Un carlin avachi sur des paillettes

Le préfet avait raison : « La bamboche, c'est terminé !  » Décryptage par Jérémie Peltier

© Ylanite Koppens et Александр Македонский sur Pexels

Paris est une fête ? Plus vraiment. Et ce n'est pas juste dû à la pandémie. Interview de Jérémie Peltier, auteur de La fête est finie ?

Alors que beaucoup imputent la lente asphyxie de la fête à la pandémie, Jérémie Peltier observe dans son ouvrage La fête est finie ? (Éditions de L'Observatoire, octobre 2021) que le phénomène est en réalité en branle depuis plusieurs décennies. Entre repli identitaire, omniprésence des réseaux sociaux et fatigue existentielle, il ne fait même qu'empirer. Sans retour en arrière possible ? Interview de Jérémie Peltier, directeur des études du think tank de la Fondation Jean-Jaurès.

Commençons par les bases : c’est quoi faire la fête ?   

Jérémie Peltier : C'est d'abord un moment séparé du reste – séparé de notre vie quotidienne, de nos banalités, du boulot, de la famille... C'est pourquoi il est admis que la fête est un moment où l'on s'oublie et met de côté aussi bien les problèmes de société que ses soucis de cœur et d'argent. Faire la fête, c'est dépasser son petit moi. C’est un moment à forte dimension collective, un lieu de communion avec autrui. C'est aussi un moment où l’on sort de son milieu d’origine, où l’on s’extrait de son assignation. C’est ce que vit Emma Bovary au bal, quand elle se frotte à des saveurs et des gens qu’elle ne connait pas, ou Rose dans Titanic lorsqu’elle quitte un dîner guindé pour aller danser avec Jack deux étages plus bas. Dans la fête, il y a de la légèreté, de la beauté, quelque chose qui relève du dépassement de la lourdeur et de la pesanteur. Il y a aussi de l’insouciance, insouciance qu’on a beaucoup perdu ses 10 dernières années. 

Vous écrivez, en empruntant au philosophe Gilles Lipovetsky : « La fête semble en état de mort cérébrale, car (...) Dionysos n’est pas compatible avec Narcisse. » Que voulez-vous dire ?

J. P. : Plus que faire la fête, on se filme en train de faire la fête. On se met en scène, on filme en direct sa soirée et on la raconte comme un journaliste de chaîne d’information continue. À ce jeu-là, on perd tous quelque chose. Mais ce qui a vraiment tué la fête, c’est qu'on la transforme en « fête des causes »  : on l'instrumentalise pour lutter contre le racisme, l’homophobie et autres. On perd alors l’une des composantes intrinsèques de la fête, son caractère gratuit. Venir lui faire porter des messages politiques ou sociétaux, pour parler de soi en pointillé, cela abime la fête. De plus en plus de gens ne peuvent plus célébrer un anniversaire sans mettre en place une cagnotte pour sauver les orangs-outans ou aider les réfugiés, ce qui n’est rien d’autre qu’une démonstration, car la chose pourrait être faite de manière secrète et pudique. Aujourd’hui, il est quasiment impossible de passer un moment léger en soirée sans se faire alpaguer par un « Jean Moulin en jean moulant » qui veut faire de la fête une sorte de thérapie généralisée. Et pourtant, « au bal, il faut danser » , comme dit Natacha Rostov dans Guerre et Paix.

La fête a pourtant toujours comporté une dimension codifiée et ritualisée...  

J. P. :  Absolument, mais je fais une distinction entre le cérémoniel du moment et la mise en scène sur les réseaux sociaux et sur les écrans. Évidemment, la fête a toujours été – et c’est d’ailleurs ce qui fait sa beauté – un moment de confrontation des mondes, des générations et des milieux sociaux, et surtout de séduction : cela implique donc forcément un certain degré de mise en scène. C’est un moment où l’on juge, où l’on est évalué et où il faut être choisi « pour aller danser. » Ces rites et décorums font partie intégrante de la fête, contrairement à notre mise en scène sur les réseaux sociaux, qui s'apparente plutôt à une sorte d'attentat à la pudeur.

Le monde d'après les confinements ne nous a pas donné des envies de sorties ?   

J. P. : Beaucoup ont voulu nous faire croire qu'il y aurait après le Covid des lendemains de folie comme ceux qu’avaient connus nos ancêtres aux lendemains de conflits guerriers. Or, il n’y a rien eu de tel, car la fin de la fête n'est pas imputable au Covid. c'est dû a quelque chose d’ordre anthropologique et civilisationnel lié à l’individualisation de la société et au recroquevillement sur la sphère privée. On prend de moins en moins le risque de rencontrer des gens différents de soi. Aujourd’hui, 7 Français sur 10 considèrent qu’on n’est jamais trop prudent lorsqu’on a affaire aux autres. C’est central pour comprendre le rapport à l’autre, lié non seulement à une défiance vis-à-vis d’autrui, mais aussi à une fatigue existentielle, accentuée par la montée de la question sécuritaire. Même si l'on a surjoué le fameux « retour en terrasse » , 2015 a cassé quelque chose. Un processus plus long est aussi à l’œuvre, décrit par Eva Illouz comme « la fin de l’amour »  : face à la multiplicité des choix et de nos libertés, nous voilà épuisés, ramollis.  

Ces éléments nous ont conduits à faire la fête à la maison plutôt qu’en boîte de nuit. Le confinement a créé une expérience de la solitude que beaucoup ne veulent pas revivre. Plus qu’une grande déglingue généralisée, les célibataires sont en recherche de partenaires stables. C’était d’ailleurs déjà le cas avant le Covid ! Un sondage conduit en Grande-Bretagne rapporte que les jeunes préfèrent depuis longtemps faire la fête à la maison pour plusieurs raisons : les filles ne se font pas emmerder, chacun peut choisir sa musique, les invités sont soigneusement sélectionnés, et surtout... les gens se sentaient usés, épuisés d’avance à l’idée d’avoir à anticiper en permanence et de décider une semaine plus tôt de quoi ils auront envie le week-end suivant. Devoir réserver pour aller en boîte, c'est la fin de la spontanéité, ingrédient indispensable de la fête.  

On danse sur TikTok, on se rencontre sur Tinder, on écoute de la musique partout... les ingrédients de la fête auraient-ils été aspirés par le numérique ?  

J. P. : Oui, la musique est partout, dans les rues, greffée à nos oreilles, ou dans le Séphora des Champs-Élysées alors qu’on est mardi, 10h, et qu’on veut juste acheter du parfum. On nous fait baigner dans cette espèce de « festivisation » généralisée – au travail avec les Chief Happiness Officers et les afterworks, sur les routes en trottinette, ce qui fait que la fête a moins lieu d’être. Rentrée dans le flux continu de notre vie quotidienne, la fête est partout... et donc nulle part.

On est moins rock'n roll, mais et les drogues dans tout ça ?

J. P. : Certains essaient de nous vendre un discours comme quoi l’usage actuel des drogues s’inscrirait dans une sorte de continuité de Mai 68, époque dionysiaque dont notre époque serait le prolongement. Ma thèse c’est que contrairement à Mai 68, la drogue aujourd’hui n’est pas consommée dans un esprit de dépassement de soi, mais plutôt d’oubli de soi et de grande fatigue. Je prends l’exemple du chemsex, qui a entraîné de façon hebdomadaire des morts tout au long du Covid, et n’a rien de très joyeux. L’usage croissant chez les jeunes générations du gaz hilarant est aussi très parlant : le rire, élément central à la fête censé être imprévu et incontrôlable, est dorénavant maîtrisé grâce à un outil. Par ce comportement, on rentre dans une société anticipée, maîtrisée, algorithmisée...  

Rooftops, lieux éphémères, salon transformé en dancefloor, zoom party... La fête de demain, elle ressemble à quoi ?   

J. P. : D’après ce que j’ai observé, je pense que la fête va continuer à se téléporter à la maison avec toutefois une restriction : nous sommes devenus au gré des confinements de plus en plus intolérants au bruit. Or, Dionysos se marie mal avec une exigence de silence complet à 22 heures. Le goût croissant pour les rooftops, symboles de la mondialisation de la fête (on peut presque parler « d’international des rooftops » , en témoigne les multiples classements types « rooftops à ne surtout pas rater lors de votre passage à Prague » ), révèle aussi une certaine standardisation de la fête, car rien ne change réellement d'un rooftop à l'autre, leur fonction est surtout d’être instagrammable. Rien de tel qu’une photo de rooftop pour montrer qu’on a passé une bonne soirée ! Il s’agit aussi, au sens littéral et figuré, de se retrouver au-dessus de la mêlée, entre gens de bonne condition. Les lieux éphémères vont aussi continuer à se développer : avec cette obsolescence accélérée des lieux, on perdra de plus en plus le statut « d'habitué. » La tendance se couple avec l’explosion des lieux à caractère vintage, à l’instar du Ground Control à Paris : on se rend dans des lieux symboliques de la grandeur de la France et de l’âge d'or du ferroviaire et de l’industrie.  

Pour éviter que faire la fête ne revienne à siroter un cocktail à 16 euros en se prenant en photo, on fait quoi ?

J. P. : Il ne peut pas y avoir de sacré sans qu’il n’y ait de profane... On considère aujourd’hui que la vie entière doit être un moment de joie, un jeu permanent, et qu’il est normal que les frontières se brouillent. Les responsables politiques exacerbent le phénomène, en se présentant aussi comme chroniqueurs chez Hanouna, joueurs de foot ou testeurs de jeux vidéo sur Twitch. Au-delà du fait que ce type de comportement abime la fonction, cela brouille la séparation entre travail et divertissement, au même titre que le télétravail. Il y a un vrai enjeu de séparation des espaces à faire, sous peine de tous les endommager. Il faudrait retrouver des temps et rites de passages, eux seuls permettront à la fête de retrouver son souffle.

À lire :   

La Fin de l’amour, enquête sur un désarroi contemporain, de Eva Illouz (Seuil 2020). 

La civilisation du cocon, de Vincent Cocquebert (Arkhê 2021)

Nos cœurs sauvages, France Ortelli (Arkhê 2021)

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commentaires

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  1. Egal dit :

    Bonjour,
    Tres perplexe par votre analyse, je note en particulier "intolérants au bruit depuis le covid "...???je ne me permmettrai pas d interroger votre age, mais je me demande s il ne s agit pas d un point de vue tres generationnel et très subjectif...
    De mon point de vue generationnel et subjectif ( j assume ) le phenomene "terrasses bondees l un sur l autre facon je prends un verre dans le metro a 18h00 avec mon amoureux" est stupefiant !
    Merci pour votre article.

  2. paul dit :

    Je pense que les propos de l'auteur sont vraiment le reflet de sa petite vie d'instagrammer qui se sent obligé de storyfier sa vie - j'ai 30 ans et je fais la fête presque tous les weekends depuis mes jeunes années et je ne vois quasi-jamais de smartphone sorti pendant les soirées - tout simplement parce que c'est un truc de beauf de partager ces moments et que ça n'a aucun intérêt...

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