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Comment opérer la bascule dans un monde qui change ?
© Lukas Rodriguez via Pexels

Sandrine Roudaut : « À force de nous prédire un futur horrible, on finit par s’y acclimater »

Le 28 sept. 2020

C'est l'histoire d'un monde qui bascule. Dans son premier roman, Les Déliés, Sandrine Roudaut donne les clefs d'un futur proche où les individus questionnent et bouleversent le système établi. Utopiste, radical, affranchi : un livre à l'image de son autrice. Interview.

Les livres qui parlent « du futur » ont tendance à choisir leur camp : soit le monde touche à sa fin, soit il est possible de le sauver. Les Déliés, c’est un peu un entre deux, l’impression qu’il est encore temps de changer les choses, mais qu’il ne faut pas trop tarder à se bouger... Quel est l’objectif du roman ?

Sandrine Roudaut : Dans les récits d’anticipation, on retrouve souvent des mondes apocalyptiques, où règne le tout high-tech. Autrement dit : un univers qui ne me ressemble pas. Je ne suis pas étonnée que l’on se résigne : tout ce que l’on nous donne à lire quand on parle du futur, c’est catastrophique. C’est peut-être important pour certains publics, ceux qui ont besoin de « se prendre une claque » ou de se confronter à leurs peurs, de les traverser. Mais est-ce que cela incite vraiment à l’action ? Il faut faire attention aux fictions qui annoncent. À force de nous prédire un futur horrible, on finit par s’y acclimater. Le risque, c’est de reproduire ce qu’on a lu, ce qu’on a vu. Avec mon livre, je voulais montrer autre chose, donner envie de créer un autre avenir, qu’on imagine d’autres possibles. Le constat de départ est le même : nos habitudes et nos systèmes fragilisent le monde. Sauf que j’en fais autre chose. La frugalité peut être joyeuse, le changement peut venir des individus. Dans mon roman, il n’y a pas de héros génial qui ferait tout à notre place pendant que l’on subit, que l'on attend. Je veux redonner confiance en l’humain. Le progrès n’est pas forcément technologique : on peut progresser vers plus d’humanité. Je veux montrer que l’on peut entrer en résistance citoyenne, qu’on peut faire basculer le système. J’aimerais que ce scénario de partage et d’humanité, si contradictoire avec ce qui existe actuellement, soit le scénario gagnant.

Certains responsables sont directement pointés du doigt : les gouvernements qui ont baissé les bras, ou les entreprises – qui sont renommées mais qu’on devine sans peine – qui usent et abusent des ressources. Pensez-vous que ces acteurs peuvent changer le système actuel ?

S. R. : Je pense très honnêtement qu’il faut être doux avec les êtres et durs avec les systèmes. Le problème c’est qu’il y a aujourd’hui des systèmes fondamentalement mortifères, et que certains vivent des externalités négatives de ces systèmes. Une entreprise qui doit se fournir pour pas cher, détruire la nature et exploiter les gens pour exister, c’est prédateur. C’est le cas de « Somanto », une entreprise « fictive » que je cite dans mon livre. Je ne pense pas que les gens qui y travaillent soient complètement cyniques : je suis sûre que certains pensent même sincèrement nourrir le monde ! Quant à savoir s’il est possible de changer le système « de l’intérieur », je n’y crois pas beaucoup. Ce que je vois souvent, et qui m’effraie, ce sont des gens qui s’épuisent en tentant de faire bouger les choses. L’une de mes intentions est d’apporter une forme de lucidité sur notre impact, ce à quoi on contribue, en toute bienveillance et avec empathie. Une fois que c’est intégré, que fait-on de cette information ? Comment agit-on ? Je crois vraiment que l’on meurt de trop de complaisance – envers nous-mêmes et envers les systèmes auxquels on contribue. Mais on meurt aussi de trop de tyrannie de la pureté ou de la cohérence. C’est important de montrer que rien n’est facile, sans jugement, qu’il faut persévérer, et surtout, qu’on a le droit de changer d’avis.

Au pouvoir dans ce monde qui vacille, Big Mother : une intelligence artificielle, sorte de « dictatrice verte 2.0 ». De quoi faire flipper deux camps qui, d’habitude, s’opposent : les anti-tech et les anti-écolo.

S. R. : Ça fait flipper tout le monde, mais ça rassure aussi tous les camps ! Il faut savoir que je crois profondément en l’être humain, et non au high-tech. Dans la vraie vie, je ne veux absolument pas abdiquer mon pouvoir au profit d’une intelligence artificielle ! Mais si cette histoire de dictature m’est passée par la tête, c’est que dans notre « démocratie lobbytomisée » actuelle, nous sommes incapables de prendre les bonnes décisions pour le bien de l’humanité. Cette question d’une intelligence artificielle-dictatrice, je me la pose sincèrement. Et elle me force à être à la hauteur. Si on file le pouvoir à une I.A., comment nous, humains, peut-on mériter de le reprendre ?

Les personnages de votre livre se retrouvent privés des réseaux sociaux et trouvent d’autres moyens de communiquer. À l’heure où Facebook menace l’Europe de quitter le continent suite aux demandes de la CNIL irlandaise, comment pensez-vous que nous réagirions si nous étions « privés de GAFA » ?

S. R. : C’est une chose à laquelle je veux, personnellement, me confronter. Une des parties du plan dressé dans le livre pour un futur meilleur est de « s’entr’affranchir » et de couper les liens d’aliénation. Nos liens aux GAFA sont hyper aliénants. Le think tank citoyen Mr Mondialisation tient grâce aux réseaux sociaux, par exemple. Nous, les alternatifs, on accepte de se mettre en situation d’aliénation. C’est dingue ! Il faudrait que l’on se mobilise, que l’on trouve des alternatives. Ce serait bien de le faire sans y être forcés. Mais si demain Facebook arrête d’opérer en Europe du jour au lendemain, je n’ai aucun doute sur nos capacités de réorganisation. On s’adapterait. Nous avons montré notre pouvoir d’adaptation pendant le confinement. Il y aurait un petit côté « zombie » au départ, on commencerait par déposer nos peurs, mais on parviendrait à refaire notre éducation.

Dans votre roman, les initiatives pour un futur positif viennent de partout. Dans la vraie vie, certains gouvernements sont très stricts envers les individus, surtout ceux qui tentent de changer le système établi. Pensez-vous que la bascule soit possible au niveau global ?

S. R. : Nous avons une vision très autocentrée des choses. Nous pensons être très au-dessus, plus sensibles qu’une bonne partie de la population. Or il y a de nombreux endroits du monde où les gens vivent dans des conditions de frugalité – souvent à cause de nous. Ils sont déjà dans la résilience, ils inventent des objets, des systèmes et des organisations au quotidien. C’est pour ça que les grandes entreprises vont voir ce qu’il s’y passe : ils s’inspirent de cette ingéniosité pour aller la revendre ailleurs. Il faut vraiment faire attention à notre prisme, comprendre qu’il n’y a pas que les ingénieurs qui sont ingénieux, aller voir et écouter ceux qui font. Un autre de nos biais, c’est que l’on ne voit pas en micro. On ne s’intéresse qu’aux grosses évolutions, au lieu de regarder les petites innovations qui permettent de reprendre du terrain, point par point. Le monde alternatif se dessine déjà, mais pas dans les grands médias. On est obsédé par l’idée de « passer à l’échelle ». Au contraire ! S’il existait une multitude de petits réseaux sociaux, nous ne serions pas aussi dépendants à Facebook, par exemple. Il faut faire de petits trous, à différents endroits, et arrêter de se soucier de savoir si le voisin va suivre le mouvement ou pas. Occupons-nous de nous-mêmes ! Nous sommes le problème, « l’autre » ne doit pas servir d’excuse, nous sommes responsables de nos actes. À nous d’agir, d’être vigilants, d’écouter et d’aider ceux qui font. On doit contrebalancer notre sentiment d’impuissance en s’intéressant aux moyens de se rééduquer : les milieux activistes et alternatifs regorgent de lieux et d’espaces pour nous permettre de questionner – et changer – les normes sociales.

Il y a peu, Emmanuel Macron comparait les anti-5G à des Amish. Dans Les Déliés, les « technogogos » se moquent des anti-tech en les disant atteints de « bougietude », le syndrome du retour à la bougie. La similitude est troublante.

S. R. : On revient à présenter comme progressiste une forme de conservatisme. Les élites décident de tout miser sur la tech, alors elles poussent le curseur à fond. S’interroger sur l’utilité, les coûts écologiques et économiques me paraît plutôt pragmatique et rationaliste. Ce genre de comparaison, c’est de la diversion. On caricature pour éviter les vrais sujets.

Dans votre livre, les personnages s’emparent de leur destin et créent - ou contribuent à - des initiatives positives. Après sa lecture, on a franchement envie de mettre les mains dans le cambouis. Quels conseils donneriez-vous pour aider les gens à se lancer ?

S. R. : Écoutez-vous ! Les meilleurs conseils viennent de soi. Si la lecture de mon livre donne un élan, alors il faut suivre cet élan. Les thématiques abordées sont multiples. Low tech, démocratie participative, écoféminisme… il y a forcément des choses qui vont résonner, et c’est important de s’en emparer, avec curiosité, avec joie. Le deuxième conseil serait de trouver ses alliés sur les causes qui nous portent. À ceux qui répondent que ça crée une culture de l’entre-soi, je répondrais que ce n’est pas exactement ça. Déjà, le contre-soi, c’est dur. Ensuite, entre l’entre-soi et le contre-soi, il y a l’avec-soi. Des gens qui n’auront pas le même style, pas la même éducation, pas la même manière de faire mais qui ont aussi envie de voir les choses changer. Enfin, le troisième conseil, et c’est peut-être le plus engageant, serait de sonder les liens qui nous aliènent. Ceux qui nous empêchent de voir la bascule du monde. Ça peut être l’entreprise dans laquelle on travaille, les services auxquels on s’abonne, la banque où l’on est client… toujours en se faisant confiance et en essayant d’aller vers le positif.

La couverture des DéliésLes Déliés, paru aux Éditions La Mer Salée, 3 septembre 2020

Mélanie Roosen - Le 28 sept. 2020
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