Sandréa, autoportrait sur fond de fleurs

À fleur de post : ces « micro-influenceurs » qui construisent des communautés bienveillantes

© Autoportrait / Montage

Plus authentiques que les influenceurs de la première génération, les « micro-influenceurs » entretiennent un rapport presque intime avec leurs communautés. Rencontre avec ces créateurs de contenu qui renouvellent le genre.

Ce n’était pas gagné. Au tournant des années 2010, Lili Barbery était journaliste. Elle écrivait sur la beauté pour des magazines prestigieux – Vogue, M le Monde. Et sur son blog, elle partageait ses meilleurs plans mais sans jamais oser incarner son propos. C’est du bout des doigts qu’elle s’est mis aux réseaux sociaux. « Je me suis déniaisée au fur et à mesure, mais j’étais très coincée, au départ. » Elle voulait promouvoir ses articles mais ne montrait jamais son visage. « Ça a été un apprentissage. J’avais très peur d’être jugée par mes pairs, les journalistes avec lesquels j’évoluais. Les blogueuses et le domaine de l’influence digitale étaient très mal vus à l’époque. Il y avait un vrai mépris pour ce qu’il se passait sur les réseaux sociaux. » Et puis Lili Barbery a rencontré des influenceurs « intelligents et ouverts » qui l’ont poussée à sortir des conditionnements de son milieu. Et elle ne le regrette pas. « Finalement, on est plus narcissique lorsqu’on ne veut absolument pas se montrer. Les gens s’en fichent, de la tête que tu fais sur une image mal cadrée, ils voient des têtes toute la journée. »

Elle apprend à oser se livrer. Nous sommes en 2016, et Lili a pris du poids – un appétit compulsif provoqué par les attentats et une angoisse qu’elle ne parvient pas à maîtriser. « J’avais beau faire semblant, ça n’allait pas du tout. Un soir, j’ai ressenti l’urgence de dire la vérité. » En pressant le bouton « publier » , Lili Barbery a peur de « devenir la risée de tout le monde » . Dans sa communauté naissante, habituée aux bons plans et aux belles adresses, le sujet résonne. « Ils ont été extrêmement touchés de cet aveu de vulnérabilité. » Elle reçoit de nombreux courriers et commence une grande conversation sur la relation au corps, à l’alimentation, à la quête de perfection. « Ça a été la grande transformation. Ça m’a donné l’audace de quitter mon travail. Il fallait que je prenne soin de moi. » Depuis, Lili Barbery est devenue professeure de kundalini yoga et l’une des figures les plus connues de cette discipline.

« Si je suis déjà mort, tout est possible »  

La puissance libératrice du parler vrai, Ichon aussi l’a vécue. Rappeur incisif, parfois agressif, il s’est fait connaître en 2016 avec son EP #FDP (pour « fils de pute ») et un clip sur l’enfer des violences policières. Les plus attentifs auraient pu remarquer son amour – discret – pour les chansons à l’eau de rose. Mais, dans l’ensemble, Ichon cochait toutes les cases de son milieu. « Je me laissais influencer par ce que doit être un rappeur. (…) On a tous voulu répondre à des codes : garçon, fille, Noir, Blanc, grand…, et on se rapproche de ceux qui sont censés nous ressembler. »

Et puis c’est le grand virage. Le rappeur se met au chant, au piano, et sur Instagram commence à partager, en direct, ses doutes. Il laisse pousser ses cheveux, aussi. Ichon est « pour de vrai » , comme l’indique le nom de son dernier album, sorti en 2020. « J’ai eu une expérience de fatigue et j’ai cru que j’étais mort, raconte-t-il. J’ai eu très peur. Lorsque j’ai commencé à m’apaiser, je me suis dit “si je suis mort, alors je peux faire tout ce que je veux, je n’ai plus rien à craindre”. » Ichon n’est pas très attaché aux réseaux, dit-il. « Je suis dans la rue, sur scène, dans la ville. » Reste que c’est via Instagram qu’il partage son art, dévoilant une vulnérabilité qui détonne. « Apprendre à chanter et à jouer du piano m’a forcé à me poser des questions, à avoir mal, à me perdre, à me retrouver, et surtout à être nul. Quand tu es rappeur, tu dois être le meilleur, tout niquer. Le piano, ça te remet les pieds sur terre, ça te force à devenir humble. » Et cette transparence lui a fait du bien, dit-il. « C’est la suite de ma thérapie : la première vraie étape, c’est le partage. »

C'est pas le moment, le dernier morceau rappeur Ichon © YouTube

L’artiste se livre, de plus en plus intime. Dans ses vidéos, il diffuse des bandes-son où il s’interroge sur son industrie, son art, et puis sa vie. Il parle de cet équilibre difficile entre les règles de la société – produire, gagner de l’argent – et le besoin fondamental de rester vrai, soi-même. « La première fois que j’ai posté une vidéo comme ça sur Instagram, ma mère m’a appelé. Elle avait peur. Elle se demandait si j’allais bien. Elle s’inquiétait du fait que les gens puissent se servir de ce message pour m’écraser. Mais je lui ai dit : “il n’y a plus rien à écraser, j’ai déjà tout mis.” »

« En mettant de la distance, j'étais moins humaine »

Une sorte de vulnérabilité radicale, comme Sandréa. La volubile blogueuse n’a pas grand-chose en commun avec Ichon. Elle fait partie de la première génération des influenceurs. En 2009, elle est coiffeuse et lance sa chaîne YouTube pour tromper l’ennui de ses vacances. À 20 ans, face caméra, elle prodigue des conseils beauté et parle à son audience comme à des amis. Quand elle lance ses vlogs, en mode journal intime vidéo, elle est d’une joyeuse candeur. Le format prend et la jeune vidéaste rassemble rapidement une centaine de milliers d’abonnés. « À l’époque, c’était énorme !  » Elle en dénombre désormais plus d’1,4 million. Mais avec les chiffres qui grimpent, la pression monte, et les problèmes aussi. Des cyberharceleurs lui envoient des messages, l’appellent à son domicile, fouillent les pages Facebook de ses proches... « J’avais l’impression d’avoir tendu la main et qu’on m’arrachait le bras. Ils essayaient vraiment de s’immiscer au plus profond de ma vie personnelle. » Elle se met à partager moins, et arrête de parler d’elle et de son quotidien. « Mais mettre un masque, ne pas partager mes ressentis pour ne montrer qu’une facette de moi m’a un peu défigurée, regrette-t-elle. Beaucoup de gens m’ont vue comme moins humaine et m’ont donc traitée différemment. » Une déshumanisation qu’elle a ressentie dans son rapport à elle-même, aussi. « J’avais l’impression de me voir vivre, d’avoir un dédoublement, de ne pas savoir qui était qui. Quand tu bloques les émotions négatives, tu refuses aussi de vivre les bons moments. C’était assez triste. Je me suis dit que je ne pouvais plus vivre avec une carapace. L’humain a besoin d’être vulnérable pour être. »

Une maturité émotionnelle que revendique aussi Lili Barbery. « La question à se poser est : qui est en train de parler ? Est-ce la voix de l’ego ou celle du soi supérieur ? Est-ce le petit moi ou le grand soi ? Qui suis-je en train de servir ? Est-ce que je partage quelque chose qui fait du bien ou suis-je en insécurité et en recherche de flatteries ? Si j’ai besoin de me rassurer, j’alimente ma fragilité. Si je suis alignée, tout va bien. »

De l'amour pour les haters

Barbara Butch est « activiste du love » , comme elle se présente elle-même, et cette énergie positive rayonne sur sa communauté. La DJ milite sur Instagram pour la cause LGBTQ et le « body positivisme ». À sa manière, « pas forcément dans la colère » . « Je reçois tous les jours des messages d’amour me disant que je suis une source d’inspiration. J’aurais adoré à 16-20 ans avoir un modèle comme moi – j’essaie d’être cette personne-là. » Pour sa « communauté du love » , elle organise des « live petites annonces » où ses abonnés peuvent s’échanger des bons plans boulot ou appart. C’est après un post sur la mode grande taille qu’elle reçoit le témoignage d’une jeune fille de 16 ans qui lui dit vivre un enfer. « Tout ce que je fais depuis, je le fais pour elle. » Et sa communauté le lui rend bien. Après un épisode de Covid très difficile, ses followers lui ont organisé un anniversaire virtuel. « C’est incroyable. On a développé un lien très intime. Je ne suis pas là pour leur vendre des choses. Je suis là pour partager des ressentis, des vécus, des expériences. » Elle a appris aussi à affronter – toujours à sa manière – les commentaires haineux, « des messages affreux, insultants, ou des menaces de violences » . « Je suis une super enquêtrice, une super “stalkeuse”. J’arrive à retrouver le numéro de téléphone ou l’adresse de la personne. Souvent ce sont de jeunes garçons alors j’envoie des captures d’écran à leurs mères. En général, elles sont très choquées par le comportement de leurs enfants. » Quand, à l’été 2020, elle subit un raid coordonné avec des centaines de messages d’insultes par jour, elle choisit de rester cohérente avec ce qu’elle est. « Je savais qu’ils allaient venir pendant mon live, alors je les ai accueillis avec des chansons d’amour, pendant que je les regardais s’énerver. »

« Ce moment est sacré pour mon bébé et moi »

Où fixer ses limites ? Comment partager son intimité sans risquer l’intrusion ? Erin se pose souvent la question. « Dans les premières années de ma carrière, partager avec les mauvaises personnes m’a mise dans des situations traumatisantes. J’ai eu de la chance de ne pas être menacée physiquement, mais j’ai dû aller en thérapie à cause de ce genre de choses. » Erin n’ira pas dans les détails. Travailleuse du sexe, par essence, son métier touche à l’intime. En ligne, sur les plateformes qui le permettent, l’Américaine partage des scènes de sexe – seule ou avec son mari –, sa nudité, mais aussi ses peintures, ses photographies argentiques, ses chansons, et, plus récemment, sa grossesse.

Erin a toujours été une « partageuse compulsive » , dit-elle. « Je suis du genre à dire « écoute ce que j’ai appris aujourd’hui !  » . « Partager les aspects non sexuels de ma personnalité et de ma vie est tout aussi important pour ma clientèle fidèle que les contenus plus explicites. » Mais elle garde certains instants sacrés. « Par exemple, les vidéos d’allaitement se vendent exceptionnellement bien. Quelques vidéos pourraient représenter des centaines voire des milliers de dollars de revenus passifs. Je n’ai aucun problème avec les fétichistes de l’allaitement ou les gens qui font de telles vidéos. Mais allaiter mon bébé est sacré. Je ne veux pas le sexualiser, je veux garder ce moment pour lui et moi. » Mais elle se souvient surtout avoir eu des interactions magnifiques. « Il y a des personnes qui m’ont dit que je les avais aidées à ne pas avoir honte de leur nudité et de leur sexualité, à s’aimer et à prendre soin d’elles. Je garde ces messages pour toujours dans un dossier spécial de mon ordinateur. Ils me rendent fière et heureuse. J’ai l’impression d’avoir fait quelque chose de bon dans ce monde. »

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