Aubergines émojis avec des ailes dorées

NFT : ni artistiques ni féministes, mais de simples objets de spéculation

Ce n'est pas grave, mais c'est mieux de le dire. Daphné B, autrice canadienne, remet les NFT à leur juste place.

Depuis Montréal, la poète et autrice Daphné B observe avec humour l'intérêt croissant que génèrent les NFT au sein de communautés se revendiquant féministes. Ces « girl's clubs » composés de crypto baddies reprennent à leur compte les modalités des crypto bros, ces hommes fanas de muscu et de crypto, à la différence près qu'elles agrémentent leur passion pour les NFT de discours inclusifs et sororaux. A-t-on vraiment besoin de ça pour faire avancer les droits des femmes ? Interview de Daphné B.

Sur quoi repose la popularité des NFT d'après vous ?

Daphné B : À l'origine, c'était une façon de faire commerce d’œuvres d’art intangibles et numériques. Mais dire aujourd'hui qu'on achète des NFT par amour de l'art, c'est un peu comme repasser chez son ex pour récupérer une vieille brosse à dents : un prétexte fallacieux qui ne trompe quasiment personne. On parle dorénavant d’adhésion à un club social privé. La dimension visuelle est toujours présente, mais secondaire, une simple excuse pour parler d'une valeur spéculative qui n’entretient pas de lien avec la valeur artistique ou l'histoire de l'art. Beaucoup de NFT qui misent sur des références à la culture pop relèvent parfois même de l'appropriation culturelle, à l’instar des Thicc Pokémon (ndlr : des NFT représentant des Pokémon charnus)... Le terme thicc, que l'on retrouve dans l'expression slim thick body, provient de l'argot afro-américain et est habituellement utilisé pour décrire les formes plantureuses de femmes noires. C'est à mes yeux problématique lorsqu'on sait que cette démographie est souvent stigmatisée par rapport à son physique, mais aussi plus susceptible de se retrouver dans une situation financière précaire.

Pourtant, les initiatives autour des NFT se présentent rarement comme un simple moyen de faire de l'argent...

D. B. : C'est rare en effet. C'est clair avec le Bored Ape Yacht Club (ndlr : une collection de NFT à base de portraits de singes à l'air neurasthénique), qui souligne bien qu'il s'agit d'intégrer un club privé. Un article de Rolling Stone dressait même un parallèle entre le fait de posséder un Bored Ape Yacht Club et de faire partie du Soho House, une communauté privée dans laquelle il est très difficile de pénétrer, non seulement parce que l’entrée est très chère, mais également parce qu'il faut être co-opté. Le processus de sélection n'est pas que monétaire, il est aussi symbolique. Lorsqu'on possède un Bored Ape Yacht Club, on gagne l'opportunité de participer à un graffiti collaboratif. À raison d'un pixel tous les quarts d'heure, les heureux propriétaires de NFT ont le droit de collaborer au dessin d'un pénis sur les murs de toilettes numériques. Aujourd'hui multi-millionnaires, les fondateurs de la collection ont récemment déclaré être convaincus que les murs de ces toilettes seront bientôt entièrement recouverts de pénis numériques… À l'inverse, certains groupes féminins comme les crypto besties séduisent avec les promesses de projets vagues... L'idée du collectif est de lancer une communauté qui créerait ensemble des produits de maquillage dans lesquels seraient intégrées des puces électroniques, de façon que leur utilisation soit non seulement physique, mais aussi numérique... Personnellement, cela m'apparaît comme complètement saugrenu ! Dans leur white paper, elles expliquent qu'aucune promesse n'est rattachée à l'achat d'un jeton, qu'il s'agisse d'une promesse en termes de retour sur investissement ou de projet entrepreneurial, ou même de droit de vote, comme cela est de plus en plus commun avec les DAO, ces « organisations autonomes décentralisées » qui entendent tout simplement révolutionner le web. Non, il s’agit bien ici d'une simple adhésion, validée par l'achat d'un jeton, et misant sur le fait que les NFT seront peut-être un jour rachetés par un jeu vidéo...

NFT ou action, c'est quoi la différence ?

D. B. : Avec une action, on achète une part d'une société, un produit qui a déjà une certaine valeur et qui génère un bénéfice. Pour être valorisé en bourse, le processus est long, fastidieux, coûteux, il ne peut concerner qu'une entreprise en bonne santé financière. Lorsqu'on achète un NFT, il s'agit d'un produit purement spéculatif, sa valeur n'est pas rattachée à une activité économique quelconque, on n'achète rien de tangible, juste la possibilité de spéculer. Le paradigme n'est pas nouveau, mais le Web3 permet de passer un cap qui n'est pas anodin : le fait de pouvoir s'envisager comme valeur spéculative. Lorsqu'on achète un NFT, on mise sur notre propre valeur, celle qui provient de notre visibilité, de notre capacité à influencer les gens, capacité qui va avoir une influence directe sur le prix de cette adhésion à un club. Une personne jouissant d'un certain capital symbolique et culturel, de la possibilité de faire mousser sa propre identité, bénéficiera donc d'un avantage certain.

Crédit photo : crypto besties

Crypto besties, Web3 Baddies ou Boss Beauties, dont fait partie la sœur de Mark Zuckerberg... De nombreuses communautés autour des NFT et portées par des femmes comportent une dimension supposément féministe. Qu'en est-il réellement ?

D. B. : Je dirais que cela dépend de la façon dont on envisage le féminisme. La promesse de ces communautés est la suivante : pénétrer le boy's club et alphabétiser des communautés queer ou marginalisées qui n’auraient en temps normal pas accès à ces produits. Pour moi, le féminisme doit être intersectionnel et doit s'attaquer à toutes les formes d’oppression en vigueur, on ne peut pas faire l’économie des classes sociales et de l'appartenance raciale. L’idée de faire pénétrer des personnes dans une sphère qui perpétue des oppressions est forcément anti-féministe. Je pense néanmoins qu’il est important que les gens s’éduquent aux NFT afin d’en comprendre les enjeux sous-jacents, qu’ils comprennent bien à qui bénéficie le dispositif. Les discours portés par ces communautés sont très en phase avec celui de la Girl Boss Sheryl Sandberg (COO de Meta) et de son lean in feminism, stipulant que la libération des femmes vient de l'accession au pouvoir via les mécanismes d’oppression traditionnels du capitalisme, alors qu'il faudrait au contraire démanteler un système qui perpétue les inégalités. Dans cette version du féminisme, le capitalisme est tout à fait désirable, dès lors qu’on s’est hissé à son sommet. Évidemment, les femmes qui vont intégrer ce boy's club sont des femmes jouissant déjà d’une certaine aisance économique et ayant eu accès à une appartenance sociale et culturelle spécifique... Une édition de la newsletter de Read Max retrace les liens visibles entre les riches et célèbres qui essaient de vendre et acheter des NFT, et force est de constater que cela évoque la fraude ou la vente pyramidale, dans la mesure où les gens qui achètent en premier empochent le plus et doivent « vendre » aux autres pour valider la valeur de leur achat.

Crédit photo : Read Max

C'est quoi le lean in feminism de Sheryl Sandberg ?

D. B. : C'est un discours néolibéral très culpabilisant qui responsabilise les individus par rapport à la place sociale qu'ils occupent, un discours qui adhère donc complètement au mythe de la méritocratie, comme si l'argent que l'on gagnait dépendait de nous et de notre travail, ignorant complètement toutes inégalités structurelles et autres données. Ce féminisme résonne bien avec les appétences libertaires de certains, qui voient dans les NFT un moyen de court-circuiter les structures oppressives, capitalisme et patriarcat, alors que les NFT ne font que les épouser. Avec ce type de féminisme, le pouvoir ne change pas de main. En outre, parmi les fausses promesses des NFT, on parle aussi de décentralisation, et ce alors qu'on ne fait pas l'impasse sur des intermédiaires, comme la plateformes OpenSea. En fait, toute cette histoire de NFT ne tient pas...

Pour en savoir plus : écouter l'épisode Crypto-sacoche de son podcast Choses Sérieuses.

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commentaires

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  1. tomy garry dit :

    Cet article comme 99% des articles et des personnes interrogées ne parle que du mouvement de surface, des gros sous et des stars qui font, comme avec tout nouveau mouvement, n'importe quoi et surtout du pognon.
    C'est oublier le fond du sujet : des dizaines de milliers de petits artistes numérique, bien réels, qui sont arrivés, depuis deux ans, à enfin gagner un peu d'argent , directement avec leur communauté , sans passer par une "startup agent" qui prends 5 à 20% sur les ventes.

  2. Anonyme dit :

    J'ai acheté 2nft parce que je les trouvais splendides.pas question de spéculation.

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