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Etienne Klein aux Napoléons VAL 2019
© Getty Images

L'innovation a remplacé le progrès... Et ce n'est pas forcément une bonne nouvelle

Le 10 janv. 2019

Le problème avec le futur ? C’est qu'il est devenu déprimant ! Et c'est peut-être parce qu'on a trop vite jeté le progrès dans les eaux troubles de l'innovation. Retour sur l'intervention d'Étienne Klein à la conférence des Napoleons.

« On n’arrête pas le progrès. »

L’expression a longtemps été pleine de promesses. Pour Étienne Klein, directeur de recherches au CEA, elle avait même une valeur morale. « Ça voulait dire qu’il ne fallait pas arrêter le progrès, puisque c’était quelque chose de bon, expliquait-il sur la scène des Napoleons le 9 janvier à Val d’Isère. Aujourd’hui, l’expression est connotée différemment. C’est devenu un jugement pratique : nous n’avons plus les capacités à changer le cours de l’Histoire, nous avons perdu la maîtrise. Tout ce qui se passe échappe à nos désirs et aux volontés que l’on pourrait y projeter. »

L’innovation a remplacé le progrès

Petit retour en arrière. Une analyse des discours publics permet à Étienne Klein de remarquer que le mot « progrès » a brutalement disparu. « Depuis 2007 environ, il est remplacé par le mot ‘’innovation’’. Mais quand on compare les deux notions, on se rend compte que substituer l’une à l’autre n’est pas anodin. » Croire au progrès, c’est considérer que le négatif est relatif, qu’il peut être « le ferment du meilleur ». Si une société (dans tous les sens du termes) va mal, on peut travailler pour qu’elle aille mieux. Mais pour ça, il faut une image du futur qui soit crédible (parce qu’on ne parle pas ici d'irréalisme) et attractive (parce que le progrès n’est pas automatique). « Il faut travailler, faire des efforts pour que la société ressemble à ce que nous voulons qu’elle devienne. »

Crédits : Getty Images

L’innovation en revanche ne comporte pas ce principe. « Quand j’étais étudiant, ce n’était pas un mot que l’on utilisait. On parlait d’invention, de découverte, de brevet », se souvient Étienne Klein. Il rappelle qu’au Moyen-Âge, dans le vocabulaire juridique, le mot désignait ce que l’on appelle aujourd’hui un « avenant ». « C’était ce qu’il fallait ajouter à un contrat pour qu’il reste valable dans une situation changée – en définitive, c’était ce qu’il fallait faire pour que rien ne change. » L’emploi actuel du mot « innovation » est proche de ce que Francis Bacon écrivait au XVIIème siècle dans ses Essais ou Conseils civils et moraux. Le postulat était que les « forces du mal » sont continues. Au bout du compte, on ne peut donc pas échapper aux effets destructeurs du temps qui passe. Il faut alors innover – pas trop vite, sinon le peuple ne suit pas. Mais pas trop lentement non plus, sinon les dégâts sont irréversibles. « Il faut innover au rythme du temps. »

On empêche les jeunes générations de se projeter dans le futur

Si on n’innove pas, on meurt. C’est - peu ou prou - le discours dont on nous rabat les oreilles. Une rhétorique totalement mortifère, selon Étienne Klein, et qui n’a pas vraiment lieu d’être. « On a tendance à considérer que l’âge d’or est dans le passé. Croire au progrès, c’est faire l’inverse et renverser la temporalité : il faut penser que l’âge d’or de l’humanité se trouve dans le futur. »
La gymnastique n’a rien d’évident, dans la mesure où les prédictions – des scientifiques ou des technologues – ne sont guère encourageantes. « Quand on parle d’avenir sur des questions énergétiques ou climatiques, par exemple, c’est plutôt angoissant. Les technologues imaginent des outils pour améliorer la condition humaine. Les scientifiques alertent sur les catastrophes environnementales. Si on croise les deux discours, on a une humanité constituée de cyborgs vivants dans un environnement dévasté. Le défi, c’est donc de décider – ou de proposer – un futur que nous désirons. »

Le pendant des prévisions catastrophistes et de la prolifération des « innovations », c’est que l’on empêche les jeunes générations de se projeter dans le futur. « On ne peut pas assimiler le présent. Comment imaginer l’avenir ? »

Refaire du futur un projet collectif

C’est le défi que propose Étienne Klein en conclusion de son intervention. Pour y parvenir, il faudra faire preuve de courage. « Le courage, c’est réussir à combiner ses désirs et ses connaissances. Il faut revenir à la notion de progrès telle que Les Lumières la pensaient : comme devant bénéficier au genre humain. »

Il rappelle les paroles d’Alexandre Soljenitsyne, prix Nobel de littérature (1970) qui, dans un discours aux étudiants de Harvard, critiquait les deux systèmes économiques - le communisme et le capitalisme, mais accusait le second d’être à l’origine « du déclin du courage » : « Le désir permanent de posséder toujours plus et d'avoir une vie meilleure, et la lutte en ce sens, ont imprimé sur de nombreux visages à l'Ouest les marques de l'inquiétude et même de la dépression », disait-il. Le combat pour notre planète, physique et spirituel, un combat aux proportions cosmiques, n'est pas pour un futur lointain ; il a déjà commencé. Les forces du Mal ont commencé leur offensive décisive. Vous sentez déjà la pression qu'elles exercent, et pourtant, vos écrans et vos écrits sont pleins de sourires sur commande et de verres levés. Pourquoi toute cette joie ? Comment l'Ouest a-t-il pu décliner, de son pas triomphal à sa débilité présente ? » On était en 1978. Instagram n’existait pas. Et la question aujourd’hui reste un très bon sujet de réflexion.

Commentaires
  • Bonjour Mélanie,
    merci pour cette retranscription passionnante d’Étienne Klein. La comparaison entre progrès et innovation est vraiment pertinente. Le sens des mots n'est pas anodin. Cela souligne le rôle central que devrait tenir la philosophie dans l'évolution de la science et des technologies. "Science sans conscience n'est que ruine de l'âme" disait Rabelais. Le constat de Montaigne était assez proche en pensant qu'une science sans conscience ne permet pas à l’homme de se l’approprier, et donc de progresser. On voit bien que cette réflexion n'est pas nouvelle mais elle doit rester centrale dans notre conscient collectif.
    Merci encore pour cet article et à bientôt,
    Laurent Cachalou du blog innover-malin

  • Bonjour, merci pour ce très bel article et le questionnement entre progrès et innovation. J’aime beaucoup la référence à Rabelais « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » qui reste tout-à-fait actuelle !

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