Foule de personnes mécontentes

Ennui, indifférence et incompréhension : les Français face à l'élection présidentielle 2022

D'après une récente étude, les Français seraient incapables de se mobiliser pour le commun, faute de partager des émotions positives... Son auteur Stewart Chau nous explique pourquoi.

« Sommes-nous entrés dans un nouvel âge, l’âge des émotions, où celles-ci en sont venues à déterminer – voire structurer – la façon dont nous agissons, pensons le monde présent et à venir ou… votons ?  » C'est la thèse que défend Stewart Chau, co-auteur de La Fracture, qui dans son nouvel ouvrage, L'opinion des émotions (co-édité avec la Fondation Jean-Jaurès et paru aux Éditions de l'Aube) s'attache à analyser l'expression des émotions des Français dans l'opinion publique sur la base d'une récente étude nationale*. Réalisée avant la guerre en Ukraine, l'enquête révèle le sentiment d'apathie que nourrissent les Français envers les élections présidentielles à venir, et la politique en général.

Décryptage de Stewart Chau, chargé d'étude pour le cabinet d'étude et de sondage Viavoice.

Comment les Français abordent-ils les élections présidentielles de 2022 ? Quelles émotions ressentent-ils ?

Stewart Chau : Les émotions des Français sont très ambivalentes, c’est-à-dire qu’elles diffèrent très nettement selon l’endroit où elles s’expriment : lorsqu’on parle travail, on parle de la fatigue, lorsqu’on évoque sa vie sociale, c’est la tristesse qui prévaut, et lorsque la conversation tourne autour de la vie intime et du chez soi, les émotions en jeu seront la joie et la sérénité… Cette territorialisation très marquée des émotions s’est installée durant la crise sanitaire, une crise qui a fortement sclérosé et cloisonné nos expériences de vie. L’incapacité des Français à retrouver pleinement une vie collective se mesure à l’ennui que l’idée de vie sociale provoque chez eux et à la nouvelle sacralisation de la vie familiale... La crise a amplifié le fait que le chez soi – une sphère intime et préservée – est un espace cocon, un espace de protection au regard d’un extérieur incertain devenu source de crainte. Lorsqu’on parle de la campagne présidentielle, un triptyque émotionnel s’exprime sans équivoque : ennui, indifférence et incompréhension. Ce ne sont absolument pas des émotions mobilisatrices, au contraire, ce cocktail émotionnel va conduire à un probable désintérêt de la campagne… Seuls 6 Français sur 7 disent s’y intéresser, c’est certes majoritaire, mais très inférieur par rapport aux campagnes présidentielles précédentes.

Pourquoi c'est grave ?

S. C. : On pourrait avoir une campagne qui force les indignations : or, nous sommes passés d’une colère qui s’exprimait (les Gilets jaunes…) à une colère résignée, contenue, parfois même tue, une colère qui va se muer en indifférence. C’est ce passage-là qui fait que l’on va basculer du vote et de l’engagement à la passivité. C’est ce dont souffre la campagne, et le monde politique dans son ensemble. Pour les Français, les choses sont plutôt claires : les réponses aux enjeux cruciaux ne proviendront pas de la sphère politique, les réponses à la colère non plus. Cette colère qui se transforme en résignation et indifférence face à l’exercice démocratique est dangereuse, car elle peut conduire à l’apathie...

Pourquoi ce registre émotionnel si négatif en rapport à la campagne présidentielle ?

S. C. : Il découle pour moi de deux éléments. Le premier, ce sont les termes qui portent la campagne, à savoir santé, pouvoir d’achat et sécurité : ces termes génèrent un halo émotionnel plutôt négatif et insipide. Lorsqu’on parle pouvoir d’achat, ce sera la colère et le désespoir qui vont primer, pareil pour la santé, avec certes une certaine forme d’espoir liée au personnel et au système. Par conséquent, la tonalité de la campagne est plutôt négative. Cela pose plusieurs questions : les émotions négatives ressenties sont-elles dues à la nature du sujet et à l’inaction politique ? Ou à la formulation de l’offre politique qui ne sait pas susciter autre chose, et qui génère et amplifie ce registre émotionnel ? Le second élément, c’est l’absence d’adhésion émotionnelle des candidats. Actuellement, les candidats en lice ne suscitent aucune émotion positive ! Emmanuel Macron, actuellement nettement devant dans les intentions de vote des sondés, suscite d’abord de la colère, du dégout et de la honte. Les personne les moins exposées – Yannick Jadot ou Anne Hidalgo – provoquent quant à eux plutôt de l’indifférence… On observe une incapacité du personnel politique à générer une forme d’émotion majoritairement positive dans l’opinion. Lorsqu’on sait que la Présidentielle comporte un fort enjeu de personnalisation et d’incarnation des enjeux, cela fait froid dans le dos…

Ce repli global sur la sphère privée n’incite guère à se mêler à la vie politique, non ?

S. C. : Cette archipellisation des registres émotionnels est à la fois positive et négative… Positive, car les Français restent heureux à certains moments et endroits, dans certaines expériences de leur vie ; négative, car lorsqu’on vit des émotions si disparates dans une même journée (quand on va au travail vs lorsqu’on rejoint des amis…), une dualité inévitable s’installe. Si bonheur et enthousiasme ne proviennent que de la sphère privée, cela ne favorise pas l’altérité, qui dérange, bouleverse et enchante, et cela ne stimule pas l’ancrage dans des lieux et temps communs qui pourraient être synonymes d’émotions partagées. De manière épisodique, nous avons retrouvé ce genre d'émotion autour de la guerre en Ukraine, l’un des rares moments où le registre émotionnel est partagé, autour de la sidération, de l’affection et de l’empathie des Français. Avant cela, il y avait eu le début de la pandémie en 2020, ou les attentats du 13 novembre 2015. Finalement, cette territorialisation pose la question du commun, du collectif, du partage. Quels sont aujourd’hui les éléments de notre vie sociale qui permettent de partager émotionnellement des choses ? Ils sont de plus en plus rares… Le désamour du travail peut-être ? Pas vraiment… À ce jour, le travail est d’après notre enquête surtout associé à de la fatigue. Cela montre que la crise a usé les Français, notamment les cadres, et que les nouvelles formes du travail (télétravail etc...), pensées comme pérennisées et positives, ne sont pas forcément synonymes de bien-être et d’épanouissement.

Pourquoi cette analyse des émotions est-elle pertinente selon vous ?

S. C. : Les fractures et ruptures entre catégories de la population peuvent s’expliquer au prisme des émotions. Exemple : de manière globale, la jeunesse est plus fatiguée tandis que les ainés sont plus en colère. Ces deux générations ont l’impression de ne pas pouvoir se comprendre car elles évoluent dans des registres émotionnels différents. À mon sens, on finira par perdre une partie de la jeunesse à force de l’associer à des discours déclinistes et fatalistes, car elle est aussi et surtout pleine d’espoir et enthousiaste. Le sociologue Allemand Jürgen Habermas parlait d’agir communicationnel en évoquant les différents leviers de communication, et je pense que le registre émotionnel pourrait bien être l’un de ces leviers : parler avec des individus qui ressentent des émotions diamétralement opposées aux nôtres rend le dialogue complexe, et nous cherchons spontanément de plus en plus à éviter la complexité... Évidemment, il n’est pas désirable que tout le monde ressente la même chose tout le temps, mais il faut toutefois retrouver du commun autour de certains termes, notamment la campagne présidentielle, un commun qu'il faudrait promouvoir et amplifier, ce qui n’est absolument pas le cas aujourd’hui.

Quel est à vos yeux l’enjeu majeur auquel il faudra faire face dans les années à venir en France ?

S. C. : Plus que de créer des émotions unanimement partagées, il faudrait considérer que le registre émotionnel est important. Face à l’altérité, il est important de se rappeler que les émotions jouent un rôle important dans la constitution d’une opinion, positive ou négative, et que prendre en compte l’émotion de l’autre, c’est comprendre ce qui sous-tend la manière dont il pense et s’exprime. C’est aussi s’intéresser davantage à l’autre. Conférer une place importante aux émotions ne signifie pas se refermer sans cesse sur soi, au contraire, c’est aussi et avant tout se tourner vers l’autre, pour peut-être mieux comprendre le monde.

Méthodologie : enquête menée par Viavoice à deux reprises – début 2021 et fin 2021 – auprès de 1000 et 1500 Français de plus de 18 ans pour la Fondation Jean-Jaurès et le média Le Point.

premium2
commentaires

Participer à la conversation

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.