Jeune fille dans les 60's séparée par un éclair d'une jeune fille de la genZ

Dans « La Fracture » , on découvre une jeunesse clivée, ambivalente, qui s'accorde toutefois sur son manque d'idéal

Dans La fracture, passionnante enquête sur les plus jeunes, on découvre des 18-30 ans divisés et persuadés de faire partie d'une génération à part. Explication avec Stewart Chau, co-auteur de l'ouvrage.

Depuis 1957, l'institut de sondages IFOP a réalisé cinq grandes enquêtes d'opinion sur la jeunesse, ses idéaux et ses valeurs. Un travail d'analyse méticuleux qui permet de prendre le pouls des 18-30 ans et d’ausculter leurs oscillations. Réalisé en 2021, le dernier sondage fait état d'une double fracture : intergénérationnelle d'une part, intragénérationnelle de l'autre. Le tout révèle la nature d'une génération aussi éclatée qu’ambivalente.

Dans La Fracture (éditions Les Arènes) publiée fin 2021, Frédéric Dabi, Directeur général de l'Ifop, et Stewart Chau, sociologue, passent au crible les craintes, espoirs et aspirations des millennials et de la génération Z. Ils soulignent ici qu'il n'y a pas « une jeunesse », mais « des jeunesses », disparates dans leurs comportements et manière d'aborder la politique... En ligne de mire, un enjeu de taille : comment parvenir à faire société et retrouver le sens du collectif. Interview de Stewart Chau.

Qu'est-ce qui vous a le plus frappé chez les jeunes de 2022 ?

Stewart Chau : La capacité de cette jeunesse à se penser singulière. À la question « est-ce que vous avez le sentiment de faire partie d'une génération à part ?  » , seulement 19 % répondaient par l'affirmative en 1957 contre 86 % aujourd’hui. Ce qui marque, ce sont les indicateurs très structurants expliquant ce sentiment... Nous sommes face à une génération qui n'est pas plus malheureuse que les précédentes mais qui a plus de mal à exprimer son bonheur. La part des jeunes se déclarant très heureux a chuté de 27 points entre 1999 et aujourd'hui, ce qui dénote bien d'un état d'esprit particulier. La jeunesse a le sentiment de vivre une époque de la malchance, ce qui est vrai pour 83 % des sondés aujourd’hui contre 47 % en 1999. Cela s'explique par la crise, mais surtout par une lame de fond liée à l'accélération du temps que la jeunesse semble subir... Dans une société sur laquelle on a du mal à avoir de l'emprise, le fait de pouvoir jouir de son temps est devenu un élément constitutif du bonheur, une idée en progression d'une dizaine de points sur la dernière décennie. Cette donnée chiffrée est à rebours de l'idée que la jeunesse épouse et amplifie la société de l'instantané... Par ailleurs, la notion d'idéal est complètement réfutée par cette génération née dans une sémantique de la crise – sociale, économique, sanitaire et écologique – et qui y voit l'urgence d'y répondre. Plus que d'un idéal, les jeunes semblent avoir besoin d'actions efficaces. Ce caractère désidéalisé de la jeunesse a un impact considérable sur ses engagements politiques et sur son comportement civique, devenu plus libéral et moins collectif que celui des générations passées.

Quel rapport les 18-35 ans entretiennent-ils avec leur pays et la démocratie ?

S. C. : Les sondés expriment clairement leur capacité à influencer leur pays et un certain doute démocratique. Cette génération déplore l'impuissance de nos institutions et des pouvoirs publics, et doute sérieusement des capacités des politiques à répondre a des enjeux clairement identifiés. Cette perte de confiance n'est pas propre à la jeunesse, mais ce qui est frappant, c'est le paradoxe entre cette perte de confiance et l'engagement de la jeunesse sur un certain nombre de sujets, comme l'environnement. Tout cela se nourrit d'une crise du résultat (les jeunes sont sur une double logique de « tous pourris, tous impuissants » et d'une crise de la représentativité ( « qui mieux que moi pour me représenter aujourd’hui ?  » ), qui est le produit d’une grammaire sociétale imposée depuis un certain nombre d'années. À force de sur-individualiser les expériences de vies, à force de s'adresser exclusivement à l'individu, il est de plus en plus difficile de créer du collectif. Le fait de faire face à une altérité qui dérange ne fonctionne plus, ce qui produit freins et obstacles à la mixité. Les conséquences de tout ça, c'est la tentation de l'autorité. La jeunesse prône une sorte de régime autoritaire qui serait synonyme de plus d'efficacité. La moitié des jeunes pense qu'un système avec un chef à la tête du pays qui n'aurait pas à se préoccuper de l'assemblée serait désirable, et 34 % des sondés pensent qu'il serait souhaitable que l'armée dirige le pays. Des signaux faibles à prendre avec beaucoup de précaution, toutefois...

En effet, ces chiffres relèvent du déclaratif, ce qui donne lieu à des données étonnantes : 1 jeune sur 5 se déclare prêt à risquer sa vie pour le climat, une information contre-intuitive au vu du succès de l'ultra-consommation...

S. C. : En effet, les jeunes peuvent s'engager sur un certain nombre de causes sans que leurs comportements ne soient alignés. On observe un tiraillement presque identitaire entre la société de la sur-consommation et de la sur-mobilité, et cette nécessité de changement de mode de vie. Cette volonté de sur-investir le champ de l'environnement leur permet de repolitiser le groupe social et de ré-appréhender l'avenir. Plutôt que de « la jeunesse » , il faut parler « des jeunesses » , car les jeunes sont traversés par une diversité d'expériences et d'appréhensions du monde. À mes yeux, 3 indicateurs de fractures intragénérationnelles sont d'ailleurs bien plus forts que les fractures intergénérationnelles – la fracture genrée, territoriale et académique – qui font des 18-35 ans un groupe très hétérogène et archipellisé. De manière globale, cette génération raisonne sur une échelle individuelle de la proximité, ce qui débouche sur la légitimité des jeunes à agir par eux-mêmes, en court-circuitant les pouvoirs publics. Cette volonté d'action par le bas est alimentée par une mémoire collective, bercée non pas par les mouvements syndicaux aboutissant à de grandes réformes comme dans les années 60, mais par des mouvements apolitiques spontanés et citoyens qui n’ont pas connu de traductions politiques, à l’instar de Nuits Debout, des gilets jaunes, des grands boycott, et de la marche pour le climat...

Aujourd'hui, les 18-30 ans semblent épouser certains arguments du wokisme, tout en validant la préférence nationale... Comment expliquez-vous cela ?

S. C. : Il est vrai que cette jeunesse est assez insaisissable et très ambivalente... La jeunesse est la génération de la mondialisation. Elle est très généreuse sur l'accueil des immigrants et le vote des étrangers lors de certaines élections, et s'inscrit dans une vraie logique d'hospitalité et d'intégration ; en cela, il y a une vraie fracture avec les générations précédentes ! En parallèle, on observe un durcissement sociétal légitimant la préférence nationale. Pour moi, cette contradiction est le produit d'une incertitude et d'un doute quant à la capacité de l'État-Providence à protéger les plus vulnérables, plus que l'expression d'une adhésion ferme à des idéaux nationalistes. On note que le repli sur la famille, ce point collectif inéluctable, est prépondérant. La famille est perçue comme un véritable rempart protecteur face aux incertitudes. Sur les 30 dernières années, la modification du rôle de la cellule familiale est stupéfiante : ce n'est plus le lieu de la confrontation et de l'opposition comme dans les années 70 et 80, avec des questions de mœurs et d'usages. C'est dorénavant le lieu où les jeunes se sentent le plus influents. 

Volatilité, porosité... Ces termes vous semblent-ils adéquats pour décrire cette génération ?

S. C : En termes de comportement, oui. Le rapport à la politique et au vote est en effet assez erratique, on est dans une abstention contextuelle et non systémique. Certains vont voter lors de d'élections spécifiques, d'autres pas, bref, chacun fait son marché selon les intérêts qu'il perçoit. En termes de perméabilité aux idées, en revanche, difficile à dire... Ce qui est sûr, c'est que l'on note un réel besoin de structuration : à partir du moment où les jeunes évoluent comme des atomes en fusion, il est compliqué de faire en sorte que cette énergie soit canalisée et organisée pour trouver une forme de lisibilité et de traduction politique. Comme pour n'importe quel mouvement social, l'expression des émotions brutes dans l'espace public ne suffit plus, cela devient problématique pour construire un projet commun. À ce jour, colère et révolte ne débouchent sur rien... L'enjeu principal auquel la jeunesse doit faire face selon moi c'est apprendre à faire société et comprendre que le destin individuel de chacun est lié au collectif. La lutte pour le climat peut être un bon moyen de les raccrocher à cet idéal, mais il faut composer aussi avec les réseaux sociaux, qui posent le risque de la fameuse caisse de résonance et de l'absence de confrontation à une altérité, celle qui bouleverse et fait changer d'avis. Ce risque de sur-individualisation de la jeunesse par les réseaux défavorise l'émergence nécessaire du collectif.

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