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Métiers à la c*n, frustration, perte de sens... pourquoi les cadres se tournent vers l'artisanat

Le 8 oct. 2018

Simple vogue ou nouvelle vague ? Les cas d'ex-cadres reconvertis en néoartisans se multiplient. Coutelier, orfèvre ou mécano : chronique d'un retour heureux du travail de la main.

Le blues du business man, c'est maintenant !

Ils sont hyperphotogéniques. Leurs histoires sont fascinantes. Et en plus, ils les racontent trop bien. Franchement, on adore les écouter… Ça tombe bien, parce qu’on les a beaucoup entendus. On les appelle les néoartisans.

Formés à grossir les rangs des professions dites intellectuelles, ils ont parfois tout quitté pour exercer un métier manuel qui n’exige pas plus qu’un CAP. À force de publier leurs portraits, les médias ont fini par nous en convaincre : ils seraient aux avant-postes d’une nouvelle vague. Vraiment ? Pourtant, côté chiffres, est-on certain qu’ils pèsent suffisamment pour faire une tendance ? Selon le journaliste Jean-Laurent Cassely, auteur de La Révolte des premiers de la classe, la réponse n’est pas bien claire. Il semblerait que dans la masse des statistiques, la catégorie de gens qui passeraient un CAP après avoir obtenu un bac + 5, après avoir été cadre, pèserait moins de 1 %, et que s’il existe une évolution, elle ne frétille même pas assez pour être visible !

Nagerions-nous en plein bullshit ? Pas forcément. Les faisceaux concordent au moins sur un point : « les métiers à la con » ne font plus rêver.

L’expression est de l’anthropologue américain David Graeber. Dans un pamphlet paru sur la Toile en 2013, il démontrait que la fonction de cadre ne génère plus ni satisfaction personnelle, ni sentiment d’utilité sociale. À force de tronçonner les tâches en tranches, de traiter des sujets hors sol, désincarnés, il semble que la société de la « connaissance » ait fini par briser menu ses propres mythes. Le blues du businessman, c’est maintenant, et l’on aurait juste une énorme envie de retrouver du sens… à son travail entre autres.

Au-delà des data et des stats, c’est exactement de ça dont nous parlent les néoartisans. Eux sont parvenus à sortir de la Matrice – et c’est ce qui nous fascine chez eux.

Des métiers que les moins de 100 ans n'auraient pas dû connaître

À Paris, chez Antoinette Poisson, ils sont trois à composer à la main des papiers peints. Dans un taxi londonien, moitié voiture, moitié atelier, Marius fait le tour des grands chefs pour aiguiser impeccablement leurs couteaux. Il est rémouleur. Julien, lui, est plumassier, il travaille la plume comme on compose un mantra : patiemment. Parfaitement à l’aise dans leurs sneakers, ils vivent de métiers portés disparus, ou jugés subclaquants depuis des décennies. La bloggeuse Magali Perruchini les déniche, les rencontre, et dans un livre qui vient de paraître, en lépidoptériste compulsive, a croqué le portrait de 25 de ces entrepreneurs vintage.

« Je ne m’attendais pas à rencontrer autant de reconvertis », reconnaît Magali – d’ailleurs, tous ne le sont pas – « mais au-delà des parcours individuels, il y a quelque chose de collectif qui se dessine, de nouvelles envies, toute une philosophie. »

Bien dans leurs pompes, habiles de leurs mains

Ce ne sont pas des recalés du système, ils ont décidé, de leur plein gré, d’aller bâtir leur savoir-faire loin, très loin du moule dans lequel leurs études les invitaient à se couler. Charles, forgeron coutelier, raconte : « L’envie de devenir artisan est née d’une frustration : celle de ne pas utiliser mes mains autrement que pour taper sur un clavier. »

Mieux qu’un choix, un vrai désir, et quand ils parlent de ce qu’ils font, on entend surtout le prolongement de ce qu’ils sont. Il y a souvent un souvenir d’enfance. Comme pour Pia Van Peteghem : « J’ai commencé à pratiquer la céramique au côté de ma grand-mère paternelle […]. Le temps était alors suspendu. » Dans un garage du nord-parisien, Frédéric Jourden customise des motos. Il a travaillé douze ans dans les médias avant de renouer avec sa passion de gosse : « […] il était hors de question pour un garçon de bonne famille comme je l’étais d’exercer un métier manuel ». C’est pour pouvoir réparer lui-même sa vieille BMW 1961, qu’il s’inscrit à un CAP mécanique. « Le premier soir où j’ai posé mes fesses sur le banc de l’école à 18 heures, je me suis dit : “Voilà, c’est là qu’est ma place.” » Comme les autres, il n’a pas vu venir sa (re)conversion. Avec celui qui allait devenir son associé, Hugo Jézégabel, ils customisaient des scooters pour des amis, puis pour des amis d’amis. Lentement, leur vocation a pris racines, jusqu’à s’imposer. La fabrique de vélo de Maxime Couve a presque la même histoire. Coursier pendant dix ans, sa bicyclette qu’il a soudée lui-même fait rêver ses collègues. Ils lui passent commande : « Il y avait une demande. Cadreur est devenu mon métier et l’atelier Belleville Machine est né. »

Loin des manifesto rageurs, ils se contentent d’être moins conformes, moins uniformes. « Le métier de forgeron coutelier nous donne la sensation d’exercer une activité qui s’inscrit dans quelque chose de plus vaste qu’elle-même, par la perpétuation de gestes que l’humanité accomplit depuis des millénaires, explique Charles Ballerait. L’artisanat va à l’encontre de l’obsolescence programmée. En un sens, nous faisons de la “durabilité non programmée”, parce que la longévité est l’essence même de l’objet artisanal. »

Magali ne se lasse pas de les observer : « Pour moi, ce sont des passeurs d’Humanité avec un grand H. Ils reviennent aux sources de la création. On a toujours fabriqué, cela date de la préhistoire. Ils nous montrent que d’être derrière un ordinateur, à manipuler de l’information, de l’abstraction n’est pas la seule option, pas plus que de faire des produits vite et pour pas cher. Ils réhabilitent le temps long, celui de la matière. Faire une tasse en céramique prend quinze jours, ce n’est pas compressible. Leurs commanditaires, leurs clients doivent le réapprendre, et se réconcilier avec des prix justes. »

Le fait main permettrait de renouer avec un plaisir d’esthète – pour celui qui le fait, comme pour celui qui l’achète. « Quand je travaille une pièce, je ne fais qu’un avec elle. Je suis en communion totale avec mon geste. Celui-ci exige une grande maîtrise et un contrôle de soi intense. Je respecte tellement l’objet que je vais m’oublier pour lui redonner toute sa beauté. […]. Les clients sollicitent les orfèvres parce qu’ils veulent faire appel à un artisan. Ils acquièrent ainsi un objet qui possède une aura », explique Camille Gras, orfèvre à Paris.

« Cela reste sans doute un plaisir de privilégiés, mais l’artisanat incarne le désir de revenir à un autre mode de consommation : plus local, dans le respect de l’environnement, et de celui qui a fait », ajoute Camille.

De la matière avec de l'esprit dedans

Mais la réhabilitation du made hand n’est pas qu’une simple tendance de consommation. Elle inverse la hiérarchie de certaines valeurs, et c’est certainement là qu’elle est la plus intéressante. Depuis des décennies, on s’est convaincu que les fonctions de management étaient à placer tout en haut, et qu’après avoir dévalé toutes les fonctions intermédiaires, dans la soute, on trouvait les manuels. Et s’ils se trouvaient là, on imaginait que c’était parce qu’ils n’étaient pas capables de monter plus haut.

Dans son Éloge du carburateur, le philosophe et universitaire américain Matthew B. Crawford, nous le détaillait déjà de manière convaincante : travailler de ses mains est un exercice de créativité et d’intelligence. « Chaque jour, j’apprends quelque chose que j’ignorais la veille. Mon champ d’expertise est en perpétuelle extension. […]. La liberté rend heureux ; je l’ai découverte en travaillant de mes mains », confie Frédéric. Jeremy Maxwell Wintrebert, le dernier souffleur de verre de Paris, va plus loin : « Avant l’industrialisation massive, tout était fait à la main, il existait une poésie du geste. Avec l’effondrement des métiers manuels, c’est la trace de l’homme qui s’éteint. Si tu déconnectes l’esprit de la matière, tu virtualises l’esprit. Je dis souvent : “Montre-moi un environnement défaillant, remets cinq ateliers et regarde la vie revenir.” »

Hier peut-être, mais aujourd'hui ?

Mais peut-on vraiment vivre aujourd’hui en réactivant des savoir-faire hors d’âge ? Les 25 entrepreneurs présentés par Magali semblent avoir trouvé la recette. « Ils apportent toujours une touche de modernité à leur travail. Ils maîtrisent les outils de communication, font appel à des graphistes pour créer de beaux logos, de beaux packaging. Ils maîtrisent aussi leur storytelling. Ils pratiquent une sorte de marketing de l’authenticité qui peut paraître paradoxale, mais leur propos reste juste. » Est-ce qu’ils arrivent à en vivre ? Certains ont acquis, comme Jeremy Maxwell Wintrebert, une réputation internationale, d’autres doivent effectivement jongler entre plusieurs activités.

Les néoartisans, ça ne serait pas juste une mode ?

Magali est formelle. « C’est un phénomène de fond que l’on constate depuis dix ans aux États-Unis, que l’on rencontre à Paris comme en province. À l’échelle individuelle, on ne devient pas ébéniste sur un coup de tête. Cela exige des années d’apprentissage, c’est de l’ordre de la vocation. » Les néoartisans ne prônent pas la révolution, mais sans demander l’autorisation, ils sortent juste du modèle. « Après avoir passé des années à échanger des e-mails et des coups de téléphone, on a l’impression d’être devenu les maillons d’une chaîne dont on ne voit ni le début ni la fin. On a besoin de renouer avec le concret de la matière. Le sens, les artisans le trouvent parce qu’ils font ce pour quoi ils sont profondément faits, parce qu’ils maîtrisent ce qu’ils ont fait dans la journée. Ils font bien, et ils font du beau… C’est un juste retour. On n’est pas né pour évoluer dans un milieu anxiogène, enfermés dans un open space, à tenir des dead lines en manipulant de l’abstraction. Cela rend fou… c’est réel. Et je ne pense pas que cela soit de l’ordre d’une mode ou d’une tendance… »


À LIRE

Magali Perruchini, Les Nouveaux Artisans. Portrait d’une génération qui bouscule les codes, Eyrolles, 2018.

Jean-Laurent Cassely, La Révolte des premiers de la classe. Métiers à la con, quête de sens et reconversions urbaines, Arkhé, 2017

Matthew B. Crawford, Éloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail, La Découverte, 2010.

David Graeber, À propos des métiers à la con (traduit en français, disponible en ligne).

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