sigle euros et Europe

L'inflation est galopante... C'est extrêmement favorable à l'activité bancaire. Mais ça ne peut être que provisoire.

© Maryna Yazbeck.

Sur le marché de la finance mondiale, l'année 2022 subit les conséquences des sanctions contre la Russie. On fait le point sur les enseignements de cette conjoncture incertaine avec Scander Bentchikou.

Depuis 2010, Scander Bentchikou est gestionnaire de portefeuille et analyste en charge des valeurs financières chez Lazard Frères Gestion. Il couvre les secteurs de la banque, de l'assurance et de l'immobilier. Il a commencé sa carrière en tant qu'auditeur au sein du département des institutions financières de Deloitte & Touche. Il est membre de la Société française des analystes financiers. Pour ce spécialiste et fin observateur du secteur, la crise russe démontre les forces et les faiblesses de l'Europe sur les marchés financiers. Selon lui, il serait nécessaire de bâtir des établissements européens de taille internationale.

En réponse à l'invasion de l'Ukraine, les Américains et les Européens ont décidé de débrancher un nombre croissant de banques russes du système Swift. C'est du jamais vu ?

Scander Bentchikou : C'est une initiative qui n'a jamais eu d'équivalent. Swift est la messagerie qui permet à la majorité des institutions financières de procéder à leurs démarches. C'est une architecture mondiale qui regroupe environ 200 pays. Rappelons que les importations russes sont majoritairement réalisées en devises étrangères. De ce fait, déconnecter les banques russes de ce système est censé avoir des implications désastreuses sur le PIB du pays. Dans la foulée, la banque centrale de la 12ème économie du monde a répliqué en relevant son principal taux directeur à 20 %, ce qui est un montant extrêmement élevé, et en mettant en place un mécanisme de contrôle des capitaux pour limiter la dépréciation de la devise. Les partenaires financiers internationaux ont fait en sorte d'aller aussi loin que possible pour empêcher la guerre, sans y parvenir.

Les banques françaises se sont toutes retirées du marché russe, certaines revendant même leurs filiales. Quelle que soit l'issue du conflit, leur retour semble inenvisageable. Cela veut-il dire qu'il y a véritablement un avant et un après pour les acteurs tricolores de la finance ?

S. B. : C'est vraiment le cas. La rupture est définitive car personne ne croit à un revirement de la géopolitique en Russie à horizon prévisible. De ce fait, il n'est pas raisonnable d'envisager la poursuite d'un développement économique dans les métiers de services à forte valeur ajoutée. Tout est cassé pour longtemps avec ce pays dans le domaine financier. Néanmoins, il n'y a pas de risque de déglobalisation. Tous les pays du monde ne vont pas se déconnecter les uns des autres. Il s'agit simplement d'isoler la Russie.

Ce qu'il faut cependant avoir en tête, c'est que le faible niveau d'engagement des banques françaises sur ce marché a rendu possible ce repli. C'était réalisable d'un point de vue économique. Cela n'aurait pas été le cas si l'enveloppe de risques avait été trop élevée.

Notons au passage que ce mouvement concerne au premier chef la France et l'Italie. En effet, les banques italiennes sont davantage engagées que les autres car elles financent un grand nombre d'infrastructures dans le domaine de l'énergie, le pays étant fortement dépendant au gaz russe. Quant à la France, la Société Générale était la seule banque à avoir une activité à destination des particuliers via Rosbank. 

De toute façon, la majorité des établissements européens avaient déjà réduit de moitié leur exposition en 2014, dès que la Russie avait été placée sous sanctions économiques. Là, ils ont procédé au dernier geste.

Quelles sont les conséquences de ce retrait ?

S. B. : Ce sont des pertes sèches. Cela veut dire passer des provisions qui coûtent en résultat, déprécier les capitaux engagés, ainsi que les expositions transfrontalières, notamment celles opérées depuis une filiale en dehors de la Russie. Cela veut dire également passer à zéro les obligations d'État russes.

Heureusement, la Russie est une toute petite économie. Le bilan de la Société Générale sur ce marché représente 0,2 % de ses engagements totaux. Pour BNP Paribas, c'est 0,4 % des ses capitaux réglementaires. Ce n'est pas de nature à bousculer un équilibre financier. En réalité, ce n'est pas un enjeu pour les banques européennes. Leur véritable défi est d'essayer de constituer une Europe bancaire. Aujourd'hui, il n'y a pas d'établissement de taille suffisamment significative pour peser sur les décisions prises par les concurrents asiatiques et américains. Cela fait que les banques européennes ont une très faible emprise sur les grands projets entrepreneuriaux car elles ne peuvent pas prêter au-delà d'un certain montant d'exposition de leurs fonds propres. En réalité, elles n'intéressent pas les grandes entreprises de ce monde. Ce sont juste des strapontins dans le domaine des financements internationaux.

Est-ce que vous prônez les regroupements ?

S. B. : Ce serait vraiment l'idée. Jusqu'à présent, la réglementation européenne constituait un frein aux alliances entre banques. À titre d'exemple, le flux transfrontalier d'un établissement français ayant une filiale en Belgique était considéré comme une exposition internationale, ce qui générait une surcharge en capital réglementaire. Cela décourageait ce type d'opération. Très récemment, cette réglementation a évolué, ce qui devrait faciliter la création d'entités bancaires paneuropéennes. Rappelons qu'à date, une des rares opérations positives allant dans ce sens a été l'acquisition de Fortis par BNP Paribas suite à la crise des subprimes. Cela a fait naître un ensemble qui est relativement fort et résilient, avec un réseau de banques de détail en France, en Belgique et en Italie.

Que penser du fait que les Russes se soient tournés vers les Chinois pour essayer de trouver une solution de contournement, notamment avec un projet de Swift alternatif ? Est-ce que cela annonce une redistribution à venir du système financier international ?

S. B. : Vous avez parfaitement raison de souligner ce point car c'est ce qui se passe d'ores et déjà pour le secteur de l'énergie, étant donné qu'une partie des livraisons d'hydrocarbures destinées à l'Europe ont été rebasculées vers la Chine.

Il pourrait en être de même dans le domaine financier avec, en effet, la volonté des Chinois de développer un système alternatif au Swift, en y incluant les économies alliées. Compte tenu de sa taille, l'économie chinoise ne pourrait pas être isolée sans que cela ait des conséquences très importantes sur l'économie mondiale dans son ensemble, contrairement à la Russie. Pour autant, mettre en place un tel système prend nécessairement un temps considérable. C'est très long à connecter. Il faut répliquer une architecture IT qui compte plusieurs dizaines de milliers d'institutions financières ainsi qu'un grand nombre de banques centrales. Ce sont des projets particulièrement complexes. Ce n'est pas quelque chose qui pourrait être opérationnel dans deux ou trois ans, mais dans beaucoup plus longtemps.

Quelles évolutions voyez-vous dans un avenir proche ?

S. B. : L' inflation est galopante, ce qui fait que les taux d'intérêt remontent très rapidement dans toutes les économies du monde. C'est extrêmement favorable à l'activité bancaire. Si les prix des biens augmentent, le volume des crédits pour les acquérir augmente lui aussi. C'est mécanique. Pour autant, ça ne peut être que provisoire.

À terme, si l'inflation est ramenée dans les bandes envisagées par les banques centrales, l'atterrissage économique sera relativement doux. Par contre, si ce n'est pas le cas, il pourrait y avoir un choc de taux d'intérêt tel qu'il se traduirait par une récession de grande ampleur qui viendrait dégrader durablement l'investissement des entreprises et le marché de l'emploi. La volumétrie commencerait alors à baisser et il y aurait un risque important de défaillance sur les crédits. Or, aujourd'hui, dès lors que le scénario économique devient moins bon, les banques doivent couvrir le risque à l'avance en enregistrant des provisions. Ce phénomène viendrait alors affaiblir la rentabilité des établissements. C'est une grande source d'inquiétude pour tous les acteurs du marché.

Pour gagner en résilience, on en revient toujours à la même solution... Il faut construire des banques de plus grande taille, dotées d'un business model capable de résister aux crises, et digitalisées pour répondre à l'évolution des usages. Il faut passer à des systèmes IT plus légers et plus agiles, sur lesquels il est possible de connecter plus rapidement, un plus grand nombre de clients. 

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