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les consotraders
© SoleSavy on Unsplash

Conso'tradeurs, nous ne consommerons plus comme avant...

Le 24 juin 2021

À la pointe avancée du capitalisme, il y a du nouveau ! Grâce aux nouvelles technologies, le pouvoir de spéculer, jadis réservé aux traceurs de Wall Street, s'étend désormais à tout un chacun.

Ce matin-là, sur son compte Instagram, le dessinateur @unfauxgraphiste assurait sa promo. Mais pas n’importe quelle promo ! Pour convaincre ses 80 000 fans de se procurer sa nouvelle BD, il déployait une étrange argumentation, rédigée à la troisième personne : « Il vous faut dès à présent commencer à accumuler des biens dont la valeur marchande est susceptible d’augmenter dans le temps. Par exemple, le nouvel album d’Un Faux Graphiste ! Ce petit trublion de l’humour belge a le vent en poupe... Dans deux mois, le bouquin sera en rupture de stock et vous pourrez le revendre le double de son prix sur leboncoin ! Un bénéfice que nous verrons comment réinvestir lors d’une prochaine leçon. »

Une valeur marchande susceptible d’augmenter dans le temps, une possible rupture de stock, une revente rapide au double du prix d’achat…, on ne sait pas si ces arguments ont porté. Ce qui est certain, en revanche, c’est que @unfauxgraphiste a compris l’un des virages les plus saisissant du moment : l’improbable collusion des pratiques d’achat des consommateurs lambda avec celles des boursicoteurs de Wall Street

Le consommateur est-il un tradeur comme les autres ?

L’évolution est récente, mais elle nous vient de loin. On pourrait dire qu’elle est le troisième acte d’un mouvement qui a commencé il y a plus d’un siècle. Souvenez-vous du premier acte. Ce fut la grande bascule du XXe siècle. Quand toute une population de paysans, habituée à vivre chichement et sans apprêt, est montée à la ville. L’homme de la terre quittait son labeur et son régime d’autosuffisance pour devenir l’homme de l’usinage, qui bosse pour acquérir des objets produits en masse. Se consumer de désir pour tout ce qui pouvait sembler neuf et rutilant était à son comble. La chose était devenue un moteur si puissant pour chacun qu’on en a fait un mot qui nous désignait tous : le « consommateur » était né.  

Nike © Melvin Buezo

Il faudra attendre le tournant des années 2000 pour que se joue l’acte 2. Le consommateur, ayant beaucoup consommé, avait réussi à couvrir une part importante de ses besoins vitaux. Convaincu désormais du pouvoir que lui conférait son « pouvoir » d’achat, il a commencé à se montrer plus exigeant. Le consommateur n’était plus ce naïf à qui on peut tout faire gober. Pour contraindre les marques (qui pour faire grossir un marché arrivé à saturation étaient prêtes à pas mal d’entourloupes), le consommateur a appris à faire pression sur elles, pour qu’elles se montrent plus responsables. Un mot-valise fut créé pour souligner ce nouveau désir : le consommateur devenait « consomm’acteur ».  

Nous assistons à présent à l’émergence de la troisième génération de consommateurs. Désormais, quand le quidam achète, il ne veut plus seulement jouir de son acquisition et n’entend plus seulement que sa voix compte. Il réclame carrément sa part du gâteau. Quand il achète, il entend que son bien prenne de la valeur et puisse lui rapporter avec le temps. Le consommateur s’hybride à nouveau. Mi-consommateur et mi-tradeur : un « conso’tradeur », en quelque sorte.   

Je consomme, donc j'investis

Cette tendance du « conso’trading » doit beaucoup aux sites de seconde main. Ce sont eux qui ont rendu marchandes des pratiques qui tenaient plus de l’économie du don, du partage et du troc. Depuis quinze ans (l’âge de leboncoin), nous avons compris que nous pouvions faire de petits revenus avec de vieilles nippes, les cadeaux foireux de Noël ou les jouets de junior, autant d’objets qu’on croyait sans valeur. 

Mais la pratique a gagné des marchés plus pointus – celui de la sneaker ou du sac à main de luxe, par exemple. Eux, contrairement au babygros du petit dernier, ont un potentiel enviable : celui de pouvoir prendre de la valeur à mesure que le temps passe. Et c’est tout un marché qui s’organise. Aujourd’hui, de petits malins revendent des baskets pour le prix d’une voiture neuve, quitte à orchestrer eux-mêmes des ruptures de stock, histoire de faire encore monter les cours, comme à la Bourse. Mais la tendance va encore plus loin. On voit des artistes se vendre comme autrefois notre conseiller bancaire nous fourguait un PEA. Musiciens, plasticiens, écrivains..., proposent à leurs fans d’investir sur eux pour pouvoir toucher des dividendes sur leurs succès futurs. Et ce nouveau modèle fait un tabac. Bref. Avec les Internets, nous avons appris que, au lieu de surconsommer comme des crétins, nous pouvions devenir tradeurs de (presque) tout.

Conso'trader pour payer ma retraite ?

Pourquoi cette année de pandémie a-t-elle accéléré le mouvement ? Le dessinateur @unfauxgraphiste a sa petite théorie. Elle tient en cinq mots : « Vous êtes dans la merde ! » Et d’expliquer : « Avec la crise sanitaire, l’économie s’effondre ! Exit l’État providence ! Bye bye la Sécurité sociale ! Ciao les retraites ! Pour survivre, il ne vous reste qu’une option... : vous construire un capital. » 

Eh oui ! Si les conso’tradeurs déclarent trouver un certain plaisir à exploiter ces nouvelles modalités de revenus, ils sont également motivés par un certain climat d’insécurité. Avec la crise, nous (ré)apprenons que la flèche du progrès peut s’infléchir et qu’on peut tous connaître de violents et inattendus revers de fortune.

Et si le conso'trading faisait franchir une nouvelle étape à la financiarisation de l'économie ?

En attendant de savoir si ces nouveaux comportements vont s’installer durablement et massivement, il faut composer avec eux, car ils commencent déjà à avoir des incidences sur le cours et la valeur des biens et des entreprises... En effet, il est possible que les conso’tradeurs fassent franchir une nouvelle étape à la financiarisation de nos économies. Car, si les consommateurs s’organisent jusqu’à devenir des actionnaires influents ayant la capacité d’influer sur les cours, la volatilité des marchés n’a pas fini de souffler.

Cet article est paru dans la revue n°26 de L'ADN. Pour vous en procurer un exemplaire, c'est par ici !

Béatrice Sutter - Le 24 juin 2021
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