Le (vrai) monde d’avant : selon David Graeber, il faudrait réécrire l'histoire des débuts de l'humanité

© Eugene Zhyvchik via Unsplash

Testament de l’anthropologue David Graeber, le livre « Au commencement était… » remet en cause notre vision de la naissance des civilisations, des inégalités et de la démocratie. Nous avons rencontré son co-auteur, David Wengrow. Interview.

On ne présente plus David Graeber, l’auteur de Dette : 5000 ans d’histoire et du best-seller Bullshit job. Professeur d’anthropologie à la London School of Economy mais également fondateur du mouvement Occupy Wall Street, il décède fin 2020. Il venait de terminer Au commencement était… co-écrit avec David Wengrow, spécialiste britannique d’archéologie comparée. La thèse de ce pavé luxuriant : l’évolution qui va des sociétés de chasseurs-cueilleurs au capitalisme contemporain au prix d’un développement faramineux des inégalités n’est pas la seule possible. Certaines régions du monde ont vécu pendant des siècles, voire des millénaires, selon d’autres modes d’organisations plus égalitaires et moins belliqueuses. Pour eux, une autre histoire est possible et elle a l’avenir devant elle.

Les organisations sociales que vous présentez dans votre livre n’ont-elles pas perdu la bataille de l’évolution ?

David Wengrow : Qui a perdu ? Qui a gagné ? Le consensus auquel nous sommes parvenus débouche sur une trajectoire extraordinairement dangereuse pour notre planète. Nous enseignons à nos enfants un récit sur l’origine de notre espèce qui est assez déprimante et factuellement fausse. Les grands temples de Göbekli Tepe en Turquie, les monuments en bois du nord de la Russie ou les levées de terre de Louisiane par exemple démontrent l’existence de larges sociétés humaines organisées bien avant la généralisation de l’agriculture. Certaines étaient très égalitaires et d’autres beaucoup moins. L’idée que lorsque les sociétés deviennent plus vastes et plus complexes l’inégalité devient inévitable n’a aucune base scientifique ou historique. Nous n’avons pas de traces identiques partout comme le laisse penser le récit de la naissance de la civilisation que nous enseignons depuis des générations.

Vous évoquez longuement l’Amérique du Nord dans votre livre, pourquoi ?

D. W. : La trajectoire du développement social qui part de petites communautés égalitaires et passe, via l’invention de l’agriculture, aux monarchies et aux empires, ne fonctionne absolument pas en Amérique du Nord. Lorsque les colonisateurs sont arrivés ils ont trouvé des sociétés de chasseurs-cueilleurs très complexes. Ils ont raconté l’histoire d’amérindiens vivant à l’état de nature, alors que certains de ces peuples pratiquaient une démocratie participative qui incluait les femmes et n’avait pas recours à l’esclavage, comme celle des grecs. 

Les Olmèques par exemple, édifiaient des sculptures monumentales de leurs dirigeants en tenue de jeu de balle. Alors que nous ne trouvons aucunes traces d’une bureaucratie ou d’un centre de pouvoir de la culture Olmèque. C'est donc un exemple de système régional de domination basé sur une forme de compétition à la fois politique et sportive. Ce qui n’est pas si exotique que cela : la relation entre David Beckham et la famille royale britannique démontre la place informelle des sportifs dans la vie politique contemporaine. Autre modèle intéressant, on sait désormais que du XIe au XIVe siècle, le bassin du Mississippi recélait un grand centre urbain appelé Cahokia. Il n’a pas disparu suite à une révolution ou à une guerre mais parce que les habitants l’ont quitté pour échapper à une hiérarchie sociale trop contraignante. Les amérindiens que les blancs ont rencontré plusieurs siècles plus tard évoquaient encore dans leurs récits oraux les rois et les prêtres d’autrefois dont on s’était débarrassé. On devrait présenter à l’école ces sociétés qui avaient un rapport différent à la nature ou au pouvoir et je suis certain que les enfants évolueraient très différemment.

On accuse aujourd’hui la pensée des lumières d’avoir éteint d’autres sources de sagesse, qu’en pensez-vous ?

D. W. : On imagine les lumières comme un phénomène européen fermé aux influences, alors que le XVIIIe siècle est un âge de mouvement, de contact avec d’autres civilisations. Par exemple, une délégation de la nation Osage (Amérindiens) est venue à la cour de Louis XIV. Ils ont rencontré des intellectuels comme Montesquieu, avec des traducteurs, des débats : leurs avis surprenaient et intéressaient. Les européens ont adopté des habitudes culturelles comme le tabac et les boissons caféinées… Pourquoi se seraient-ils arrêtés là ? Ces peuples n’avaient rien d’autre à nous offrir ? Des valeurs morales, des valeurs sociales ? C’est assez arrogant comme idée.

De plus les sources sont biaisées puisqu’il s’agit de contacts entre des sociétés alphabétisées et d’autres qui ne l’étaient pas. Une histoire orale très riche s’est simplement perdue. Mais pour ce qui est de la nation Osage, un ethnologue autochtone, Francis La Flesche, a enregistré les récits au début du XXe siècle… On y trouvait la trace de cette délégation à la cour du Roi de France. Au XVIIIe siècle, l’Europe était plus provinciale et plus ouverte qu’au XIXe siècle où nos préjugés, raciaux notamment, ont émergé. Nous avons trop tendance à prendre confiance dans ce que la civilisation occidentale a en elle-même, et à projeter cela sur les époques antérieures.

Un peu comme dans les films des Monty Python ?

D. W. : Tout à fait, lorsque l'on regarde Sacré Graal ou La vie de Brian on voit des gens habillés en costumes d’époque, et qui tiennent des conversations normales sur la politique, l’économie. Et nous trouvons ça drôle. Mais qu’est-ce que ça a de drôle ? Qu’imaginons-nous ? Qu’ils vivaient dans une pièce de Shakespeare ? Dans notre livre, nous essayons d’envisager le passé peuplé de gens comme nous, avec lesquels nous pourrions avoir des conversations. Ça ne devrait pas être une idée si incongrue. 

Les archéologues ont l’image de scientifiques peu politisés. Comment en êtes-vous venu à travailler avec un chercheur militant comme David Graeber ?

D. W. : Beaucoup d’archéologues se considèrent comme des scientifiques objectifs et apolitiques. Pourtant l’histoire de l’archéologie se révèle profondément politique. Elle est née d’un mouvement nationaliste visant à retrouver l’esprit des sociétés qui existaient avant l’Empire romain. C’est là que naissent les idées de Celtes, de Bretons, ou issues de la Gaulle antique. Aujourd’hui encore, les États donnent les permissions de fouilles et les subventions. Dans mon institut à Londres, avant le Brexit beaucoup de projets évoquaient les liens entre les Îles Britanniques et le continent, car ils visaient des financements européens. Aujourd’hui l’appellation des mêmes recherches a changé, l’accent est mis sur le local. Je ne suis pas un activiste comme l’était David Graeber, mais questionner les conditions sociales dans lesquelles on vit me semble une démarche utile pour un scientifique. David le faisait de manière plus explicite et transparente que certains de ses confrères. Mais c’est finalement plus difficile de travailler avec des gens qui prétendent être objectifs, avec lesquels il faut gratter pour connaître leurs opinions. Par ailleurs, les expériences catastrophiques du siècle dernier étaient basées sur des mythes (le communisme primitif, la pureté raciale…) soutenus par de nombreux archéologues qui se considéraient comme objectifs.

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commentaires

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  1. Anonyme dit :

    Excellente analyse, porteuse d’optimisme!

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