Fille se cachant sous sa capuche

Travailler quand tout s'effondre : ils n'en peuvent plus et nous racontent

© Andres Ayrton via Pexels

Chars d'assaut russes aux portes de l'Europe, rapport du Giec... Quand enchaîner réunions Zoom et présentations Power Point comme si de rien n'était leur devient insupportable. Témoignage de salariés au bord de l'implosion.

Le travail acharné, c'est terminé ? Entre Grande Démission version française, popularité croissante des groupes antiwork et remise en question de la culture du travail, nos ambitions professionnelles sont plus que jamais revues à la baisse. Alors que la crise du climat et la guerre en Ukraine produisent sur notre désamour du travail un effet loupe, l’absurdité de certains boulots devient intolérable. Sur fond de catastrophes internationales, Laurence, Célestin et Amin* ont bel et bien l'impression de vivre un cauchemar kafkaïen. Entre colère et paralysie, ils racontent leur sentiment d’asphyxie au travail.

« Je me suis dit direct : "je me casse de là." »

La semaine dernière, Laurence* a été convoquée dans le bureau de sa boss. « Un membre du codir s'était plaint parce que je ne lui avais pas rendu un document soi-disant vital avant son départ en vacances en Corse, c'était toute une histoire. Dans ma tête, j'ai ri. Et je me suis dit direct : "je me casse de là." J'ai trois mois de préavis, je ne ferai plus rien. »

À 35 ans, Laurence est contrôleuse de gestion dans un groupe de luxe qui enregistre en 2021 des bénéfices records. « Je ressens un gros malaise dans le taf depuis des années, accentué par la pandémie. Avec la guerre en Ukraine, cela devient tout simplement impossible. » Pour cette fan de yoga et de randonnée toujours soucieuse de bien faire, ce dégoût du travail se double désormais d'un profond je-m'en-foutisme. « Cette boîte brasse des milliards et projette d'en brasser plus encore... On regarde autour de soi et c'est la merde partout : pourtant nos clients sont de plus en plus riches et on augmente toujours plus nos prix, comme si tout allait bien. On a d'ailleurs été beaucoup trop rentable, cela a débouché sur une mini-crise en interne en novembre dernier, où la direction se demandait ce qu'elle allait bien pouvoir faire de tout cet argent. C'était le même moment où une embarcation de 30 migrants avait fait naufrage vers Calais. Cela devient vraiment indigeste. »

Pour éviter de vriller, Laurence fait des maraudes dans son arrondissement parisien. « Cela me permet de respirer. Ce qui est très bizarre, car cela induit d'être proche de la détresse des gens. Mais j'ai besoin de me sentir plus au contact de la réalité, de la vivre réellement, pas seulement en actualisant ma page Le Monde. »

« Avec cette menace planétaire qui peut nous tomber dessus, je n'en ai plus rien à foutre »

Si Laurence parvient à maintenir un certain équilibre, certains perdent pied. C'est le cas de Célestin*, vidéaste trentenaire. Depuis son petit studio de Montreuil aux étagères remplies de DVD, il vapote nerveusement les yeux rivés sur son écran. « Cette guerre me met KO de ouf, je ne pensais pas que je pourrais être atteint comme ça. Cet été, ma copine m'a quitté pour un pote. On était ensemble depuis 10 ans. Je n’ai pas fait de dépression à ce moment-là, mais je crois que je vais en faire une maintenant. »

Quand il ne monte pas de vidéos, Célestin fait de la veille pour des entreprises, un travail qui ne lui permet pas de décrocher de l’actualité. « Je suis à deux doigts de me mettre en arrêt et de retourner consulter mon psy… Quand je vois tous mes potes qui font leur vie normale, vont voir Batman au cinéma... Cela me semble lunaire, moi je ne peux penser à rien d’autre. » Depuis 5 jours, il enchaîne les nuits blanches et a du mal à prendre son travail au sérieux. « Le travail ? Oui bah là, je m'en bats les couilles, je ne vois pas comment faire autrement. Avec cette menace planétaire qui peut nous tomber dessus, je n'en ai plus rien à foutre. » Quand il arrive enfin à trouver le sommeil, Célestin est assailli par des cauchemars. Il visualise Poutine et les frappes nucléaires qui s'abattent sur la capitale, sur fond de sirène d'alarme et de fumée noire. « Satan II (ndlr : un missile nucléaire intercontinental russe) risque de nous tomber sur la tête, alors ça va, les clients ne vont pas faire chier. Clairement, je pète un câble. Tout ça n'a aucun sens, on est là à faire nos boulots de merde alors qu'un truc comme ça se passe, nous ramène à l'époque de la Deuxième Guerre mondiale, et rebat toutes les cartes. » Entre deux bouffées de cigarette, il soupire longuement. « On croit naïvement que la paix est acquise, eh bien non, c'est jamais acquis. »

Célestin n'est pas le seul à faire des cauchemars de champignons radioactifs. À Dalston, un quartier hipster du nord-est de Londres, Francesca s'interroge : que faire en cas d'attaque nucléaire ? « Si on a le temps, on prend nos vélos et on file vers la Lea Valley, ces canaux menant vers Cambridge. Sinon, peut-être les bouches de métro. Mais elles sont un peu loin de chez nous... » Après une courte pause, elle explose d'un rire contraint. « Eh ouais, voilà le genre de conversation que j'ai eu avec mon copain ces derniers jours. » À 33 ans, cette chercheuse en santé publique a choisi de ne plus suivre les infos heure par heure. À la place, elle se réfère aux comptes-rendus quotidiens de son compagnon. « J'ai décidé d'ignorer tout ce qui se passe autour de moi, c'est trop surréel, je n'ai plus l'énergie mentale. Comme je commence un nouveau boulot très demandeur au sein d'une fondation, je bloque tout le reste, c'est trop déprimant, trop immuable. J'essaie de me concentrer sur les choses banales de la vie, mais c'est dur... » Tandis qu'elle rajuste ses lunettes, elle lève les yeux au ciel et se passe fébrilement la main dans les cheveux : « Sérieusement, après ces deux dernières années, une guerre ? Les gens n'ont pas assez souffert ?  »

« Accueillir des réfugiés et planter des arbres à la chaîne »

Ce sentiment prégnant de déréalisation, Amin* le connaît bien. « En septembre dernier, alors que l’actualité n'est plus ponctuée que d'inondations torrentielles et de mégafeux, j'ai ressenti ce qu'ont dû éprouver les Russes tandis que le régime soviétique s'effondrait : un sentiment de dissociation. On fait tout comme avant parce qu’on n’arrive pas vraiment à faire autrement, on œuvre pour maintenir un système qu'on sait en fin de vie, un système débile dans lequel on ne croit plus, et ce, alors qu'on est en train de radicalement changer de paradigme... » L'invasion de l'Ukraine par la Russie a ravivé cette dissonance. Journaliste de 35 ans, Amin s'estime toutefois parmi les plus chanceux. « Essayer d'expliquer le monde n'est pas si dépourvu de sens, pourtant je n'arrive pas à m'enlever de la tête que c'est vain et inutile. Je me sentirais plus à l'aise si je passais mon temps à accueillir des réfugiés ou à planter des arbres à la chaîne. » Mais comme il faut bien rembourser son crédit immobilier, Amin n'a pas pris la décision de quitter son emploi. « Bref, je suis à deux doigts de basculer dans l'éco-anxiété la plus profonde, ce que je ne veux surtout pas, car il n'y a rien de plus stérile comme sentiment... »

« Écoterroriste, la seule carrière qui a du sens »

À 31 ans, Clara* partage son temps entre son activité de freelance en communication et la présidence d'un centre d'hébergement pour une association connue. Très investie depuis plusieurs années, la Parisienne d'origine bretonne et kabyle ne se sent ni utile ni épanouie. « Mon niveau d’anxiété en ce moment, c'est 1 000 sur 1 000. J'ai l’impression de faire de la figuration, du palliatif, de colmater plutôt que de résoudre. Tout se casse la gueule, et avec la crise ukrainienne qui arrive, j'ai juste envie de me flinguer. » Végétarienne, écolo convaincue et « gauchiste radicale » revendiquée, Clara avoue néanmoins ne pas avoir la force de jeter un œil au rapport du Giec. « Pas possible, ou alors je m'enfile une barre de Lexomil... Travailler n'a plus aucun sens quand je vois ce qui se passe dans la société, entre réchauffement climatique, néolibéralisme et montée du fascisme... J'ai la chance d'avoir un petit jardin et des rosiers, et j'étais sidérée de les voir bourgeonner dès janvier... Où que je regarde, tout me rappelle que les choses ne sont pas normales, c'est très anxiogène. On n'a pas grand-chose sur quoi se reposer... »

Face à l'inaction des gouvernements et à l'inutilité du vote, Clara qui a très consciente d'être privilégiée, en est arrivée à une conclusion : « On va être obligé de rentrer dans des schémas violents. Finalement, écoterroriste, c'est la seule carrière qui a du sens à mes yeux. Ce sera le seul moyen d'agir en accord avec mes principes qui me permettra de me regarder dans une glace. Et franchement, c'est triste à mourir » , raconte-t-elle dans un rire amer. « Je n'ai plus d'espoir, c'est ça le problème. On va devoir attendre que les riches ne puissent plus respirer pour qu'il se passe quelque chose, et ce sera trop tard, tout aura déjà été exploité et détruit. »

Pas d'avenir au travail pour Clara alors ? « Je ne vois pas comment. Surtout qu'on nous bombarde d'injonctions à être heureux, ce qui est ridicule dans un contexte où il n'est pas possible de l'être. Face à tout ce qu'il se passe, les entreprises proposent de la méditation ou des étirements pour acquérir de la souplesse au niveau des ligaments... On nage en plein délire, les solutions ne se situent pas au niveau de la respiration !  »

*Les prénoms ont été changés

commentaires

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  1. Anonyme dit :

    article intéressant.
    mais il n'y a pas que les 20 ou 30tenaires qui en ont ras le bol..

  2. mylit dit :

    Et pourtant, c'est une erreur de croire que le "système" s'arrête de tourner à cause d'un conflit... La vie a toujours continué, et ça sera toujours ainsi : nos arrières grands parents et grands parents se levaient tous les matins pendant la guerre et ils allaient au travail et à l'école ! Évidemment, si on parle du "suicide collectif climatique", c'est une situation différente, et pourtant vous verrez : ceux qui mourront des pb climatiques mourront (et on n'y pourra rien), et les survivants devront se lever pour travailler. Travailler n'a aucun sens ? mais si, travailler ça sert à manger et à se loger avant tout ! C'est ça le sens du travail : la survie, et ensuite la vie - si possible (cf. pyramide des besoins) ! Et pourtant, moi non plus je ne suis plus en accord avec notre système, notre société. Enfin, être heureux n'a rien à voir avec la conjoncture internationale, c'est une attitude intérieure. Être heureux c'est profiter de l'instant présent. On peut être heureux en étant pauvre, à l'image des bouddhistes, mais ça nécessite un travail de ouf sur soi-même. Il faut essayer me semble-t-il vu ce qui nous attend. Je suis réaliste sur l'état de notre monde mais je ne me déclencherai pas une maladie psychiatrique alors que j'habite dans un pays riche, avec des problèmes somme toute limités.

  3. Anonyme dit :

    3 CSP+ dans des bullshit job qui se rendent compte de l'absurdité de leurs boulot.

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