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L’hiver crypto sonne-t-il le glas du Web3 ?

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C’est la question à 21 millions de bitcoins : la révolution Web3 adviendra-t-elle un jour ? Dans un hiver crypto qui n’en finit pas, et au moment où la faillite tonitruante de la plateforme d'échanges de cryptomonnaies FTX ébranle l'écosystème, on pose le débat avec des arguments choisis et un retour vers les années 2000.

Connaissez-vous le « gouffre des désillusions »  ? Nous ne parlons pas d’un genre de désespoir existentiel à la Chateaubriand, mais du sort réservé à toute technologie émergente, quelque part entre état semi-dépressif et salutaire retour à la réalité. Ce destin, apparemment inéluctable, surviendrait une fois que celle-ci atteint le « pic des attentes exagérées » – si l’on en croit la célèbre courbe de la hype de Gartner. Et pour son édition 2022, le cabinet de conseil américain place le Web3 pas loin de l’emballement maximum, tandis que les NFT ont déjà commencé leur glissade vers le fond du trou.

Un hiver crypto qui n’en finit pas

Le Web3 est-il mort, avant même d’avoir vu le jour ? Doit-on renoncer à cette promesse d’un web nouveau, une révolution permise par la blockchain, un “nouvel âge d’or d’internet” dégagé de la mainmise des plateformes, où chacun aurait le contrôle de ses données, où le pouvoir serait décentralisé et la valeur, justement partagée ? Le web crypto serait-il trop beau pour être vrai ? Il est vrai qu’en plus de l’hystérie médiatique sur le sujet, 2022 a été marqué par un hiver crypto qui n’en finit pas…

Depuis son plus haut historique de novembre 2021, le marché des cryptomonnaies a dévissé de 70%. Sa monnaie emblématique Bitcoin est passée de 67 000 dollars à 19 000 dollars en moins d’un an. Sur la même période, le marché des cryptomonnaies a effacé plus de deux milliards de dollars de capitalisation. A quoi doit-on ce bear market – comme les traders désignent le décrochage prolongé d’un marché d’au moins 20%, entraînant dans son sillage le moral des investisseurs ? En cause, le contexte géopolitique évidemment, mais aussi la hausse des taux d’intérêt, décidée par les banques centrales pour tenter de contrôler l’inflation. En septembre 2022, la FED (banque centrale américaine) relevait pour la cinquième fois de l’année son taux directeur, pour l’établir aux alentours de 3,25%. Un argent « de plus en plus cher » qui favorise les valeurs refuges, au détriment des actifs risqués, parmi lesquels les cryptomonnaies. Et où l’on voit par la même occasion qu’il ne suffit pas d’échapper à la régulation et au contrôle des États pour se soustraire à la conjoncture économique et aux politiques monétaires.

Des techmanias qui se ressemblent ?

Et si l’on rapprochait ce crash spectaculaire de celui connu par une autre techmania ? C’est le « retour vers le futur » vers 2YK et sa bulle dotcom que se propose de faire le Financial Times dans un article de juillet 2022. L’exercice est séduisant, car les points communs interpellent : l’emballement pour une technologie au potentiel révolutionnaire, dénommée Internet, qui permettrait entre autres d’échapper au contrôle de l’establishment politique et économique, de redonner le pouvoir aux individus en ligne… Sounds familiar? La ressemblance concerne aussi le tempo et la magnitude des événements : huit mois après le plus haut niveau de la bulle internet atteint en mars 2000, les entreprises tech cotées avaient perdu 60% de leur valeur, soit environ 1,7 milliard de dollars…

Pour les adeptes de la crypto, c’est justement la preuve que derrière l’emballement spéculatif, peut se cacher une révolution technologique pérenne. Difficile de disputer qu’Internet a bel et bien trouvé sa place dans nos vies (au point où la question désormais est plutôt de savoir comment nos vies peuvent trouver la leur dans cette société ultra-connectée, mais c’est une autre histoire). Il suffirait alors pour les acteurs du monde crypto de serrer les dents en attendant le redoux – ou plutôt la « pente des clarifications », celle où les applications émergent et un momentum se crée, et le « plateau de productivité », quand la technologie trouve enfin son marché, pour reprendre la méthodologie Gartner.

Des applications concrètes, c’est sans doute ce qui manque le plus à la blockchain et son écosystème. Martha Bennett, principal analyst chez Forrester, spécialisée dans la blockchain et l’intelligence artificielle, était dans les années 90 responsable des technologies pour les assurances Prudential. Au Financial Times qui l’interroge, elle juge qu’il est trop tôt pour se prononcer mais remarque toutefois que dès 1995, les applications d’Internet étaient évidentes : accès à l’information, e-mail, etc. En octobre 2022, dans un fil Twitter à charge, Daniel Glazman, programmeur français et ancien co-chairman du groupe de travail CSS du W3C, rappelait qu’ « en 11 ans, l'âge du BTC, le Web avait révolutionné l'accès de l'Humanité à l'information et au commerce en 300 millions de sites majeurs. »

Good guys vs. bad guys

Web3, métavers, décentralisation, tokens fongibles, non-fongibles ou semi-fongibles (oui, cela existe aussi)… Il faut dire que les concepts se succèdent et s’empilent, sans qu’un béotien puisse réellement appréhender la révolution en cours, si celle-ci existe vraiment. Alors que les entreprises s’intéressent depuis longtemps aux « chaînes de blocs », aucune killer app n’a réellement émergé. Pour Gartner, il faudra attendre entre deux et dix ans pour que la majorité des innovations blockchain atteigne leur majorité – le temps nécessaire pour relever les défis techniques et réglementaires. Certains font l’analogie avec les technologies cloud qui ont mis vingt ans à se déployer massivement.

Dans leur note, les analystes de Gartner enjoignent les observateurs du marché à ne pas jeter le bébé crypto avec l’eau du bain, et à distinguer les technologies des intentions, plus ou moins honnêtes, de ceux qui les manipulent, précisant même : « de tout temps, les bad guys s’emparent et expérimentent les nouvelles technologies, bien plus tôt et plus vite que les good guys. Il faut du temps pour que les cas d’usages vertueux émergent, et encore plus de temps pour que les dispositifs de sécurisation et d’anti-fraude ne se déploient. »

« Arnaques, bombe à retardement et storytelling »

Mais le camp des sceptiques et antiweb3 n’est guère convaincu et il investit les réseaux sociaux pour le dire. Chercheurs, développeurs, designers, académiques… haussent le ton pour vouer aux gémonies ce qui serait au mieux un phénomène de mode inutile, au pire une grande foire aux arnaques. Ainsi Stephen Diehl, ingénieur informaticien, assène à longueur de tweets tout le mal qu’il pense de la question à ses 60 000 followers : « Startups du Web3 = entreprises frauduleuses + bombes à retardement », « Tous les jeux play-to-earn sont des arnaques » , « Il n'y a pas de différence significative entre Bitcoin et Dogecoin. Ce sont tous deux des actifs spéculatifs hype dont la demande est générée uniquement par un art du storytelling » … N’en jetez plus.

Olivier Blazy, professeur de sécurité informatique à Polytechnique, s’intéresse lui, à la sécurité informatique promise par le Web3. Car contrairement à une idée reçue, être fondé sur une technologie réputée infalsifiable ne prémunit pas des failles de sécurité : une mauvaise vérification de signature électronique en est un exemple… La développeuse Molly White documente avec précision sur son blog “Web3 is going just great” les dégâts du Web3, du bug au piratage, en passant par la malversation. Au moment où nous écrivons ces lignes, le compteur en home page affiche plus de 11 milliards de dollars perdus, volés ou escroqués sur des applications Web3.

Idéologie libertarienne

Mais le discours idéologique pose aussi problème aux crypto-sceptiques. A force de tout tokeniser, on est plus proche de la micro-propriété que de l’économie du partage, ainsi que l’explique à L’ADN Kevin Echraghi, du collectif Hérétique. Ce professeur à Sciences Po voit dans le Web3 une nouvelle itération du rêve américain, qui s’incarne dans la réussite financière éclatante promise aux audacieux partis à la conquête de ces nouveaux territoires. Pas très loin de l’idéologie libertarienne, où la logique de marché s’applique à chaque endroit, sans intervention de l’Etat, qui inspire tant certains pontes de la Silicon Valley, comme Elon Musk ou Peter Thiel…

Pour Scott Galloway, le Web3 n’est rien d’autre qu’un buzzword tech vide de sens. Le célèbre professeur de marketing à la New York University pense même qu’il devrait être rebaptisé “Web2.01”, pointant une concentration du pouvoir déjà aux mains des acteurs du Web2. Sur la question-clé de la démocratisation, on peut s’interroger sur les conséquences de l’évolution de ces « preuves », qui valident les transactions sur la blockchain : la preuve d’enjeu, ou proof of stake – sur laquelle Ethereum vient de basculer son infrastructure via la mise à jour The Merge – est certes moins énergivore que la preuve de travail, ou proof of work , mais favorise ceux qui possèdent déjà des cryptos. Pour un Internet décentralisé, on aura connu mieux.

En attendant le Web5 ?

Pour Tim O’Reilly, légende d’Internet et inventeur du terme web 2.0, « le pouvoir trouvera toujours de nouvelles voies pour se centraliser. Toute l’histoire de l’industrie informatique a été guidée par une ouverture radicale, qui a conduit à une innovation massive et plus tard à sa fermeture ». Jack Dorsey lui, pense que le Web3 est déjà dead. Il estime lui aussi que « personne ne possède le Web3. Ce sont les sociétés de capital-risque et les partenariats limités qui en sont les propriétaires. » Que faire alors ? Créer le Web5, pardi. Le fondateur de Twitter se propose en effet d’additionner Web2 et Web3, dans un nouveau projet…

Alors le Web3 est-il flawed by design (imparfait, vicié, par construction) ou juste technologiquement immature ? Au moment où le ministre délégué à la Transition numérique Jean-Noël Barrot veut soutenir l’industrie des NFT avec des fonds publics issus de France 2030 et « maîtriser les briques Web3 pour ne pas être dépendants de puissances étrangères », la réponse à cette question cruciale est loin d’être évidente. Comme le rappelle le Financial Times, les outils qui constituent les fondamentaux de nos usages connectés – Facebook et les réseaux sociaux, l’internet mobile propulsé par la création de l’iPhone, ou le cloud avec entre autres Amazon Web Services – ont finalement émergé bien longtemps après l’explosion de la bulle Internet. Mais, que le Web3 se cristallise ou non, pro et anti pourraient bien se rejoindre sur un point : so long Web2.0, il est plus que temps d’aider à la manifestation de cet Internet rêvé, où chacun est propriétaire de son identité et de ses données.


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