Dollar avec président américian bailloné avec le mot crisis

Banques, le défi de la résilience

© Diy13 via Getty Images

Les crises s'enchaînent, la dette explose, l'instabilité devient la norme... Pour les banques, l'avenir n'a jamais été aussi lourd de menaces. Tout indique qu'elles doivent repenser en profondeur leur modèle, et ce sans attendre.u003cbru003e

D'abord la crise engendrée par le Covid-19, aujourd'hui les tensions géopolitiques... Rarement la période aura été aussi incertaine. Dans ce contexte, quelles leçons les banques peuvent-elles tirer de la pandémie pour accélérer leur transformation ? Quelles analyses peuvent être faites pour affronter les prochaines crises ? Comment tendre vers la résilience ?

La bonne résistance du modèle français

Les réglementations prudentielles Bâle II et Bâle III, décidées respectivement en 2008 et en 2017, avaient pour but de protéger les banques des chocs à venir, en renforçant leur résistance structurelle grâce à une augmentation significative de leurs fonds propres, et elles ont parfaitement joué ce rôle en ce qui concerne les établissements tricolores. Avec un ratio CET1 – l'indicateur qui renseigne le niveau des fonds propres de chaque banque – qui s'élève à 15,4 % en moyenne, selon l'ACPR (Autorité de contrôle prudentiel et de résolution), ces réglementations leur ont permis de limiter la casse occasionnée par le Covid, qui n'a fait, pour l'instant, que des dégâts limités, même si le résultat des quatre banques françaises cotées en Bourse a chuté de moitié. Une contre-performance qui semble tenir du miracle. Encore mieux, les acteurs français ont même tiré leur épingle du jeu vis-à-vis de leurs concurrents de la zone euro en captant l'écrasante majorité des bénéfices réalisés par les banques européennes en 2020, selon la BCE.

Seulement voilà, cette situation a tout d'une victoire à la Pyrrhus. En étant contraints d'accorder aux entreprises un volume de 140 milliards d'euros de PGE (prêts garantis par l'État) à prix coûtant, sans aucun bénéfice et sans pouvoir considérer les risques de non-remboursement, les établissements tricolores ont fragilisé leurs assises. Au total, en ajoutant leur activité habituelle de crédit, ceux-ci auront prêté 1 181 milliards d'euros aux entreprises en 2020, soit 13,3 % de plus qu'en 2019, selon la Banque de France. C'est une épée de Damoclès qui pèse désormais sur leur rentabilité, pourtant historiquement faible. En effet, selon la BCE, les faillites pourraient atteindre un niveau historique en 2021 et 2022 au niveau national, au fur et à mesure du retrait des aides dispensées par l'État, entraînant une défaillance massive des remboursements de crédit et précipitant les banques dans le rouge. Face à une telle situation, Bâle II et Bâle III ne sont que des boucliers de verre.

Non moins problématique, l'inflexion prudentielle, qui sera prochainement renforcée par les régulateurs, devient progressivement un frein à l'innovation pour les banques françaises, car elle limite mécaniquement leurs marges de manœuvre budgétaires. Or, dans une société qui se digitalise à marche forcée, et qui mise sur le numérique et l'IA pour révolutionner la finance, l'investissement et le crédit, les établissements tricolores n'ont pas d'autre choix que de suivre le mouvement, ce qui nécessite de mobiliser de plus en plus de capitaux. Le modèle français, qui repose en grande partie sur le prudentiel pour garantir sa durabilité, ne semble détenir qu'une partie de la solution pour affronter l'avenir. D'autres mutations doivent avoir lieu.

Mieux répondre aux usages clients

La banque résiliente de demain sera celle qui aura su recalibrer son réseau d'agences, afin d'en réduire le coût opérationnel. De fait, alors que la digitalisation du secteur ne cesse de progresser, les usages en ligne sont en train d'exploser. En juillet 2021, une enquête réalisée par YouGov indiquait que seulement 14 % des Français n'avaient jamais utilisé de services financiers numérisés, tandis que 77 % des personnes interrogées affirmaient recourir davantage au digital pour interagir avec leur banque depuis le début de la crise sanitaire.

Dans le même mouvement, la data occupe une place toujours plus importante dans la relation entre les banques et leurs clients, jusqu'à tendre vers le sur-mesure. Aujourd'hui, avec le big data et l’analyse de volumétries de données importantes et différenciées, il est possible de définir des microsegmentations basées sur les comportements des clients, afin de leur proposer des offres personnalisées et personnalisables. Année après année, les outils de recommandation s'affinent pour satisfaire toujours mieux les consommateurs, et deviennent modulables en fonction de leurs profils. C'est un deuxième âge de la digitalisation bancaire qui prend forme, caractérisé par un nouveau schéma de distribution, à la fois connecté et agile, mais également adapté à chaque client.

Cette évolution est source de flexibilité mais aussi d'optimisation des coûts dans un contexte de faible rentabilité. Pour autant, elle ne saurait être suffisante dans un monde impacté par le dérèglement climatique. Il faut nécessairement aller plus loin.

Inventer la banque verte

Pour les dirigeants des établissements financiers, l'heure doit être au questionnement, car, manifestement, il y a quelque chose qui cloche au sein de leurs ComEx. Cela vaut en France, comme à l'étranger.

Début 2021, le rapport Banking on climate chaos, rédigé conjointement par Oxfam International et l'ONG Rainforest Action Network, jetait un pavé dans la mare en révélant que les six plus grandes banques françaises occupaient la première place, en Europe, dans le financement des énergies fossiles, avec une augmentation de 22 % de leurs investissements entre 2019 et 2020. Ces investissements, opérés en foulant aux pieds l’Accord de Paris, sont un cataclysme environnemental. Concrètement, selon Oxfam, les financements par prêts accordés par les grandes banques tricolores aux acteurs des énergies fossiles génèrent plus de 2 milliards de tonnes de CO₂ chaque année, c'est-à-dire 4,5 fois plus que la totalité des émissions de la France. C'est à peine croyable.

Et ce n'est guère mieux ailleurs. Ce même rapport indiquait que Citi, Bank of America, Barclays, HSBC, Scotiabank, Mizuo, MUFG, Bank of China, Goldman Sachs, CIBC, ou encore Wells Fargo, avaient toutes accéléré leur participation dans l'industrie pétrolière dans des proportions dantesques, à coups de centaines de millions de dollars dépensés tous les ans. Dans cette course au profit, le géant américain JPMorgan Chase arrive largement en pôle position, en explosant tous les records avec un soutien massif aux hydrocarbures qui a dépassé, début 2021, la barre des 316 milliards de dollars investis sur les cinq dernières années. En tout, depuis l’Accord de Paris en 2015, les 60 plus grandes banques mondiales ont injecté 3 800 milliards de dollars dans l'industrie pétrolière, soit un montant supérieur à la dette publique française.

Pour ces financiers, les forêts qui brûlent et les villes inondées semblent moins importantes que leurs chiffres d'affaires. C'est une grave erreur. Fin 2020, l'étude Extreme weather driven by climate change cost the world billions in 2020, réalisée par l'ONG britannique Christian Aid, mettait en lumière que le coût des catastrophes naturelles ne cessait d'augmenter, avec une facture s'élevant à 150 milliards de dollars pour les 10 plus importantes. Avec la multiplication de ces accidents climatiques, la tendance ne peut être que haussière. En occasionnant des dégâts colossaux, en fragilisant les économies locales, en plongeant des populations entières dans la ruine, le risque environnemental est devenu une source de risque financier. Et en y ajoutant le risque sanitaire, la situation devient explosive.

Avec deux longueurs d'avance, c'est ce que la BCE a déjà compris et cherche à anticiper.
Fait nouveau, l'institution européenne intègre désormais les coûts liés au dérèglement climatique dans ses projections macroéconomiques.

Aujourd'hui, pour les banques, l'injonction au vert ne peut plus se traduire par des efforts de faible importance et des engagements qui ne sont pas respectés. Ni par une nouvelle gamme de produits responsables. Il faut faire beaucoup plus, il faut le faire vraiment et il faut le faire très vite.

L'enjeu n'est pas uniquement écologique, car c'est bel et bien la rentabilité des banques, et de ce fait leur survie, qui est dans la balance. Et, en matière d'initiatives, tout reste à faire… Désengagement du secteur des hydrocarbures, décarbonation de la totalité des produits financiers, sobriété des modèles de distribution physiques et numériques, soutien aux entreprises durables, investissements dans les projets de redirection écologique… Ce ne sont pas les green bonds et les social bonds qui suffiront pour opérer cette bascule.

La banque verte de demain reste encore à inventer. Tout l'enjeu du secteur est désormais de faire émerger ce nouveau modèle, tout en se protégeant des crises à venir et en continuant à satisfaire les clients. La résilience est à ce prix, et ce sont les acteurs les plus avancés sur ces questions qui feront la différence dans un avenir proche.


Cet article est extrait du Livre des Tendances 2022, 20 secteurs-clés de l'économie décryptés.

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