La banque en 2023

Climat, Web3, guerre... Les banques accélèrent leur mue

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D'un côté, les crises à répétition poussent les banques à la prudence. De l'autre, le réchauffement climatique et l'accélération exponentielle du numérique les obligent à tout revoir. Au croisement de ces deux mouvements, quel visage aura la banque de demain ?


Cet article est extrait du Livre des Tendances 2023 de L'ADN, 20 secteurs clés de l'économie décryptés


Le coût d'une guerre est toujours considérable, même pour les non-belligérants. Celle qui a lieu actuellement en Ukraine a déjà causé plus de 10 milliards d'euros de pertes aux banques françaises depuis son déclenchement en février 2022, selon un décompte établi par la BCE. Et tout indique que la note sera encore plus salée… Car l'inflation rogne le pouvoir d'achat des ménages et fragilise le chiffre d'affaires des entreprises, limitant dépenses et investissements, freinant l'accès au crédit.

Pour autant, le conflit en cours ne déstabilise pas encore les banques. Toujours inscrites dans la dynamique d'une année 2021 exceptionnelle, et fortes des provisions accumulées pour faire face à la pandémie, elles sont portées par un effet de ciseau favorable, les pertes liées à la guerre étant absorbées par les très bons résultats enregistrés par leurs produits financiers. Ainsi, BNP Paribas a fait état d'une hausse de 8,5 % de son chiffre d'affaires au deuxième trimestre 2022 par rapport à la même période en 2021, tandis que celui de la Société Générale a augmenté de 12,8 %, celui du Crédit agricole, de 18 %, et celui de la BPCE, de 1,6 %.

La guerre semble glisser sur les banques comme une goutte d'eau sur un tissu imperméable. En tout cas, pour l'instant… Car, face à une situation aussi économiquement instable, à la très grande volatilité des marchés, à des désordres mondiaux de plus en plus fréquents et intenses, les établissements financiers ont pour obligation de consolider leurs activités, et de provisionner toujours plus de liquidités. À ce titre, le 10 février 2022, deux semaines avant le début des hostilités, la BCE demandait qu'ils relèvent à 15,1 % leur niveau de fonds propres, alors que le seuil avait été fixé à 14,9 % en 2021. Et en septembre, le Haut Conseil de stabilité financière prévoyait, pour les acteurs tricolores, un rehaussement du coussin de « fonds propres bancaires contra-cycliques » – un instrument qui vise à couvrir les pertes potentielles liées à l’exacerbation d’un risque systémique – de 0,5 % à 1,0 %.

Alors que tous les indicateurs macroéconomiques sont brouillés et que l'avenir est incertain, l'inflexion est donc aux dynamiques prudentielles, à la consolidation des capitaux, et à la pondération des aléas. De fait, une part de plus en plus importante des capitaux est immobilisée pour créer un glacis protecteur face aux crises. Et c'est certainement là où le bât blesse, car, en parallèle, l'open banking redéfinit les règles du jeu, le Web3 monte en puissance, et la finance verte a pour injonction de passer la seconde. Autant d'enjeux qui nécessitent d'investir et d'innover. Cependant, ce sont également autant d'enjeux qui permettent de dessiner un nouveau modèle bancaire doté d'une plus grande rentabilité et d'une meilleure efficacité opérationnelle. Quels sont les principaux ingrédients de cette transformation ?

La révolution de l'open banking

En 2020, l'entrée en vigueur de la nouvelle directive européenne relative aux services de paiement (DSP2), permettait aux banques de partager leurs données avec des tiers, avec l'accord préalable des clients, signant ainsi l'acte de naissance de l'open banking. Deux ans après, cette mesure, d'abord critiquée par le secteur, révolutionne littéralement les paiements et ouvre des perspectives inédites. Elle donne la possibilité aux établissements de créer de nouveaux services et de bâtir un écosystème financier riche et diversifié avec des partenaires extérieurs.

Ainsi, côté pile, avec la « bank as a platform », elles coconstruisent des offres non bancaires avec des startups et les mettent à disposition des clients via leurs applications, jouant le rôle de plateforme. Cela peut être, par exemple, dans les domaines de l’e-commerce ou de l'immobilier en collaborant avec Amazon ou Airbnb. C'est une attente forte. Dans l'étude « Les Français et les nouveaux services financiers » réalisée par le cabinet Deloitte en 2021, 43 % des personnes interrogées se disaient intéressées par des services extrabancaires.

Côté face, avec la « bank as a service », les offres sont conçues par les établissements bancaires mais distribuées par le biais des applications de leurs partenaires. Les banques peuvent, par exemple, nouer des partenariats avec des fintechs pour vendre des solutions de paiement en marque blanche aux entreprises, ce qui leur permet, au passage, de court-circuiter la concurrence de ces nouveaux acteurs.

En misant sur une architecture ouverte, les banques peuvent générer des revenus supplémentaires, tisser des liens encore plus étroits avec leurs clients, répondre aux nouveaux besoins des consommateurs dans un cadre plus innovant, plus solide et plus résilient. Elles gagnent sur tous les tableaux. Mais il y a encore plus intéressant…

À l'heure du Web3

Autre évolution majeure, un nombre croissant d'établissements prennent le virage de la blockchain et font un pas vers la cryptoéconomie.

En France, BNP Paribas utilise, depuis mai 2022, la blockchain de JP Morgan pour ses opérations financières, et s'apprête aujourd’hui à fournir à ses clients un service de conservation d’actifs numériques. De son côté, la Société Générale a développé une plateforme de security tokens et entend poursuivre son développement dans le domaine des crypto-assets. Et, en avril 2022, Delubac & Cie a été la première banque tricolore à être officiellement enregistrée en tant que prestataire de services sur actifs numériques auprès de l'AMF (Autorité des marchés financiers). Aux États-Unis, Goldman Sachs propose des prêts garantis en bitcoin, alors que Morgan Stanley, JPMorgan Chase et Wells Fargo permettent à leurs clients de diversifier leurs portefeuilles grâce aux cryptomonnaies.

Le sujet intéresse également la plupart des banques centrales, et notamment la BCE, car la cryptoéconomie permet de réduire les coûts de fabrication de la monnaie et de mieux maîtriser les flux financiers. L'institution européenne travaille d'ailleurs au lancement de l'euro numérique pour 2024.

En migrant progressivement vers un fonctionnement décentralisé, les banques garantissent la sécurisation absolue des transactions et facilitent les opérations financières, avec à la clé une meilleure fidélisation des clients. C'est un gage de résilience. Il y a, cependant, un autre enjeu à considérer.

Vers la finance (réellement) verte ?

Pendant longtemps, les banquiers et les investisseurs n'ont pas pris en compte le changement climatique. Pendant longtemps, les principaux acteurs ont pensé qu'il suffisait de proposer une gamme de produits responsables pour rassurer les clients, et continuer à faire des affaires comme avant.

Ce temps est définitivement révolu. D'une part, parce que la corrélation entre risque climatique et risque financier est désormais clairement établie sans que cela puisse faire davantage débat. La Banque de France œuvre à mieux la faire connaître depuis mars 2021 grâce à une nouvelle structure interne, le Centre sur le changement climatique.

D'autre part, parce que la BCE a annoncé qu’elle allait « tenir compte du changement climatique dans ses achats d’obligations d’entreprises, son dispositif de garanties, ses exigences de déclaration et sa gestion des risques ». C'est un tournant, car les banques centrales ont la capacité d'obliger le secteur à évoluer.

Enfin, parce que le Comité de Bâle, qui rassemble les superviseurs de 27 pays et à qui l'on doit les accords prudentiels Bâle I, Bâle II et Bâle III, est parti en guerre contre le greenwashing des banques internationales. Concrètement, le comité demande que « le système de gestion des risques soit cohérent avec les objectifs climatiques » et que les engagements pris obligent les acteurs « à raisonner en termes de rentabilité mais aussi de bilan carbone ».

Dans le viseur des régulateurs, des superviseurs et des banques centrales, les établissements vont devoir redoubler d'efforts pour accélérer vers la neutralité, et prouver la réalité de leurs actions.

Cette évolution était nécessaire. La prise en compte des enjeux environnementaux, bien que demandant une nouvelle doctrine opérationnelle qui risque de peser sur les bilans comptables, va permettre aux banques de mettre en place une politique adaptée, notamment en matière de risque, et de réduire ainsi les lourdes pertes financières qui découleront inévitablement de la crise climatique. C'est un gage de solidité pour chaque établissement.

Côté clients, certains produits traduisent déjà cette nouvelle donne. La carte bancaire Do Black, proposée par Mastercard, permet aux utilisateurs de plafonner leurs transactions en fonction de leurs émissions de CO2. Et, depuis peu, la Banque postale propose une application mise au point par la startup tricolore Carbo, qui calcule en temps réel l'empreinte carbone d'un compte bancaire.

Anticiper l'avenir

Toutes ces transformations reconfigurent le modèle actuel. Demain, les banques opéreront dans un environnement ouvert et décentralisé dont la donnée sera le centre de gravité, bâtiront des collaborations dans chaque secteur de l'économie, et proposeront un nombre toujours plus important de produits à forte valeur ajoutée.

Avec l'open banking et la blockchain, elles auront construit un écosystème financier transparent, collaboratif, serviciel, et plus solide pour faire face aux aléas, qu'ils soient économiques, sanitaires ou géopolitiques. En accélérant leur transition vers la neutralité, elles deviendront plus résilientes pour faire face aux désordres environnementaux. Pour chaque acteur, ce sont des promesses fortes pour l'avenir.

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