Homme sautant de joie au sommet d'une montagne

Ce ne serait pas le bonheur qui rendrait les gens heureux

Qu’est-ce qui fait que la vie mérite d’être vécue ? Selon deux chercheurs, ce n’est pas (que) le bonheur ou les plaisirs. Et pour affronter les crises et épreuves, c'est sans doute une bonne nouvelle.

En septembre 2021, des chercheurs en psychologie américains publient dans l’American Psychological Association’s Psychological Review une étude menée par sondage au sein de 9 pays. Leur conclusion à rebrousse-poils des idées communément admises : une vie réussie serait avant tout une vie « psychologiquement riche. »

Au-delà du bonheur et du sens

Avec l'étude A psychologically rich life : Beyond happiness and meaning, Shige Oishi, professeur de psychologie à l'Université de Virginie, et Erin Westgate, professeure adjointe de psychologie à l'Université de Floride, expliquent qu’une vie réussie se caractérise par « des expériences intéressantes dans lesquelles la nouveauté et / ou la complexité s'accompagnent de profonds changements de perspective. »

Concrètement, on parle de quoi ? De se confronter à l’altérité, de se cogner au monde, aux autres. Le média Quartz qui a décrypté l’étude rapporte que les expériences en question n’ont pas besoin d’être drôles ou sexy (s’immerger dans une scène artistique avant-gardiste, partir vivre à Kuala Lumpur sur un coup de tête, poursuivre une carrière reluisante dans un domaine compétitif…) pour être enrichissantes psychologiquement. Loin des mantras du développement personnel et des injonctions à prendre soin de soi, une expérience enrichissante prendrait aussi la forme d’une épreuve désagréable, voire douloureuse.

La clé du bonheur, un cocktail singulier

« Vivre une guerre ou une catastrophe naturelle ne donne pas forcément l'impression de vivre une vie particulièrement heureuse ou utile, mais vous pouvez toujours sortir de l'expérience enrichi psychologiquement. Vous pourrez aussi expérimenter des événements moins dramatiques mais néanmoins douloureux : infertilité, maladie chronique, chômage. (…) Vous pouvez ressentir de la souffrance tout en percevant de la valeur dans la façon dont votre expérience façonne votre compréhension de vous-même et du monde qui vous entoure », explique Quartz.

Attention, les chercheurs ne défendent pas l'idée qu'une vie réussie est forcément jonchée de malheurs. Pour eux, il s'agit plutôt d'élargir la définition traditionnelle du bonheur, basée sur la nomenclature développée par Aristote dans L'Éthique à Nicomaque. Dans ce traité, le philosophe décrit deux types de bonheurs : le modèle hédonique, basé sur la recherche du plaisir et l'évitement de la souffrance, ou le modèle eudémonique, fondé sur la recherche de l’accomplissement et de l’excellence, et sur la contribution au bien commun. Les chercheurs ne dénigrent pas ces modèles mais proposent la possibilité d’une voie alternative. Selon eux, la clé d'une vie réussie se trouverait dans un savant mix de ces différents éléments.

Et si l'attrait pour une vie psychologique riche est valorisé aussi bien dans les pays Occidentaux qu'Orientaux, riches que pauvres, certaines nations sont toutefois plus susceptibles que d'autres d'adhérer à cette définition d'une vie réussie : les chercheurs ont établi que la notion de vie psychologique riche était populaire au Japon, où 16 % de la population l'érige en modèle, ainsi qu'en Corée (16 %), en Inde (16 %) et en Allemagne (17 %). Mais à Singapour, elle ne séduit que 7 % de la population...

Métaboliser le fonctionnement du monde

Pour le philosophe Philippe Nassif, il est évident que le fait de « s'individuer » (le fait de devenir plus singulier) passe par la confrontation au monde. « Multiplier les expériences va contribuer à simplifier et densifier ton être. C'est la meilleure manière de ne pas passer à côté de soi, de parfaire son individualité. Avec l'hédonisme qui ne mène que de jouissance en jouissance, il est difficile d'être heureux. Avec l’eudémonisme tel que l’entend de manière un peu restrictive la psychologie américaine, c'est-à-dire l'engagement vis-à-vis de quelque chose de plus grand que soi, le risque est de perdre de vue ce qui nous importe vraiment. La démultiplication des expériences, c’est une bonne errance qui, paradoxalement, va te centrer sur ta manière d’être au monde. »

À la question « qu'est-ce qu'une vie réussie ?  » , le philosophe répond : « une vie qui te permet d'éprouver ton fonctionnement et celui du monde. Elle s’obtient en se décalant régulièrement, en changeant de champ et en identifiant ce sur quoi il est possible de bâtir. En te confrontant sans cesse au monde, à sa difficulté, à son inattendu, tu peux t'oublier, ne plus être au centre des préoccupations. Et ça, c'est une définition assez solide du bonheur... »

Méthodologie : étude publiée en 2021 et menée auprès de 3 728 personnes au sein de 9 pays : États-Unis, Japon, Corée, Inde, Norvège, Singapour, Portugal, Allemagne et Angola.

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