Jeune garçon sur son vélo se dirigeant vers une éolienne en fin de journée

Tout savoir sur le bilan carbone pour les entreprises

© Hasan Zahra

Décarboner, okay, mais on commence par où ? Pour arbitrer ses priorités, la mesure est toujours une bonne idée. C'est le principe du bilan carbone, cet exercice qui consiste pour les entreprises à inventorier leurs émissions GES. On en parle avec Christian Couturier, cofondateur de Carbometrix.

Selon ses propres mots, Christian Couturier a fait sa « transition climatique » en 2018, après avoir beaucoup lu et discuté avec l'un de ses enfants. Il a quitté son job en fonds d'investissement et, avec ses cofondatrices, décidé de contribuer à la décarbonation de l'économie, en s'attelant au marché du bilan carbone des entreprises. Avec Carbometrix, il cherche à leur simplifier cet exercice « pour qu'elles passent plus de temps à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre (GES) qu'à les calculer ». Il nous explique en quoi consiste le bilan carbone, pourquoi la prise en compte du risque carbone est désormais réelle dans le milieu de la finance, et comment les entreprises peuvent faire de ce qui devient un passage obligé une opportunité pour revoir leurs modèles à l'aune de l'urgence climatique.

C’est quoi au juste, un bilan carbone ?

Christian Couturier : Un bilan carbone consiste à mesurer les émissions de gaz à effet de serre d’une entreprise. Il s’organise autour de trois scopes : le scope 1, les émissions dites directes, celles de tout ce que l’entreprise détient en propre (bâtiments, bureaux, usines, véhicules, etc.) ; le scope 2, correspondant aux émissions liées à l’électricité et à la chaleur achetées par l’entreprise ; et enfin le scope 3, qui réunit toutes ses émissions indirectes, celles en amont associées à ses sous-traitants et fournisseurs et celles en aval, associées à l’usage des produits vendus par l’entreprise, en général des produits manufacturés ou des logiciels. Par exemple, pour un textile, le scope 3 prend en compte l’énergie nécessaire à laver ce textile pendant sa durée de vie. En moyenne, ce scope représente 80 % des émissions – ce qui se conçoit bien car aujourd’hui de nombreuses entreprises industrielles assemblent des composants achetés dans le monde entier. Il est donc légitime de compter les émissions de ces composants.

Est-ce un exercice standardisé ?

CC : Plusieurs méthodes existent. Parmi les plus utilisées, le GHG Protocol et la méthode française Bilan Carbone – précurseure à bien des égards – sous l’égide de l’Ademe, puis de l’association Bilan Carbone. Les deux se ressemblent beaucoup, à quelques exceptions près : par exemple, dans la méthode Bilan Carbone, les émissions GES d’une machine s’amortissent au sens comptable du terme, sur plusieurs années quand dans le GHG Protocol, elles sont comptabilisées sur l’année de l’achat.

Quelles sont les raisons pour une entreprise de faire son bilan carbone ?

CC : Pour les entreprises de plus de 500 personnes en France métropolitaine (250 en outre-mer), la première est d’ordre légal, car elles ont l’obligation de publier leur bilan carbone – et depuis cette année, cette obligation porte sur les trois scopes. Le bilan doit être ensuite communiqué à la base BEGES de l’Ademe. De nombreux pays européens ont répliqué cette obligation.

Deuxième raison, des appels d’offres toujours plus nombreux exigent un bilan carbone. Troisièmement, vos actionnaires et banquiers vous le demanderont de plus en plus souvent. Les fonds et les banques sont aussi soumis à des obligations réglementaires : ils doivent connaître les émissions des entreprises qu’ils financent, en capital ou en dette, afin de créer les conditions pour que celles-ci diminuent.

Ensuite, pour des raisons stratégiques ou marketing : un certain nombre d’entreprises développent une démarche proactive pour se positionner comme le moins carboné d’un secteur donné. Je pense à la société de restauration d’entreprises Pop Chef qui a remis à plat ses processus, avec l’objectif d’être le moins émetteur par repas servi. Cela lui permet de se démarquer des grands du marché, comme Sodexo ou Elior. Beaucoup d’entreprises comprennent que décarboner sa chaîne de valeur peut aussi constituer un avantage concurrentiel, et donc un axe stratégique majeur.

Comment on s’y prend pour faire un bilan carbone ?

CC : Dans notre méthode, l’entreprise est attribuée à un secteur. Nous nous assurons ensuite d’avoir compris son activité, ses flux, son organisation. Nous lui donnons alors accès à une plateforme. Une trentaine de questions l’y attendent, afin d’inventorier une série de données d’activité physiques : des tonnes, des kilowatts, des mètres cubes, des litres… par opposition à d’autres méthodologies qui privilégient les données comptables – ce ne sont généralement pas les plus pertinentes. Prenez 20 000 euros de frais de transport aérien, l’empreinte carbone n’est pas la même si l’on compare deux Paris-New York en première classe et vingt vols low cost en Europe. De même, dans un contexte de volatilité du prix des matières premières, c’est évidemment le tonnage qui demeure l’indicateur le plus pertinent. Dans le secteur industriel, le plus fortement émetteur, les données d’activités sont les plus justes.

Le bilan carbone est habituellement un exercice long et fastidieux, où les gens ne comprennent pas très bien ce qu’ils font, et pourquoi ils le font. Nous cherchons à simplifier cette phase, pour que les entreprises passent plus de temps à réduire leurs émissions qu’à les calculer. Nous nous positionnons entre les consultants traditionnels, plus longs et plus chers, et les modèles SaaS qui se branchent à la comptabilité de l’entreprise, pour convertir les euros en tonnes, puis en tonnes éq. CO₂, avec les risques d’approximation que j’évoquais. Nous donnons aussi à l’entreprise quelques grandes pistes de décarbonation, ainsi que la possibilité de se comparer aux autres entreprises de son secteur.

Combien ça coûte ?

CC : Le prix Carbometrix est fonction du secteur d’activité de l’entreprise, de sa taille et de sa complexité d’organisation, de son nombre d’activités. Cela va de 2 900 à 10 000 euros pour une entreprise mono activité et hors options (en comparaison, un bilan carbone par des consultants traditionnels coûte plutôt entre 10 000 et 50 000 euros). Nous avons des options : plus de granularité dans le rendu des données, construction de trajectoires SBTi (NDLR : Science-Based Targets Initiative), calcul d’émissions évitées par rapport à un scénario de référence. Je pense par exemple à cette société qui reconditionne des téléphones, par structure très émettrice puisqu’elle travaille sur des quantités considérables d’équipements, mais qui finalement permet « d’éviter des émissions » par rapport à un scénario où l’on ne consomme que du neuf. Pas question cependant de les soustraire au bilan carbone, mais l’entreprise peut communiquer dessus.

Qui sont vos clients ? Des investisseurs ? Les entreprises elles-mêmes ?

CC : Nous avons fait le choix de cibler les investisseurs et les institutions financières. Avec mes associées, Marie David et Corinne Bach, nous avons voulu créer une entreprise à mission avec une volonté forte d’impact, et choisi de le faire en nous adressant à ceux qui financent l’économie. J’étais associé et membre du comité d’investissement dans un fonds, Corinne (X-Insead) cadre dirigeante chez Vivendi, et Marie, également polytechnicienne, dirigeait la data science chez Allianz. Quand je suis parti pour fonder Carbometrix, on m'a pris pour un fou. Mais depuis 18 mois, une vraie bascule s’opère : les fonds ont compris, souvent sur l’influence de leurs clients investisseurs (fonds de pension, fonds de fonds, etc.), que la performance carbone a un impact direct sur la performance financière d’une entreprise. Que dans les risques associés à un deal, le carbone peut être prégnant. Imaginez que dans le cadre du rachat d’une entreprise, vous devez prendre en compte l’impact d’une taxe carbone dans votre P&L (NDLR : compte de résultat), 500 000 tonnes éq. CO₂ à, disons 100 euros la tonne, vous grevez votre Ebidta (NDLR : indicateur financier proche de l'excédent brut d'exploitation) de 50 millions d’euros ! C’est colossal.

Face à cela, plusieurs stratégies existent : certains fonds excluent les secteurs les plus émetteurs, sachant que cela ne résout pas tout, puisqu’on peut tout à fait être le plus émetteur d’un secteur peu émetteur… D’autres investissent dans des secteurs émetteurs, en prenant l’engagement d’aider à réduire ces émissions. Ce qui est certain, c’est que nous sommes au début d’une prise en compte massive de cette dimension carbone, et de sa déclinaison en risque pour les entreprises, avec en corollaire l’ajustement des stratégies et des modèles économiques. Je pense à cette société de terminaux de paiement, qui a basculé sur un modèle à la location, lui permettant de découpler croissance de chiffre d’affaires et émissions, de créer une récurrence de revenus grâce à l’abonnement, de générer de nouvelles lignes de revenus issus de la maintenance, etc.

Comment communiquer sur son bilan carbone ? Faut-il le faire ?

CC : Je crois beaucoup à la comparaison des entreprises entre elles – d’où la nécessité de couvrir le scope 3 – en plus de la tonne éq. CO₂ qui demeure une donnée abstraite. Nous essayons de sensibiliser via des ratios, des comparaisons. Cela peut aider des entreprises à passer le pas. Certains viennent à nous de la sorte, après avoir vu leurs concurrents communiquer sur leur performance carbone.

Beaucoup d’entreprises s’interdisent de communiquer à ce sujet, de peur de mal faire, d’être prise en défaut par une ONG… C’est le greenhushing (NDLR : mutisme vert). Ce sont pourtant souvent les entreprises les plus honnêtes, par opposition à celles qui claironnent leur “net zero” – en général, c’est plutôt suspect.

Nous avons comparé les émissions de tous les constructeurs automobiles, et objectivé qu’un Renault émet moins qu’un BMW ; ce n’est pas vraiment une surprise, me direz-vous : les voitures sont plus petites, moins émettrices… Même exercice avec les producteurs d’électricité dans le monde : entre HydroQuébec et ses 10 grammes éq. CO₂ par kWh et les 1 000 grammes éq. CO₂ par kWh atteints par certains fournisseurs chinois fonctionnant au charbon, avec 80 grammes éq. CO₂ par kWh, EDF se positionne à un niveau remarquable pour un acteur de cette taille. Voilà un formidable argument marketing qui mériterait d’être utilisé plus souvent, comme la SNCF le fait déjà.

Doit-on s’attendre à de nouvelles obligations réglementaires ?

CC : Les obligations se renforcent sur le monde de la finance. Mais globalement, ça relève encore beaucoup de la recommandation. L’économie est mondiale, les pays sont en concurrence les uns avec les autres. Une taxe carbone ne peut s’appliquer qu’à l’échelle européenne – et cela signifie aussi l’appliquer aux frontières aux compétiteurs extra-européens, afin de préserver la compétitivité des entreprises européennes. L’Union européenne est à cet égard très précurseure : voyez les systèmes de quota carbone ETS qui, malgré des biais, commencent à être appliqués aux États-Unis et en Chine. Dans notre économie globalisée, le sujet relève aussi des négociations internationales entre les grands blocs mondiaux.

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