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Une femme tatouée de dos porte un haltère

Muscu is the new yoga

Laure Coromines
Le 13 oct. 2020

Pour vivre en bonne santé, il y a le yoga. Et il y a aussi la méthode qui consiste à brutaliser son corps pour augmenter son immunité. Introduction à l’haltérophilie et sa stratégie antifragile.

2018, championnat du monde à Ashgabat au Turkménistan. Lasha Talakhadze, 1 mètre 97, 157 kilos, défie les lois de la pesanteur. Le corps moulé dans un justaucorps rouge et noir, il se signe, plusieurs fois, avant de se placer devant la barre. Ce jour-là, Lasha va soulever 264 kilos, un record à l'épaulé-jeté à ce jour inégalé. Méconnue du grand public, l’haltérophilie est souvent mal jugée. Et pourtant, la discipline est pleine de promesses. Elle pourrait nous permettre de vivre plus longtemps et en meilleure santé. Voilà pourquoi la gonflette has been est en passe de prendre un grand coup de hype. La muscu pourrait bien devenir le nouveau yoga (la preuve : le prix des haltères est déjà en train de flamber) !

Casser la fibre

Eh non ! on ne devient pas monsieur Muscle par hasard, et si la pratique de l’haltérophilie exige une discipline de fer, elle est surtout plus complexe qu’il n’y paraît. « Tout le principe consiste à provoquer des lésions sur les myofibrilles, ces sous-unités contractiles des fibres musculaires. L’effort dans la levée de charges est fait pour les abîmer, les casser, les fissurer. En quelques jours, ces myofibrilles vont se reconstituer en se dédoublant. C’est ainsi que la masse musculaire finira par se développer tout en se renforçant », explique Etienne Guillaud, chercheur au CNRS et spécialiste de la motricité. Mais il ne s’agit pas de soulever de la fonte comme un bourrin. Il faut savoir doser et alterner. « Pour créer un stress chronique et forcer le corps à s’y adapter, il faut quantifier son effort, complète Nicolas Gravisse, fringuant haltérophile et docteur en sciences du sport. Si on veut des résultats, dès qu’on considère qu’on a atteint sa zone de confort, il faut aller plus loin. »

Ce type d’effort mobilise toutes les fibres du muscle : les rouges d’une part, qui consomment de l’oxygène et permettent des efforts prolongés (celles qui sont sollicitées par exemple en randonnée ou à vélo), et les blanches d’autre part, à contraction rapide mais dont les réserves en énergie s’épuisent vite. Même si tout l’art consiste à établir des protocoles qui les font travailler toutes, il s’agit de ne jamais les solliciter en même temps. Les fibres abîmées durant un entraînement seront épargnées le temps qu’elles puissent se reconstruire... plus fortes. « C’est une pratique que l’on trouve dans d’autres sports exigeant des efforts physiques brefs, intenses et répétés. La particularité de l’haltérophilie est de pousser le corps à porter des charges toujours plus explosives », précise Etienne Guillaud.

Un mental en acier

Les pratiquants sont formels : soulever de la fonte ne développe pas que les muscles, cela stimule aussi la force mentale. « L’haltérophilie est un sport de combat, très complet, et qui affûte autant le corps que l’esprit. Cela apprend à s’épanouir dans le stress et jusqu’à une certaine forme de souffrance », raconte Aimé Terme, 75 ans, 1 mètre 68, deux fois médaillé d’or aux championnats du monde dans la catégorie poids moyen. « C’est une histoire de contraction et de relâchement, de kinesthésie… Faut avoir de bons réflexes, sinon on ne tient pas la barre quand on arrive sous une charge ! », ajoute l’athlète. Et cette énergie se forge à coups d’entraînements quotidiens et intensifs. Les athlètes répètent trois types de mouvements : concentriques (tirer un poids en pliant les bras), isométriques (résister à une contre-force), et excentriques (imaginez faire des abdos avec quelqu’un pendu à vos chevilles). « On donne tout ce qu’on a… Cela demande de s’impliquer tellement, de lutter si fort contre l’adversité, que ceux qui intègrent cette discipline à leur quotidien en ressortent plus forts. »

Est-ce un hasard alors si les pays qui produisent le plus grand nombre de champions ont eu à faire face à une histoire politique particulièrement tourmentée ? Nicolas Gravisse voit là une affinité culturelle. « Les plus grands champions viennent de patries ayant traversé des épreuves, et où il est compliqué de vivre… La Chine, la Russie ou l’Iran comptent beaucoup de pratiquants. Ils ont sans doute plus de facilité à embrasser des entraînements draconiens. » Mais si la discipline est rude, « les bénéfices sont nombreux, nous assure Aimé. Notamment sur la durée de vie ».

Le stress, c’est bon pour les cellules

La chose est connue dans le milieu : les haltérophiles font de solides centenaires. En 2002, une étude menée par les Britanniques Stephen J. Pearson et Archie Young démontre que les haltérophiles les plus âgés ont les mêmes caractéristiques musculaires que des individus de vingt ans de moins. C’est aussi ce qu’affirme l’entrepreneuse américaine Liz Parrish. Selon elle, la musculation aurait un effet salutaire sur les cellules et le métabolisme. Comment ? En agissant sur nos télomères. En effet, les extrémités de nos chromosomes s’érodent avec le temps et enrayent les mécanismes de prise de masse musculaire. En 2015, l’Américaine suscite la controverse en s’administrant deux thérapies géniques expérimentales conçues par son entreprise BioViva. Un an plus tard, Liz Parrish fait la une des tabloïds : la quadragénaire aurait constaté la repousse de ses télomères de 9 %, ce qui équivaut à un rajeunissement de vingt ans des cellules.

L’idée fait des émules. À San Francisco, Ben Dubin a lancé FuncMed Ventures, un fonds d’investissement exclusivement dédié à la santé et aux nouvelles technologies. Et il est archimotivé. Sur son site, on peut lire : Failing? We can’t fail. If we fail, we die (Échouer ? On ne peut pas échouer. Si on échoue, on meurt). Il s’est toujours rêvé haltérophile. Aujourd’hui, l’Américain de 57 ans surveille de près son alimentation (beaucoup de protéines, des légumes, et très peu de fruits pour éviter le sucre), son sommeil, et pratique le sport avec une rigueur quasi monacale. À ses yeux, prendre soin de sa santé de manière holistique est à la fois un devoir, un plaisir et une cure. « Je ne saute jamais un jour d’entraînement. Ce sport m’apaise, il fait partie de ma routine. Mais surtout, il fait des prodiges en termes d’allongement de la durée de la vie », assure Ben Dubin.

Chaque geste compte, et tous sont optimisés. « Notre corps est fait pour être résilient, se reproduire et se dupliquer. Et pour cela il convient de l’entraîner. » Une promesse qu’il s’apprête à démocratiser : « Ce que je veux, ce n’est pas qu’une poignée d’hommes puissent devenir immortels. C’est que tout le monde puisse vivre deux à trois ans de plus en meilleure santé. Il y a quelque chose là-dedans d’assez poétique, qui relève de la course contre le temps… »


Cet article est paru dans le numéro 23 du magazine de L'ADN : « Anti-fragile » - À commander ici !

Laure Coromines - Le 13 oct. 2020
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