violent de la mondialisation. La crise du Covid-19 a prouvé que presque toutes les tâches peuvent se faire en ligne, à distance. Les entreprises vont être enclines à abandonner leurs bureaux et à commander de plus en plus à la tâche. Les plus compétents, agiles et aisés pourront accéder à cette nouvelle société du contrat généralisé. En alliant le télétravail à la néoruralité, cette classe gagnante d’autoentrepreneurs pourra clamer sa passion écologique en toute bonne conscience, trouver les moyens de s’installer à la campagne, manger bio, emmener les enfants en forêt le dimanche. Mais parallèlement, et nécessairement, il va émerger de nouvelles formes de précarisation, de dépendance et de concurrence. Et je ne pense pas qu’au back-office mis en lumière par la crise : les emplois qui ne peuvent être encore dématérialisés, comme ceux de livreurs, de manutentionnaires ou de caissiers. Des métiers qu’on ne pensait pas pouvoir être externalisés, tels l’expertise informatique, l’enseignement, le secrétariat, vont basculer non seulement dans une précarité à la tâche, mais aussi dans un enfermement urbain, ou périurbain, pour les moins nantis. Il y aura donc de nouvelles compétitions géographiques sur fond de crise économique. Face à de tels mouvements, nous voyons bien qu’une seule restauration de l’État providence sera insuffisante. Il ne s’agit pas non plus d’en appeler à une souveraineté économique ou politique, mais de chercher bien davantage à conquérir une pleine souveraineté de nous-mêmes.

Comment agir ?

É. S. : Mais élargir notre conception du politique, cela commence par nous arracher à notre posture de citoyen-spectateur. Arrêtons avec l'émancipation toujours énoncée au futur ! L’appropriation, c’est tout de suite. La politique n'est pas qu'affaire de pluralité, de contradictions et de délibérations. Ce sont des communautés d’action. La réparation du présent passe par la constitution de collectifs d’expérimentation, à toutes les échelles et dans toutes les sphères de la société — à commencer par l’éducation, la santé, l’agriculture, l’entreprise, la gestion des territoires.

À vous entendre, ce dont nous avons besoin, serait de redonner corps à l’idée de « philia » : cette attention au bien de l’autre qui, pour les Grecs, devait lier les citoyens entre eux.

É. S. : Oui, le philosophe Jacques Derrida en appelait dans un très beau texte à une « politique de l’amitié ». La mise en place de collectifs, telle que je l’entends, c’est tant de l’amitié en actes, qu’un horizon d’espérance qui se dégage du fait de la volonté de s’engager dans des actions concrètes. Et cela appelle le fait de l'expérimentation, de chercher à mettre en œuvre, dans une nécessaire incertitude, des modes d’organisation et de vie qu’on estime plus vertueux et plus épanouissants. Les années 2010 auront été celles de la glorification de l'innovation. J'ose espérer que les années 2020 seront celles de la célébration de l'expérimentation, d’une prolifération d'expérimentations sur le terrain concret de nos réalités quotidiennes. Il y aurait là les ferments d’une « démocratie radicale » telle que l’a théorisée le philosophe pragmatique américain John Dewey. Les collectifs et l’expérimentation libèrent les imaginaires, engagent les puissances agissantes de chacun, tout en donnant naissance à de nouveaux liens entre individus. À l’opposé absolu, donc, du règne de la dénonciation stérile permanente.


Cette interview est à retrouver dans son intégralité dans le n°26 de la revue de L'ADN. Pour vous en procurer un exemplaire, c'est par ici !

Alexandre Kouchner et Philippe Nassif - Le 12 mai 2021
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  • Le règne de la dénonciation stérile permanente a ceci de bon qu'il a mis en lumière clairement des pans entiers de faits sociaux qui étaient jusqu'alors bien cachés sous le tapis : violence machiste, pédophilie, sexisme, capitalisme sauvage, inégalités sociales, urgence de l'écologie. Mais d'accord avec vous, qu'il est temps de passer à l'Acte à commencer par réduire la toute-puissance des capitalistes financiers qui ont à rendre des comptes à la planète et à l'humanité entière...