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Déborah François, dans le film les Tribulations d'une caissière, en train de passer des articles en caisse

Un magasin installe des micros aux caisses pour surveiller ses employés. Et en France, ça pourrait arriver ?

Le 12 juill. 2018

Aux Etats-Unis, Walmart veut installer des micros pour écouter les personnes qui travaillent aux caisses. Objectif affiché : mesurer leur productivité. Ambition déguisée : pouvoir les virer ? Ça fait froid dans le dos… Mais en France, on n’est pas loin de scénarios similaires.

Big Brother is listening to you ! À l’heure où la reconnaissance faciale nous obsède, on en oublierait presque que la surveillance de masse passe aussi par l’audio. Chez Walmart, l’un des premiers groupes de grande distribution, on y va franco. L’entreprise a breveté un système de surveillance audio, qui serait installé aux caisses. L’objectif serait de mesurer la productivité des équipes – en écoutant le nombre de « bips » par minute, mais aussi leurs conversations.

De ce côté-ci de l'Atlantique, on trouve ça révoltant. Mais au pays de l’Oncle Sam, les boîtes n’hésitent pas à surveiller leurs recrues par tous les moyens. On se souvient d’Amazon qui avait déposé un brevet pour un bracelet qui vérifie la position des mains des équipes dans les entrepôts

Aux Etats-Unis, on peut surveiller ses employés sans consentement

Aux Etats-Unis, rien n’empêche ce type de dispositif, comme l’explique la professeure américaine Ifeoma Ajunwa à BuzzFeed News. « Il y a une idée reçue qui voudrait qu’une entreprise obtienne le consentement de ses employés pour les surveiller. Mais dans les faits, tant que l’employeur inscrit la surveillance dans un objectif business – et non discriminatoire -, il n’y a aucune obligation de consentement ». Dans le cas de Walmart, il est facile de légitimer l’initiative. L’écoute sonore pourrait permettre d’identifier les cas d’affluence, d’ouvrir des caisses supplémentaires… « Mais il y a aussi des risques de dérives.« Tu es trop sympa avec les clients, tu parles trop et donc la queue n’avance pas assez vite – on va te pénaliser ». Même si la technologie est présentée comme bénéfique, le fait qu’elle puisse être négative est préoccupante », poursuit Ifeoma Ajunwa.  

En France, on installe des caméras sous prétexte d’arrêter les voleurs, mais la démarche est la même

En France, on n’imagine pas une seconde que ce type de dispositif puisse voir le jour. Pourtant, on n’en est pas franchement loin, comme l'explique Florence Mazzei-Javary, avocate au Barreau de Paris spécialisée dans le droit du travail. La différence, c’est que l’on utilise des prétextes « acceptables ».

Ainsi, on ne dira pas que les caméras dans les magasins servent à surveiller les caissiers et caissières mais à empêcher les vols. On justifiera l’enregistrement d’un appel passé auprès d’un call center pour améliorer les démarches qualité sans préciser qu’il permettra aussi d’évaluer la personne employée… Il existe des lois qui protègent l’intimité des employés. Mais certains trouvent le moyen de les contourner. « Dans les faits, cela existe déjà. Il est impossible d'admettre que ces dispositifs ont un objectif de rentabilité. Ça s’apparenterait, en France, à une forme de harcèlement au résultat », précise-t-elle.

Elle ajoute que dans tous les cas, « le salarié doit être informé qu’on le surveille ». Un point détaillé sur le site Legisocial. On y apprend que pour tout type de surveillance (téléphonique, vidéo, fouille…), « l’employeur est tenu d’informer les salariés » sur de nombreux points. Finalités, destinataire des données, durée de conservation, droit d’opposition et de réclamation…

Est-ce possible de renvoyer ses employés s’ils ne sont pas assez productifs ?

Pour Florence Mazzei-Javary, derrière l’objectif affiché de rentabilité peut se cacher la volonté de renvoyer certaines personnes. À l’heure où tout est électronique, il est facile d’identifier la fréquence à laquelle on scanne un article en caisse. Pas besoin de micro.

« En France, on ne peut pas imposer un nombre d’articles scannés par caissier » - à ce titre, la CFDT rappelle que l’insuffisance de résultats ne peut être une cause suffisante pour un licenciement. « Aux Etats-Unis, c’est différent : il est probablement possible de virer des gens pour ça ». Le fait d’enregistrer les conversations tend à corroborer cette idée. La finalité s'explique difficilement par un argument business. « Il n’y a pas de réelles pistes d’amélioration à proposer ». Comme le souligne Ifeoma Ajunwa, cela pourra entraîner certaines dérives. Une personne qui discute beaucoup pourra donner l’impression de faire perdre du temps, une autre qui emploiera certains mots pourra être accusée de desservir l’image de l’entreprise…

Surveiller les salariés n’améliore pas leur productivité

Dans un article intitulé « Le paradoxe de la transparence », le professeur Ethan Bernstein de la Harvard Business School cite l’exemple des travailleurs chinois, dont la productivité a augmenté lorsque la surveillance s’est atténuée. Ainsi, la simple installation d’un rideau entre des employés et leur boss a provoqué un gain de productivité de 15% !

N’en déplaise à Walmart… Mais à l’heure de l’entreprise libérée, ce brevet a des airs orwelliens un peu datés…

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