Deux actrices de la série NBC Superstore

La Girl Boss est morte, vive la Union Girl

La fougueuse entrepreneuse qui se lève à 4h du matin pour peaufiner son business model et optimiser ses coûts est (enfin) supplantée. Surprise, c'est l’employée qui défend les intérêts des travailleurs qui la remplace.

Sur YouTube, les influenceuses affirment « I do not have a dream job » (je n'ai pas de travail rêvé) et scandent « go away capitalism !  » Sur Reddit, on réfléchit à abolir le travail et sur TikTok on apprivoise la pensée de Karl Marx. Même sur nos écrans, les séries télé qui parlent boulot ne nous passionnent plus. Forcément, la Girl Boss nous sortait par les yeux et devait être remplacée par une figure plus en rapport avec l'air du temps. Ave à toi, Union Girl.

Pourquoi la Girl Boss a été jetée aux orties

Figure hégémonique des années 2010, la Girl Boss ne fait plus rêver personne, ou presque. Qui est la Girl Boss ? Une business woman ambitieuse, tenace, indépendante et revendiquée féministe. Elle est souvent jeune, blanche et relativement attirante. Surtout, elle respire les réseaux sociaux, la tech et l'argent. Parmi les premières Girl Boss identifiées, la Californienne Sophia Amoruso, fondatrice de la plateforme de mode Nasty Gal, ou encore l’infatigable Sheryl Sandberg, COO de Facebook passée par Google. Cool, il y a 10 ans, plus grand monde n'est dupe : le féminisme de la Girl Boss a épousé tous les travers du patriarcat et du capitalisme. Comme le dit la journaliste Kayleigh Donaldson, la Girl Boss est « une exploiteuse toxique et superficielle comme c'est pas permis... mais elle est aussi globalement la seule illustration du féminisme mainstream qui nous est vendue. »

Si elle est aujourd'hui conspuée, la Girl Boss n'est pourtant pas tout à fait morte. En effet, elle revient sous les traits resplendissants santé de that girl, cette reine des morning routines qui hante YouTube depuis une petite décennie. Plus récemment encore, on a retrouvé des traces du persona dans la figure des crypto baddies, ces femmes fanas de NFT et de féminisme version abrégée. Et sur TikTok, le #Girlboss affiche encore quelques 4,6 milliards de vues...

Qui est la Union Girl ?

Jusqu'à récemment, toute figure « plus à gauche que le milieu » était jugée inacceptable. Jusqu'à l'arrivée de la Union Girl... La Union Girl pourrait être la fille spirituelle de Bernie Sanders et Rosie la riveteuse, icône supposée des ouvrières américaines dans les années 50 (si cette dernière n'était pas née de pubards désireux de faire de la propagande.) En deux mots, c'est l'anti-Sheryl Sandberg. Aguerrie aux principes de lutte des classes et disposée à embrasser le socialisme (ou même le communisme), la Union Girl n'a qu'une ambition : peser dans les dynamiques de pouvoir pour défendre les intérêts des travailleurs.

Dans la pop culture, la Union Girl est notamment incarnée par le personnage d'Amy de la série américaine Superstore. Mère célibataire travaillant chez Cloud 9 (sorte d’ersatz fictif de Walmart), la jeune femme commence sa carrière directement après le lycée en tant que floor worker (une personne qui assure le bon fonctionnement des rayons dans les supermarchés). Au fil des années, Amy devient manager puis directrice du grand magasin. Si la série mise sur les ressorts classiques des sitcoms (histoires d'amour contrariées, quiproquos, situations absurdes...), Superstore s'attache à mettre en scène avec humour les conditions de travail déplorables et les difficultés rencontrées par des cols bleus fatigués aux États-Unis.

Sauf que là, il n'est plus question d'attendre que les bienfaits d'un American Dream périmé leur tombe dessus : les floor workers se rebiffent ! Dans un contexte de dégradation des salaires, de surveillance exacerbée des employés, d'effritement d'un système de santé déjà fragile et de robotisation du travail, les personnages s'acharnent (sans succès hélas) à déjouer les plans d'une organisation bien rodée aux pratiques de union busting (répression anti-syndicale.)

La Union Girl sur les réseaux

Sur TikTok, la Union Girl se porte bien, merci pour elle. Ici, le #unionize (se syndicaliser) frôle les 15 millions de vues et propose une foule des contenus aussi pédagogiques que galvanisants. Dans le collimateur de ces Union Girls militantes : Walmart bien sûr, mais toutes les « big life sucking corporations » (ces grandes entreprises qui nous saignent) comme Starbucks ou Amazon, connues pour leurs stratégies plus que douteuses visant à décourager la mise en place de syndicats.

Parmi elles, leftist_ace, jeune américaine aux quelques 50 000 abonnés. Dans ses vidéos, elle familiarise ses abonnés avec les bienfaits des syndicats. Et propose surtout des conseils pratiques pour mettre en place ces structures au sein de son entreprise, comme l’identification d'alliés populaires au sein du groupe - non pas des managers comme elle s'empresse de le préciser - mais d'autres collègues populaires susceptibles de convaincre les réticents.

Son slogan : « ruin the top 1%'s day and unionize your workplace » (gâchons la journée des top 1 % et organisons-nous en syndicat). Dans la même veine, le compte anndd_here_we_are ne se prive pas de relayer les tweets de Jeremy Flood, producteur de vidéos pour Bernie Sanders, rappelant que Walmart est le plus gros employeur au sein de nombreux États et qu'en y formant des syndicats il serait possible « d'invalider grandement le capitalisme américain. » D'autres encore décomptent les victoires de travailleurs ayant réussi à se syndicaliser du Massachusetts à la Caroline du Nord quand certaines posent un rap vigoureux devant un décor industrialisé. La Girl Boss est morte, vive la Union Girl.

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