Illustration originale d'unenéobanque sur un ordinateur

« Une néobanque, ça consomme beaucoup de cash et produit peu de rentabilité »

© Andrey Suslov via getty Images

Deux ans de pandémie et les banques ont réussi à éviter le crash. Mais la suite ne les épargnera pas forcément. On fait le point avec Éric Lamarque, consultant auprès des institutions financières.

Comment les banques ont-elles affronté la crise sanitaire ?

Éric Lamarque : Elles s'en sortent bien pour plusieurs raisons. Tout d'abord, parce que la réglementation a porté ses fruits, et notamment les normes Bâle II et Bâle III. Par rapport à la crise financière de 2008, il y a eu une augmentation significative des fonds propres. Ceux-ci ont été multipliés par deux, donc les banques sont en situation d'encaisser plus facilement les chocs. La Société Générale, par exemple, a eu des résultats négatifs en 2020, mais ses capitaux lui ont permis de préserver ses ratios de solvabilité et de rester dans les clous des attentes réglementaires. C'est un changement important et le gage d'une plus grande solidité.

Ensuite, parce que l'État et, plus globalement, l'Europe ont tout de suite mis en place des mesures fortes, sans tergiverser. Il y a eu les plans de sauvegarde, les aides diverses et variées en soutien aux entreprises, l'extension de l'assurance chômage… Ça a été un facteur de résilience. À ce titre, le système bancaire a joué un rôle crucial en permettant la distribution des PGE (prêts garantis par l'État) et en facilitant l'accès des PME à ces emprunts.

Ces deux effets combinés expliquent que la crise ne s'est pas réellement produite, même si le PIB français a plongé de 9 points, ce qui est énorme. Le scénario du pire de la Banque centrale européenne prévoyait -3 ou -4 % pour les pays de la zone euro. En fait, le ralentissement de l'économie a été remplacé par de la dette publique. C'est ce qui fait que la situation est atypique. La récession n'a pas produit les effets attendus.

©Tima Miroshnichenko

La pandémie avait-elle été anticipée dans les scénarios de crise des grandes banques ?

E. L. : Chez les assureurs, en 2019, un tel scénario arrivait en huitième position, derrière le dérèglement climatique, la cybercriminalité, les conflits armés ou encore les risques géopolitiques de type Brexit. La décennie 2020 va être celle de la gestion des risques. Les entreprises doivent savoir à quel impact financier elles sont capables de faire face. Jusqu'où peuvent-elles résister à l'arrêt complet de leurs activités ? Il faut le calculer. Avant, la doctrine disait qu'avoir beaucoup de trésorerie non utilisée n'était pas une bonne chose, et qu'il valait mieux investir, créer des emplois et de la croissance… Aujourd'hui, dans ce monde très incertain, les entreprises préfèrent jouer la carte de la sécurité. Pour les banques, cela signifie qu'elles doivent elles aussi être pragmatiques et garder des capitaux pour faire face à un coup dur. Surtout, elles doivent travailler sur leur cartographie des risques. C'est la leçon que l'on doit tirer de cette crise.

Pour autant, la pandémie n'est pas le seul problème des grandes banques… Alors que la période est très compliquée pour elles, elles font toujours face à la concurrence des GAFAM et des néobanques… Pour préserver leur rentabilité, doivent-elles accélérer leur transformation numérique ?

E. L. : Il faut faire attention à la réalité des impacts. Aujourd'hui, les fintechs sont des concurrents redoutables pour les paiements et les transferts de fonds. Ces sociétés ont clairement pris des parts de marché aux banques. Dans les autres activités financières, ce n'est pas le cas. En ce qui concerne le crédit, le crowdfunding n'est pas le début du commencement d'une menace. Tout ce qui est financement participatif, c'est bien sur le papier. L'idée est sympa, mais ça ne va pas beaucoup plus loin. C'est plus cher qu'une banque et plus restrictif en matière de risques. Ça n'a rien d'alternatif.

En Angleterre, les fintechs doivent en être à une quinzaine de milliards d'euros levés, ce qui n'est pas rien, mais l'économie mondiale représente 15 000 milliards de dollars. C'est donc anecdotique. Et, dernier point, toutes ces sociétés, et notamment en France, sont en train d'être rachetées par les acteurs historiques. C'est le cas du compte Nickel qui a été acquis par BNP Paribas. Ce sera bientôt le cas d'Orange Banque, qui cherche un repreneur, car elle perd énormément d'argent depuis trois ans. Il faut bien voir qu'il y a des contraintes réglementaires très importantes en matière de liquidités, ce qui fait qu'il est très compliqué de porter une banque tout seul aujourd'hui, même lorsque l'on est un acteur majeur des télécommunications. Un projet de néobanque va consommer beaucoup de cash et produire peu de rentabilité.

Les GAFAM représentent-ils une menace plus sérieuse ?

E. L. : C'est un vrai débat. C'est également sur les paiements et les transferts de fonds que les GAFAM ont fait perdre de l'argent aux grandes banques. Il est certain qu'elles sont des concurrents bien plus redoutables que les fintechs. Tous ces géants du numérique, et en particulier Amazon, sont de grands commerçants. Il n'y a rien de vraiment nouveau. Les retailers ont toujours eu des services financiers. Auchan avait sa banque, Carrefour également.

Pour autant, les GAFAM sont extrêmement hésitants à aller plus loin. Pourquoi ? Parce qu'aujourd'hui les exigences réglementaires font que le niveau de rentabilité d'une banque est faible, de l'ordre de 6 à 8 %. Pour ces grands groupes, et surtout pour leurs actionnaires, ce n'est pas possible. Ils ne s'engagent pas sur des investissements en dessous de 10 à 15 %. Je dis souvent aux banquiers que la réglementation les protège de l'appétit sans limites des géants du numérique, et c'est vrai. Financièrement, le secteur est nettement moins attractif qu'auparavant. Enfin, dernier élément, les clients se montrent réticents à acheter des produits bancaires en ligne. Sur ce point, la promesse du digital n'a pas été tenue. C'est à peine 15 % des ventes globales.

Le contact physique reste essentiel pour instaurer la confiance entre les clients et les banques ?

E. L. : En effet. En France, à un moment donné, il faut pouvoir rencontrer son conseiller. Il faut pouvoir personnifier la banque. À côté de cela, certains grands établissements, comme la BNP ou la Société Générale, poussent une partie de leur clientèle à tout faire en ligne. C'est leur seule option pour retrouver des niveaux de rentabilité plus importants et attirer les investisseurs.

Un autre problème majeur est la dépendance financière des grandes banques à l'égard de l'industrie pétrolière… Étant donné les efforts déployés pour tendre vers une société bas carbone, n'est-ce pas là un formidable talon d'Achille ?

E. L. : La question est plutôt de savoir comment les banques vont être impactées par la transition écologique. Depuis quelques années, elles ont toutes démarré des programmes en interne pour anticiper cette transition. Il existe déjà un certain nombre de rapports, ainsi que des stress tests. Si une entreprise est balayée par une inondation, que se passe-t-il ? Si, à cause de cette catastrophe, elle ne peut plus rembourser ses crédits, comment la banque doit-elle réagir ? Les incidents climatiques doivent nécessairement être pris en considération.

Il y a également le coût de la transition écologique, qui représente un investissement très important pour les entreprises, car il faut réviser les outils de production. Et c'est bien sûr aux banques de le financer par le biais du crédit. Il est certain que les banques vont devoir accompagner les entreprises dans cette transition, sous peine d'être montrées du doigt et accusées de soutenir des activités polluantes.

En tout cas, les simulations dont on dispose aujourd'hui à l'horizon 2040 ne sont pas de nature à remettre en question la solidité des banques. Les effets sur les bilans comptables ne les mettront pas en danger.

Si on devait dresser le portrait-robot de la banque résiliente de demain, que pourrait-on dire ?

E. L. : Tout d'abord, elle doit pouvoir s'appuyer sur ses fonds propres. À partir de 2023, un nouveau cycle réglementaire va débuter pour aboutir au renforcement des capitaux. Ça reste le fil rouge. Actuellement, l'obligation est autour de 6 %, et elle devrait monter à 10 %.

Ensuite, elle doit être en mesure de respecter les exigences réglementaires en matière de transition écologique. Toutes les parties prenantes, que ce soient les banquiers et les actionnaires, mais aussi les entreprises, devront être alignées pour faire évoluer leurs pratiques. Étant donné l'urgence climatique, la banque de demain ne pourra pas échapper à cela.

Enfin, elle devra repenser son schéma de distribution. Ce qui sera important, c'est de pouvoir combiner un lieu physique pour faire du relationnel avec une dimension numérique pour faire du transactionnel. Sur ce point, les établissements qui vont « performer » demain seront ceux qui auront la capacité de proposer du sur-mesure, car c'est le client qui choisira le modèle qui lui convient le mieux. Il voudra du présentiel avec son conseiller pour telle opération, et du distanciel sur Internet pour telle autre. Il va y avoir des mix très différents en fonction des clients, selon leur âge, leurs revenus, leurs projets, leur aisance à utiliser le numérique… Ce sera en tout cas à la carte. Les outils de gestion des données et l'intelligence artificielle permettent de faire cela. De ce fait, le bon calibrage du réseau, entre agences physiques et services numériques, sera la clé de la résilience. Pour les banques, le moment est venu de changer, car si leur modèle, jusqu'à présent, était rentable, c'est moins évident aujourd'hui avec des taux durablement bas.

PARCOURS :

Éric Lamarque porte un regard aiguisé sur l’évolution du marché bancaire. Docteur en Sciences de Gestion, ses recherches portent sur la gestion des risques dont il assure que ce sera le grand défi de la décennie, pour la banque mais aussi pour toutes les entreprises. Pédagogue, il enseigne le management financier à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et rend particulièrement audibles les enjeux complexes. Praticien, il a été consultant et membre du Conseil d’administration de plusieurs institutions financières, il sait être pragmatique.

Cette interview est extraite du Livre des Tendances 2022 de L'ADN, disponible maintenant.

À lire :
Éric Lamarque, Banques : stratégies et transformations, Éditions Dunod, 2021

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