Une femme et une boule à facettes

Peur, joie, colère... Contrairement à la croyance populaire, nos émotions ne sont pas universelles

© Jakob Owens

Il y a peu de chances que vous souffriez d'acédie, cette mélancolie spirituelle que ressentaient certains moines au Moyen Âge. La raison est simple : nos émotions évoluent dans le temps car elles sont intimement liées à un cadre culturel. Interview du sociologue Louis Quéré.

Le phénomène peut paraître étonnant, mais au fil des contextes historiques, religieux et culturels, certaines émotions inscrites dans un bouillon de culture particulier peuvent tout simplement cesser d'exister pour être remplacées par d'autres. Comme les comètes, les émotions qui nous traversent ont une durée de vie limitée : elles naissent, passent et meurent. Voilà ce que nous explique le sociologue Louis Quéré dans son ouvrage La fabrique des émotions (PUF) paru fin 2021.

À l'heure où la société semble pétrie d'affects et paraît toujours tentée de délaisser la raison au profit des sentiments (ou l'inverse), La Fabrique des émotions fait le point sur la nature et la provenance des émotions qui gouvernent nos réflexions et comportements. Interview de Louis Quéré, directeur émérite de recherche au CNRS et ancien directeur de l'Institut Marcel Mauss.

Commençons par les bases : comment se caractérise une émotion ?

Louis Quéré : Au sein de notre espace affectif, nous allons distinguer humeurs, sentiments et émotions… Contrairement aux sentiments, les émotions ont une durée de vie limitée. En plus de s'inscrire dans une temporalité précise, les émotions ont à l'inverse des humeurs et un objet : on a honte d'une réaction, on a peur de quelqu'un... Dans mon livre, j’explique que la dimension du ressenti n'est qu’une composante de l’émotion, qu'il faut aussi considérer comme un mode de comportement. Au ressenti et au vécu s’ajoutent donc d'autres strates, dont l'expression de l’émotion. Lorsqu'on est triste ou joyeux, on adopte un certain comportement dans lequel s'exprime l’émotion : on hurle de rage, on pleure de tristesse, on crie de joie...

Dans l’imaginaire collectif, on appréhende les émotions comme quelque chose d'à la fois personnel et universel. Or, les émotions ne sont selon vous ni l'un ni l'autre. Pourquoi ?

L. Q. : Nous disposons d’un certain vocabulaire pour différencier nos affects et nos émotions. Si nous ne disposions pas de ce vocabulaire, nos émotions seraient probablement différentes. Par exemple, plus personne ne connaît l'acédie, une mélancolie spirituelle teintée de dégoût pour les activités monastiques, émotion ressentie par les moines du Moyen Âge, et qui n'a plus lieu d'être aujourd'hui. À l'époque, les religieux pouvaient éprouver cette émotion car elle faisait partie d’un ensemble de pratiques. Ainsi, nos émotions dépendent de contextes culturels, politiques et sociaux. Les anthropologues soulignent que certaines sociétés connaissent des émotions qui nous sont inconnues (et inversement), ce qui dénote un découpage de l’espace affectif qui diffère du notre : un intellectuel français perdu en forêt amazonienne n’éprouvera pas le même type de peur qu'un aborigène. En outre, les modes de comportements correspondants à une émotion varient aussi d'une culture à l'autre : un Japonais en colère ne se comportera pas de la même manière qu'un Américain... L’expression des émotions diffère selon les habitudes acquises par les individus au sein de sociétés précises en fonction de codes particuliers. Véritables prolongations de notre moi social, les émotions sont construites en interaction avec les autres : la manière dont l'entourage d'un individu va réagir à sa colère va contribuer à façonner le type d’expression qui correspond à cette émotion.

D'un hémisphère à un autre, la nature des émotions va donc varier. Sont-elles aussi perçues différemment ?

L. Q. : D'une société à l'autre, les émotions vont être dotées d'une valeur positive ou négative : chez les Esquimaux, une émotion comme la colère est considérée comme purement infantile et la personne qui la manifeste ridicule ; chez nous, les pleurs sont perçus comme féminins et plutôt déconsidérés… Cette classification des émotions impacte fortement la capacité des gens à gérer leurs émotions. Attention toutefois : tout cela ne gomme pas le caractère personnel des émotions. Il faut aussi prendre en compte des différences de caractères et des différences organiques et biologiques. Ces dernières relèvent toujours de phénomènes individuels : deux organismes qui se ressemblent seront toujours différents. Par cette différence, l’émotion comptera donc toujours une dose de particularité.

Dictées par notre environnement, nos émotions contribuent à la formation de nos réflexions et comportements. Un double mouvement est donc à l’œuvre, de l'individu vers la société et de la société vers l'individu. Comment est-ce que cela fonctionne ?

L. Q. : Pour expliciter ce double mouvement, je m’inspire de la problématique de l’anthropologue Marcel Mauss, qui note qu'un environnement culturel peut marquer jusqu’au montage moteur des corps (exemple : des jeunes filles marchent dans la rue en imitant des actrices connues…) Dans la même optique, je développe une théorie des habitudes émotionnelles rattachées à un milieu social et culturel. De fait, les émotions peuvent varier d'une famille à l'autre, ou encore d’une région ou d'un pays à l'autre. Le philosophe et psychologue américain John Dewey réfute l'approche linéaire selon laquelle les stimulus vont déclencher une réponse émotionnelle par des mécanismes causaux à l’intérieur de l’organisme. Pour lui, il faut donc penser en termes de circularité : des habitudes de réponses modelées par notre environnement social sont déjà présentes dans l’organisme, permettant ainsi la sélection du stimulus. Le stimulus n’est pas seulement le point de départ, il est présent en continu. Dans mon livre, j'explique qu'il faut faire de même avec l'émotion : il faut raisonner en terme de système formé par l’organisme et l'environnement via l'intégration de ces deux composantes.

À quel moment une émotion devient-elle collective ?

L. Q. : La société nous imprime une manière de ressentir les choses. Cela s’illustre dans le cas des rassemblements (politiques, artistiques..), sièges des émotions collectives. Dans ces contextes, une forme de partage des émotions surgit dû au fait que les gens agissent ensemble. Lors d'un rassemblement sportif, une ola est par exemple la réalisation commune d’une expression de l’émotion, un moyen de rendre l'émotion collective... Au début du 20ème siècle, Émile Durkheim, sociologue français considéré comme l'un des fondateurs de la sociologie moderne, avait déjà mis l'accent sur l'importance des rituels, qu'ils soient funéraires ou religieux... Ce qui compte dans l'émergence de l'émotion collective, outre le rassemblement, c'est le fait de « faire ensemble. » On peut parler alors d'émotions de partage, ces dernières ayant deux fonctions : légitimer le bien-fondé de son ressenti et montrer qu'en étant sensibles aux mêmes valeurs, nous appartenons au même groupe.

Selon vous, le ressentiment est une émotion propre à notre époque... Pourquoi ?

L. Q. : Les médias évoquent souvent les passions tristes (ndlr : des affects comme la peur ou la haine qui diminuent la « force d’exister » et « la puissance d’agir »), qu'évoquaient au 17ème siècle et sous une autre forme le philosophe néerlandais Spinoza, et que l'on rattache habituellement à la sphère politique. Parmi ces passions tristes, on retrouve le ressentiment, qui n'est pas un phénomène strictement moderne puisqu'aux 16ème et 17ème siècle Pascal et Leibniz l'analysaient déjà. C'est néanmoins je pense une émotion qui sert de marqueur à notre époque. Lorsque j'écrivais mon livre, les manifestations des gilets jaunes étaient marquées par la coexistence d'émotions très variées, la joie du partage, mais aussi beaucoup de colère et de ressentiment, qui dépendent selon moi d'un certain bouillon de culture, permis entre autres par des habitudes de communication et par les réseaux sociaux qui facilitent l'expression d'émotions négatives. Attention, les émotions comme la colère où l'indignation sont ambivalentes dans la mesure où leur expression est parfois justifiée face à des situations d'injustices criantes : elles témoignent dans ces cas-là du bon fonctionnement d'une société démocratique. Si ces émotions ont toujours été présentes dans l’ensemble des combats sociaux, elles étaient jusqu'à maintenant collectives, et surtout orientées et canalisées par des instances spécifiques (syndicats, partis politiques…) Or les gilets jaunes ont refusé toute programmation, toute orientation politique ou syndicale : en l’absence de cette canalisation, les émotions se sont exprimées directement dans l’espace public et ne se sont pas inscrites dans le temps, elles n’ont pas tendu vers la réalisation d’objectifs définis.

Peur de l’épidémie, panique morale… Certaines émotions sont plus virales que d’autres. Pourquoi ?

L. Q. : Ces phénomènes de contagion et d’imitation sont difficiles à expliquer. Depuis la fin du 19ème siècle, philosophes, sociologues et anthropologues ont essayé par exemple de comprendre les émotions d’une foule en furie... Aujourd’hui, psychologues sociaux et neuroscientifiques expliquent que lors d’une interaction les individus ont tendance à synchroniser l'expression de leurs émotions et à s'aligner les uns sur les autres. Pour les neuroscientifiques, cela relèverait peut-être de l’activation de certaines zones neuronales... Mais oui, la peur se réplique particulièrement vite. On affirme souvent que pour contrer ces débordements d'émotions négatives, il faudrait faire appel à la raison. Or, ce n'est pas la voie qu'indique Spinoza. Pour le philosophe, il faut leur substituer des émotions positives plus fortes et surtout faire mieux coopérer émotions et raison. Pour John Dewey, même conclusion : la raison seule n’a aucune force propulsive ; la raison ne fait pas agir, ce sont les impulsions affectives qui poussent à l’action. Maîtriser cette pratique est une question d’éducation. Si les émotions sont des comportements qui expriment des états affectifs, et que ces comportements sont fondés sur des habitudes acquises au sein d'un certain habitus, alors c’est en agissant sur ces habitudes que l’on peut apprendre aux individus à développer des comportements émotionnels correspondant à l’éthos démocratique : une certaine manière de discuter et de vivre ensemble.

À lire du même auteur : Les émotions collectives : en quête d'un objet impossible, de Laurence Kaufman et Louis Quéré (EHESS, 2020), à se procurer ici.

commentaires

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  1. Laurent dit :

    Bonjour,
    l'acédie n'a pas disparue, elle est toujours bien connue de tous ceux qui prient. elle n'est pas réservée aux moines du moyen-âge. La prière, en effet peut se révéler ardue et emprunte de sècheresse. C'est en général à ce moment que ce sentiment d'acédie apparaît.
    Si on considère que c'est un dégoût du spirituel, on peut presque dire qu'elle s'est généralisée à notre époque où l'agitation et le divertissement permanent nous détourne du spirituel et des questions fondamentales que tout homme doit se poser sur lui-même, sa place sur terre. On pourrais même plutôt parler d'apathie spirituelle.
    Bien à vous

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