Visage en 3D avec splash d'eau sur les yeux

« Le sujet le plus intéressant, ce n'est ni les cryptos, ni la blockchain... C'est ce qui fait évoluer les usages. C'est ça le véritable Web3. »

© Rawpixel

Les cryptomonnaies dévissent, le Web3 n'a pas encore permis à l'Europe de sortir de sa dépendance technologique, la blockchain n'a pas tenu ses promesses de décentraliser l'Internet... Mais selon l'investisseur Rodrigo Sepulveda Schult, la vraie bascule doit se comprendre par nos usages.

Rodrigo Sepulveda Schultz est un entrepreneur, un consultant et un investisseur actif dans le secteur des nouvelles technologies depuis des décennies. Il a notamment travaillé pour KPMG et Capegemini, cofondé cinq sociétés, dont deux dans le domaine de la vidéo à la demande, bien avant l'arrivée de Netflix en France. Il est actuellement président de Sepulveda Capital, une entreprise spécialisée dans l'investissement d'impact en phase de croissance. Au cours de sa carrière, il a investi dans trois licornes, des startups valorisées au-delà du milliard d'euros. Mais s'il porte un regard critique sur les cryptomonnaies, la blockchain et la dépendance de l'Europe aux technologies américaines et chinoises, il souligne surtout que le Web3 est déjà là, et que c'est dans les usages qu'il faut aller le chercher.

Avec les cryptomonnaies, certains acteurs du Web3 ont fait des fortunes très rapidement. Quels sont les ressorts d'une telle performance alors que ce marché se résume encore à un écosystème ?

Rodrigo Sepulveda : Il y a trois paramètres qui expliquent cela. Tout d'abord le timing, avec un certain nombre de gens qui sont arrivés au bon moment en se positionnant très tôt sur ce nouveau marché. Ensuite, l'incompréhension totale de cet écosystème qui fait que l'on peut faire croire à peu près n'importe quoi aux non-initiés. Et enfin, la spéculation pure. En 2015, j'ai fait une formation aux États-Unis à la Singularity University, une institution qui étudiait les technologies à croissance exponentielle. À cette époque, la blockchain était considérée comme la technologie qui avait le plus d'avenir. Huit ans plus tard, je continue de soutenir qu'il n'y a pas une seule application utile qui utilise la blockchain. Tout le monde a essayé de rendre ce concept génial. En fait, c'est simplement une liste chaînée qui intègre le chaînon précédent à chaque ajout d'infirmation.

Cette formidable croissance est donc artificielle... En définitive, elle ne repose sur rien ? 

R.S. : Pourquoi l'or a-t-il de la valeur ? On dira que c'est une ressource finie, un métal rare qui est difficile à extraire dans de petites quantités. Tout l'or du monde tient dans un stade de foot. En réalité, il a la valeur que les gens veulent bien lui donner. L'or, dans l'absolu, n'a aucune valeur intrinsèque. C'est pareil pour les cryptomonnaies. Le Bitcoin n'est basé sur rien. C'est un algorithme mathématique. Par contre, si les gens y croient, ils vont lui donner de la valeur. C'est exactement ce qui s'est passé. C'est simplement une convention.

Au début, les investisseurs qui ont cru au Bitcoin ont mis de l'argent dedans, et puis il y a eu de plus en plus d'acheteurs... c'est un mécanisme économique des plus classiques ?

R.S. : C'est un mécanisme qui est avant tout spéculatif. Personne ne sait quel est l'intérêt du Bitcoin, si ce n'est celui de générer de l'argent réel. Actuellement, le cours est au plus bas et se situe aux alentours de 19 000 dollars alors qu'il était monté jusqu'à 75 000 dollars. Les investisseurs ne reçoivent jamais aucune justification de ces variations. Il n'y a pas de corrélation avec les indicateurs de l'économie réelle.

Le prix se fixe sur la mécanique simple de l'offre et la demande ?

R.S. : C'est exactement ça. Mais ce que je comprends, c'est que l'économie réelle est liée au taux de chômage, aux taux d'intérêt, à la confiance des ménages dans l'avenir... Des indicateurs concrets. Avec le Bitcoin, il n'y a rien de tout ça. Les gens défendent mordicus que la blockchain est une infrastructure décentralisée, mais c'est un mensonge absolu parce que tout passe par des échanges entre une cryptomonnaie et une monnaie réelle. C'est donc très centralisé. L'intérêt, c'est qu'on peut faire des transferts d'argent avec des frais bancaires minimes et qu'il est possible de contourner les réglementations financières. Aujourd'hui, les Russes qui ne peuvent pas envoyer de l'argent à l'étranger le font avec des cryptos pour récupérer ensuite des devises dans un autre pays. Après, il est possible de faire autrement sans forcément passer par ce système.

Il y a aussi la question des « smart contracts », un concept que tout le monde trouve génial (un « contrat intelligent » et qui vise à automatiser une action : c'est le code informatique seul qui décide de son exécution et l'ensemble du processus numérique est automatisé en dehors de toutes autres institutions intermédiaires – une banque ou un notaire par exemple : NDLR). Le Bitcoin ne fait pas les smart contracts. C'est la blockchain Ethereum qui a rajouté cette fonctionnalité. Cela permet, par exemple, de bloquer automatiquement l'achat d'un produit en dessous ou au-dessus d'un certain prix, la blockchain agissant comme un facilitateur pour ce type d'opération. Pour autant, dans les bases de données existantes, il y a des trieurs qui permettent de faire exactement la même chose et avec la même efficacité. On peut donc légitimement se demander quel est l'intérêt de la blockchain et des cryptomonnaies...

Est-ce que la très grande instabilité du marché des cryptomonnaies est le signe d'une faiblesse fondamentale du modèle ? 

R.S. : Oui et non. Ce qui est certain, c'est que cela ne vient pas d'une faiblesse de l'outil. L'outil ne fait que ce qu'on lui demande de faire. C'est la faiblesse de l'esprit humain, la faiblesse de la gouvernance sociétale, la faiblesse de la loi... Aujourd'hui, la bulle a explosé. Il y a des gens qui perdent des millions, et cela concerne également des investisseurs expérimentés. Après, il faut comprendre que spéculer sur les marchés, c'est un métier.

Le président Macron se trompe-t-il de combat en voulant positionner la France et l'Europe sur le Web3, notamment en créant un métavers européen ? Est-ce que ce n'est pas une bataille qui ne mérite pas d'être menée puisque ce nouveau Web, au vu de ce que vous nous dites, risque de tourner court ?

R.S. : Le chemin vers le succès est pavé des cadavres des non-croyants. Quand Internet est arrivé, ce n'était pas une technologie qui était généralisée. Tout le monde se demandait ce que c'était... On ne voit pas encore tous les usages du Web3. Pour l'instant, ça ne sert pas à grand-chose, mais il est possible que ça change.

En ce qui concerne le métavers, qui est considéré comme un tournant numérique majeur, il y a celui qui a été proposé par Mark Zuckerberg, mais il y en a d'autres, Assassin's Creed, Minecraft, The Sandbox... Mais surtout, on peut voir les choses autrement. Nous passons le plus clair de nos journées devant un écran, qui est progressivement devenu un moyen pour échanger avec nos amis, faire des rencontres, générer des revenus, nous divertir, nous cultiver... Nos vies digitales ont pris énormément de valeur, parfois plus que nos vies physiques. Le métavers, ce n'est pas The Sandbox ou Horizon World. C'est déjà notre vie digitale d'aujourd'hui, avec des gens penchés en permanence sur leur smartphone ou leur ordinateur dans un continuum numérique qui semble être sans fin.

Reste qu'il ne faut pas oublier qu'il y a aussi des enjeux de souveraineté. Je suis atterré par le fait que nous dépendions quasiment exclusivement de technologies américaines et chinoises. Promouvoir les technologies européennes est fondamental. Il faut créer nos propres champions et dépendre le moins possible des autres.

Selon vous, est-ce que ce sont les GAFAM ou les nouvelles entreprises du Web3 qui vont gagner la bataille de l'Internet décentralisé ?

R.S. : Les GAFAM n'ont pas les mêmes développements stratégiques en matière de Web3. Microsoft était déjà là au Web1, puis au Web2, et il se positionne désormais sur le Web3. Facebook tente sa chance dans le métavers. Google possède les deux plus grosses propriétés mondiales avec son moteur de recherche et YouTube. Ils sauront évoluer. Apple est nul en Internet mais extraordinaire en hardware. Ils peuvent racheter une entreprise qui comblera leur manque de compétence. Ils ont toujours été ultra-innovants en matière de business models.

Et puis, il y a les nouveaux acteurs. Toute disruption permet l'émergence de nouvelles entreprise. C'est l'évolution classique du secteur de la tech. Aujourd'hui, Binance est devenu énorme. La maison mère de TikTok également. Certains analystes prévoient que c'est la prochaine entreprise qui vaudra un trilliard.

Mais le sujet le plus intéressant, ce n'est ni les cryptos, ni la blockchain... Encore une fois, c'est le fait que tout le monde est immergé en permanence au quotidien dans un univers digital avec un nombre toujours plus important de devices et d'applications. C'est ce qui fait évoluer les usages. C'est ça le véritable Web3. C'est l'augmentation considérable de la part d'attention que nous accordons à nos écrans.

commentaires

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  1. Anonyme dit :

    Non... le web 3 pour moi c'est surtout la décentralisation qui va m'aider à moins me faire espionner par google et facebook. C'est un accès sans intermédiaires qui ne me dira pas quoi faire avec mon argent et qui va me retourner une petite part du gâteau.

    Je ne veux pas être un stupide pion devant mon écran. Ça c'est le web 2.

    M. Sepulveda est déconnecté du petit peuple.

  2. Jean-Pierre Lallemand dit :

    Oui, notre dépendance aux logiciels américains est indécente et insupportable, mais encore incontournable. Cependant, peu de personnes s'intéressent aux technologies françaises... Par fainéantise peut-être ? Ou bien par ignorance ?
    Ceux qui se posent les bonnes questions peuvent consulter le site de "hyperpanel.com" et ils découvriront un véritable joyau purement français et développé en France sans aucune ligne de code étranger.
    Ceci peut intéresser des décideurs de notre sphère publique ou des investisseurs qui veulent promouvoir l'indépendance nationale au plan numérique.
    Je donne cette information uniquement par conviction personnelle en caressant le doux rêve qu'un jour un éditeur se saisisse de courage et développe une solution française de bureautique sure et performante et la distribue sur les marchés européens et surtout américains. Avec un OS français.

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