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Non, ce n'est pas le retour de la guerre froide : comment la guerre en Ukraine nous a projetés dans un monde nouveau

© mikhail Volkov

« On croirait les années 30 », « c’est la guerre froide », « voilà le retour des guerres de religion »... Les parallèles historiques douteux se multiplient pour tenter de décrire la situation politique et géostratégique. Entretien avec Dominique Vidal, un spécialiste des relations internationales qui nous incite à ne pas radoter notre passé pour comprendre notre présent.

De la crise sanitaire à la crise économique, de la mise en lumière de l’urgence climatique à la guerre en Ukraine, ces trois dernières années portent en elles des tendances qui vont profondément changer nos systèmes économiques, politiques et internationaux…, sans que nous puissions encore clairement voir comment ces changements vont s’incarner. Nous naviguons au radar. 
 
Alors des éditorialistes peu inspirés ou des criminologues égarés multiplient les références au XXème siècle pour tenter d’expliquer ce qui nous arrive. Mais pour Bertrand Badie, figure tutélaire des relations internationales à Sciences Po, et Dominique Vidal, historien et journaliste spécialiste des relations internationales, ce confort intellectuel est le meilleur moyen de ne rien comprendre à notre présent.
 
Ensemble, ils ont dirigé Le monde ne sera plus comme avant, un ouvrage collectif qui tente de dépasser les mirages historiques pour mieux décrypter les transformations en cours. Interview « débunkage » de clichés reçus.

D’après Bertrand Badie, avec qui vous codirigez Le monde ne sera plus comme avant, la guerre en Ukraine est « la première guerre mondialisée ». Quelles sont ses caractéristiques ?

Dominique Vidal : Ce conflit se distingue par « son contexte, ses stratégies inédites et ses conséquences incertaines » pour reprendre les mots de Bertrand Badie. À cause des interdépendances énergétiques et alimentaires, presque tous les pays du monde sont impliqués, même sans être parties prenantes. À la dimension militaire s’ajoute une « guerre sociale », un emploi inégalé des moyens de communication et d’influence. Les sanctions, exclusions et pressions économiques à l’échelle globale installent surtout un nouveau jeu systémique complexe qu’on ne peut pas comprendre en plaquant les grilles de lecture du passé. La compréhension du monde nouveau impose d’en élaborer de nouvelles.

Il est donc faux de penser que la guerre en Ukraine marque le retour à la guerre froide comme on peut l’entendre ?

D.V. : Sommes-nous revenus à un monde divisé en deux systèmes antagonistes n'ayant quasiment aucun rapport entre eux ? Non. Nous ne sommes ni dans un monde bipolaire, ni même multipolaire, mais apolaire où coexistent plusieurs impérialismes. Certains ont une envergure internationale (l’impérialisme américain, russe et chinois), d’autres sont régionaux (israélien, iranien, saoudien, turc...). La guerre froide imposait un « campisme » qui a lui aussi disparu dans la post-mondialisation.

Que signifie cette fin du « campisme » ?

D.V. : Les positions et les choix des États ne peuvent plus se comprendre et s’anticiper en fonction du « camp » auquel ils appartiennent. La coexistence d’impérialismes multiples impose aux états de défendre leurs intérêts de manière beaucoup plus relative : l'impérialisme le plus dangereux est celui qui est le plus proche de vous. Il faut dépasser la logique des blocs.

Doit-on entendre « impérialisme » comme un critère moral ou comme la capacité de projeter des forces culturelles, économiques, militaires ?

D.V. : Il ne s’agit pas d’un jugement moral mais de concevoir la réalité des rapports de force entre les États. Il faut y ajouter une nuance : les impérialismes peuvent être plus ou moins proactifs à un moment donné. Ainsi, la responsabilité de la crise ukrainienne appartient à Vladimir Poutine. Pour les États-Unis, c’est un effet d’aubaine qui permet à Joe Biden de réveiller le système occidental alors que l’invasion de l'Irak, le trumpisme et la chaotique évacuation de l’Afghanistan avait mis fin à l’illusion unilatéraliste. Il y a deux ans, Emmanuel Macron disait que l’OTAN était en situation de « mort cérébrale ». Aujourd’hui, l’Allemagne a déclaré vouloir investir 100 milliards d'euros dans sa défense et la Suède et la Finlande, pays neutres jusqu’à présent, ont demandé leur adhésion à l'OTAN !

Les grilles d’analyse peuvent être abstraites. Quel pourrait être un exemple concret pour comprendre la nouvelle réalité des relations internationales ?

D.V. : Prenez la guerre en Ukraine : une cinquantaine d'États se sont abstenus de condamner la Russie à l'ONU. Il y a deux interprétations possibles. Si l’on se contente de la grille du passé, c'est un « nouveau Bandung[1] » et ces nouveaux non-alignés soutiennent les Russes par opposition à l'impérialisme américain. 

Mais peut-on prétendre que le gouvernement israélien (qui a voté le texte mais ne soutient pas inconditionnellement l’Ukraine) reste proche de la Russie par antiaméricanisme ? Ou que Mohammed Ben Salman[2] aurait des rapports particuliers avec Poutine pour s’opposer aux États-Unis ? Ce serait tout aussi ridicule.

L’autre interprétation est que dans ce monde de contradictions interimpérialistes, chacun défend ses intérêts tels qu'il les conçoit. Ainsi, Israël veut pouvoir bombarder les forces iraniennes en Syrie sans opposition russe et l’Arabie saoudite doit s’entendre avec la Russie pour gérer les enjeux pétroliers internationaux. Plaquer la grille « Bandung » sur la réalité d'aujourd'hui est un confort qui mène à ne rien comprendre ! 

Le refrain du « retour de l’État et des frontières » face à la guerre, du Covid et des crises économiques est donc lui aussi trompeur ? 

D.V. : Il est même complètement stupide ! Ni les frontières, ni les États n’ont jamais disparu : toute la Charte de l'ONU est basée sur la réalité des nations et leur souveraineté. Et s’il y a bien une leçon à tirer des grands problèmes que l'actualité a posés à l'ensemble de la planète, c’est que les problèmes de sécurité globale n'ont pas d'autres solutions qu'internationales et même multilatérales.

Le problème, c'est la tension entre la souveraineté des États et la nécessité de trouver des solutions communes globales qui nécessitent parfois d'empiéter sur l'indépendance des États. D'où la nécessité absolue de reformer l'ONU pour la rendre fonctionnelle. On ne peut pas imaginer un monde sans un organisme de régulation consensuel, accepté par tous, et dans le cadre duquel les États peuvent s'insérer dans une action globale. 

L’OMS a peiné à mobiliser sur le Covid, l’ONU est impuissante en Ukraine, les COP s’enchaînent en vain. Comment trouver ces solutions globales quand la coopération internationale semble paralysée ? 

D.V. : En relations internationales, on ne peut pas faire du passé table rase. Il faut partir de l'existant, l'ONU, et le réformer. Je ne crois d’ailleurs pas que ce système soit caduc. Il est normal qu’il faille réviser des instances en place depuis 1945. 

Le premier point est évidemment le Conseil de sécurité. Il y a dans les propositions de Kofi Annan à l'époque d'autres formules qui permettent à l'ensemble de la planète de se retrouver dans les décisions du Conseil de sécurité. Par exemple, en exigeant que la majorité de la population mondiale soit requise sur les décisions qui engagent l'avenir de la planète. La règle Acheson permet déjà à l'Assemblée Générale de se saisir d'une question bloquée par le veto du Conseil de sécurité. Il y a donc déjà des éléments qui peuvent servir de base à une réflexion renouvelée sur un système onusien. 

Ce serait encore une réponse très politique et donc très lente. Face à l’urgence, notamment de la crise écologique, ne faudrait-il pas dépolitiser les relations internationales et mettre en place des règlements techniques ? 

D.V. : La COP du Caire a encore exposé les racines politiques des blocages sur la question du climat. Les intérêts des États s'opposent à un certain nombre de solutions qui paraissent pourtant techniquement les meilleures. On comprend bien qu'un certain nombre de pays émergents considère qu'il n'y a aucune raison à se priver des moyens que le monde capitaliste développé a utilisés pendant des décennies. C’est un problème de justice historique. Mais malgré les blocages politiques et stratégiques liés aux intérêts propres des États, la séparation du technique et du politique est illusoire. Elle pourrait même être contreproductive en déresponsabilisant les dirigeants. C’est notre inévitable communauté de destin qui doit nous guider.

Dans ce cas aussi, la « fin de la mondialisation » est une antienne illusoire et fallacieuse ?

D.V. : Même en étant critique, on ne peut pas ignorer ce que la mondialisation a apporté. Mais on ne peut pas non plus ignorer ses impasses. Le climat en est l’illustration, comme la concentration de plus en plus forte des richesses au bénéfice d’une toute petite minorité. Le problème, comme le dit Roger Martelli dans article du livre, est que la mondialisation est « capitaliste dans ses fondements matériels, de faible intensité démocratique dans ses institutions et potentiellement explosive dans ses pratiques ». Nous sommes désormais interdépendants et mondialisés, c’est un fait et nous devons donc agir collectivement. Mais il y a des interdépendances dont on peut se passer : la légitimité universelle de la concurrence libre et non faussée, le dogme monétariste ou le respect religieux des équilibres budgétaires. Ce n’est pas la mondialisation qu’il faut remettre en cause, ce sont les normes qui la régissent. 

Là aussi, il faut donc de nouvelles normes et grilles de lecture ?

D.V. : Nous sommes dans un monde nouveau. On ne peut pas expliquer ce qu'est la poussée populiste, nationaliste, d'extrême droite dans le monde d'aujourd'hui simplement par une référence à ce qui s'est passé il y a un siècle en 1930. Chaque article du livre tente de décrypter ces nouvelles donnes : Delphine Allès parle du faux retour du religieux, Nicolas Dot-Pouillard montre que l'islamisme d'aujourd'hui n'est pas simplement un nouvel habit de l'ancien anti-impérialisme arabe, Jean-Yves Camus montre que les mouvements populistes ne recopient pas les anciens… On ne peut plus radoter le passé !

Le monde ne sera plus comme avant, B. Badie & D. Vidal (dir.), Editions Les Liens qui Libèrent, Paris (2022)


[1] La conférence de Bandung qui s'est tenue du 18 au 24 avril 1955 marque la naissance du mouvement des Non Alignés. 

[2] Premier Ministre de l’Arabie saoudite

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