Jeune femme ayant très chaud se verse de l'eau sur le visage

« Pour agir contre le réchauffement climatique, chaque fraction de degré compte »

© Artem Beliaikin

Canicule, anyone? Si l'on veut sortir du bourbier climatique, il faut transformer notre société. Radicalement. Et maintenant. On en parle avec Céline Guivarch, coauteure du dernier volet du rapport du GIEC.

Depuis 1990, date de son premier rapport, le GIEC travaille sans relâche à alerter sur la réalité du réchauffement climatique. Pour sa sixième édition, ces scientifiques du monde entier, réunis dans un processus formalisé et transparent, ont d’abord établi que l’influence humaine est bel et bien responsable du réchauffement du globe : +1,1 degré par rapport à l’ère préindustrielle, au plus haut depuis 100 000 ans. Le deuxième volet s’attache aux conséquences du phénomène : de l’avancée des dates de floraison à la fonte des glaces, en passant par l’augmentation des extrêmes en fréquence et en intensité… Les effets en cascade sur les écosystèmes et les sociétés humaines sont déjà là.

Ce tableau – peu réjouissant – posé, attelons-nous aux solutions : les travaux du groupe III du GIEC, parus en avril 2022, se consacrent aux stratégies d’atténuation, c’est-à-dire les moyens de limiter l'ampleur du changement climatique, en passant par la réduction de sa cause : les émissions de gaz à effet de serre (GES) d’origine humaine. Et celles-ci ne cessent de croître – certes, moins vite cette dernière décennie. Pourtant si l’on veut stabiliser la situation, il n’y a pas à tortiller : c’est au « Zéro émission nette » qu’il faut tendre. Et pour cela, des transformations majeures de tous nos grands systèmes nous attendent : énergie, industrie, transports, bâtiments, infrastructure, villes, agroalimentaire, etc. On prend son souffle et on en parle avec l’économiste du climat Céline Guivarch, et coautrice de ce dernier volet.

Énergie, agroalimentaire, mobilités... Ces grands systèmes régissent nos vies. Que peut-on dire de leurs enjeux de décarbonation respectifs ? Quelles sont les technologies qui peuvent aider à leur transformation ?

Céline Guivarch : Dans chacun de ces secteurs, les technologies peuvent aider mais seules, elles ne suffisent pas. Derrière les transformations nécessaires, ce sont des politiques d’urbanisme, des politiques collectives d’investissements dans les infrastructures, des politiques fiscales, etc. qui permettront de réduire nos émissions.

En matière d’énergie, il faut réduire notre usage d’énergies fossiles. Aujourd’hui, les solutions pour produire de l’électricité bas carbone existent : renouvelables, nucléaire... Avec ensuite la possibilité d’électrifier les usages. C’est un domaine où les enjeux d’efficacité et de sobriété sont aussi très forts. Dans le bâtiment, par exemple, nous utilisons le cadre « sobriété, efficacité, renouvelables »  : la sobriété en ne chauffant pas les bâtiments inoccupés, en particulier dans le tertiaire, le week-end par exemple, tandis que l’efficacité vise l’isolation des logements pour permettre un confort thermique sans consommation excessive d’énergie.

Dans les transports, nous utilisons le cadre « éviter, transformer, améliorer »  : éviter des déplacements avec un urbanisme favorisant des distances plus courtes entre domicile, travail, écoles, commerces, etc. Repenser les villes, afin de réduire les chaînes d’approvisionnement des marchandises. Le numérique peut être un levier, avec par exemple le télétravail. Le levier « transformer » consiste à reporter les passagers-kilomètres ou marchandises-kilomètres des modes les plus émetteurs, comme l'avion ou la route, vers les moins émetteurs, tels le rail et les transports en commun – voire non émetteurs, avec le vélo et la marche. Quant au levier « améliorer » , il s’agit d’inciter à l’usage de véhicules plus légers, plus efficaces, électrifiés – à condition que la production de cette électricité ne soit pas elle-même émettrice. Soulignons les co-bénéfices de ces actions sur d’autres objectifs de développement durable, comme la santé publique : qualité de l’air, lutte contre la sédentarité, etc.

Pour l’agroalimentaire, le rapport consacre un chapitre à l’agriculture, la foresterie et l’usage des terres. Ce secteur est émetteur net de gaz à effet de serre, de CO₂, mais surtout de méthane et de protoxyde d'azote, notamment à travers les changements d'usage des terres et la déforestation. Mais il possède aussi le potentiel pour devenir un puits de CO₂, avec des options de protection et de restauration des écosystèmes. Si l’on considère le système alimentaire dans son ensemble, il faut aussi agir du côté des transports, des denrées alimentaires et de l'industrie.

C’est une question importante : dans un monde extrêmement inégal, tandis que pour certains pays, se pose la question de l'éradication de la faim et de l'accès à une nourriture suffisante, d’autres doivent envisager la nécessité de changer de régime alimentaire, avec une réduction de la part carnée et de produits laitiers – car les élevages de ruminants sont une source importante d’émissions de méthane.

Au sujet de la transformation de nos styles de vie, faudra-t-il forcément en passer par la décroissance ?

C. G. : Le rapport estime qu’agir sur les demandes (d’énergie, de matières, biens, terres, eau, etc.) peut réduire de 40 à 70 % les émissions de gaz à effet de serre à horizon 2050. Certaines de ces actions sont des adoptions de technologies, d’autres passent par la sobriété et l’efficacité. Celles-ci ne sont pas la seule responsabilité du consommateur final, mais le fruit d’actions collectives, de politiques publiques permettant la transformation des infrastructures, la construction et l’accès aux alternatives.

En passer par la décroissance, oui, mais de quoi parle-t-on exactement ? Décroissance des émissions, décroissance des énergies fossiles ? Oui, il le faudra : à horizon 2030, nous devrons diviser par trois l'utilisation du charbon, et réduire fortement celle du pétrole et du gaz, si l’on souhaite avoir une trajectoire des émissions mondiales de GES compatible avec nos objectifs.

En passer par la décroissance de la consommation de biens non réparables, non recyclables, mais aussi la décroissance de la pollution de l'air, de la pauvreté ? Absolument. Vous voyez où je veux en venir : le produit intérieur brut ne prend en compte ni l'environnement, ni les inégalités, ni la santé. Ce n’est pas un bon indicateur du bien-être d’une société, et chercher à le faire croître à tout prix n’est pas adapté aux enjeux du 21ème siècle. L’enjeu, c’est la mise en œuvre des bonnes politiques, au moment où la croissance est incertaine, où se posent des questions sur les financements. Quels objectifs, quels indicateurs, nous fixer collectivement ? Les 17 objectifs de développement durable des Nations unies constituent une piste intéressante.

La sobriété, telle que le GIEC l’entend, consiste à éviter ces demandes grâce à un ensemble des politiques, mesures et pratiques quotidiennes – la suite est importante – tout en assurant le bien-être de tous, dans le respect des limites planétaires. Quand on regarde les effets macroéconomiques des trajectoires de réduction des émissions de GES, leur impact sur l'emploi et l'activité économique est relativement faible. Le sujet se situe plutôt du côté des activités qui disparaissent, et de celles qui se développent, avec la question des transitions justes : comment ne laisser personne sur le bord du chemin ?

C’est quoi, une transition juste ?

C. G. : Pour le GIEC, il s’agit de l'ensemble des principes, processus et pratiques qui visent à garantir qu'aucune personne, aucun travailleur lié aux secteurs, pays ou régions ne soit laissé-pour-compte, lors du passage d'une économie à forte intensité carbone à une économie à faible intensité carbone.

Cette notion souligne la nécessité de mesures ciblées et proactives de la part des autorités pour s'assurer de minimiser les impacts négatifs sociaux, environnementaux et économiques de la transition, tout en maximisant les bénéfices pour ceux qui sont affectés de manière proportionnée.

Les principes fondamentaux d'une transition juste sont le respect et la dignité des groupes vulnérables, l'équité dans la disponibilité et l'utilisation de l'énergie, le dialogue social et la consultation démocratique des parties prenantes concernées, la création d'emplois décents, la protection sociale et le droit au travail. D’autres éléments la constituent, notamment la coopération internationale, le transfert de technologie ou le financement des actions.

L’acceptation sociale est donc un critère de réussite indispensable ?

C. G. : Absolument. Ces transformations fortes ne peuvent se faire à la marge. Nous vivons dans un monde extrêmement inégal, aussi bien entre les pays, qu'au sein de ces derniers. À l'échelle mondiale, 10 % des plus riches sont responsables de 40 % des émissions environ, tandis que les 50 % des plus pauvres représentent moins de 15 % des émissions.

Le rapport montre qu'il est possible de réduire les émissions sans augmenter, voire en réduisant les inégalités – à condition que les politiques soient construites avec cet objectif. Nous faisons une revue des synergies et risques d'antagonismes entre la réduction des émissions de GES et les autres objectifs de développement durable. Et nous montrons que, tandis que les synergies sont nombreuses, il est aussi possible d’éviter les antagonismes avec des politiques publiques conçues en ce sens.

Le rapport aborde la dimension financière de la lutte contre le réchauffement climatique, battant en brèche l’idée selon laquelle l’argent manquerait à la transformation.

C. G. : Le chapitre sur la finance met en regard d'un côté, les investissements observés ces dernières années pour réduire les émissions de GES et de l'autre côté, les besoins en investissements nécessaires pour stabiliser l'augmentation de la température du globe.

Selon les secteurs et les régions, le rapport est de 3 à 6 entre investissements observés et besoins d’investissements dans les solutions d'atténuation – l’écart le plus grand est observé dans les transports, l'agriculture et la foresterie. Or les capitaux disponibles à l'échelle mondiale sont largement suffisants pour couvrir ces besoins en investissements. L’enjeu est de réorienter cet argent des énergies fossiles vers les solutions d’atténuation.

Cela ne se fera pas tout seul. Il faut réguler le secteur financier en ce sens, avec un travail double. D’une part, les risques à investir dans les fossiles sont insuffisamment pris en compte par les investisseurs. Ces derniers doivent prendre la mesure du risque extrême à investir dans les énergies fossiles. D’autre part, les solutions d’atténuation sont encore perçues comme des investissements risqués, notamment dans les pays en développement. Là aussi, le besoin de garanties publiques est nécessaire.

Au sujet de la guerre en Ukraine, quel impact sur la transformation peut-on prévoir à date ?

C. G. : Je tiens à préciser que le rapport du GIEC ne traite pas de ce sujet. Mais cette guerre met en évidence un autre aspect de notre dépendance aux énergies fossiles. Deux types de réponses se dessinent actuellement. Certaines sont compatibles avec la réduction des émissions de GES : investissements dans les énergies renouvelables, les transports en commun, l'isolation des bâtiments, etc. mais aussi tout ce qui encourage la sobriété… La guerre donne une raison de plus d’accélérer la mise en œuvre de ces solutions.

D’autres réponses sont à l’inverse émettrices : ralentir la sortie du charbon, augmenter l’extraction de gaz de schiste, etc. Le mix de ces choix accélérera les transitions souhaitables, ou renforcera au contraire notre dépendance aux énergies fossiles. Ce conflit pose aussi la question des transitions justes : comment permettre aux plus vulnérables de faire face à leurs besoins en énergie, sans hypothéquer la transition vers une économie décarbonée ? Les politiques qui font baisser le prix de l’énergie pour tous, sans distinction, ne sont pas à la hauteur de la crise.

« Trois ans pour agir »  : ce message a beaucoup été repris dans les médias, suite à la parution de ce volet. Vous avez signé une tribune collective, parue dans Le Monde, qui souhaitait corriger cette façon de dire. Pourquoi ?

C. G. : « Trois ans seulement pour garantir un monde vivable » n’est pas une formulation issue du rapport du GIEC, mais le titre d’une dépêche AFP. Si certains auteurs ont souhaité réagir, c’est parce qu’un tel message peut donner lieu à différentes interprétations, erronées, voire fantaisistes : « Encore trois ans pour agir ? Nous verrons le moment venu » , ou alors « Que trois ans pour agir ? On n’y arrivera jamais, pas la peine de bouger. »

Ce que dit le rapport, c’est que nous sommes devant des décennies d'actions exigeantes pour transformer radicalement tous les grands systèmes et atteindre le zéro émission nette de CO₂. Et cette décennie-ci est critique pour les amorcer. Il n’est jamais trop tôt ou trop tard pour agir. Le réchauffement climatique est déjà là, ainsi que ses effets négatifs en cascade sur les écosystèmes et les sociétés humaines. Il n’y a pas de seuil au-dessus duquel tout serait fini, pas de seuil en dessous duquel nous pourrions encore attendre. Chaque fraction de degré en plus entraine des risques et dommages supplémentaires. Donc, ça vaut le coup de chercher à éviter cette fraction.

Qu’avez-vous pensé de Don't Look Up sur Netflix ? Quel regard portez-vous sur la façon dont la culture populaire s’empare de ces questions ? Et sur une note plus personnelle, quel est votre rapport intime à la question ?

C. G. : Bien sûr, j'y retrouve des choses qui font écho à mon vécu – comme tous les scientifiques du climat, je pense. Un élément me semble manquer, toutefois : la dimension collective. Or, la solution passera forcément par les luttes collectives. Et je crois que la fiction, les arts, la culture peuvent aider à faire émerger cette dimension – ce que certains font déjà.

Je travaille sur la question du changement climatique depuis 2004, à l’origine par intérêt intellectuel. Mais je mesure chaque jour notre responsabilité de chercheur à participer au débat public. Je le fais pour partager les connaissances, mais aussi pour comprendre les préoccupations de la société face au changement climatique. Et parce qu’il est important de passer le relais à la société civile, aux entreprises, et aux décideurs.

Céline Guivarch est ingénieure en chef des ponts, eaux et forêts. Elle est directrice de recherche au CIRED, Centre International de Recherche sur l'Environnement et le Développement.

commentaires

Participer à la conversation

  1. 1011-art dit :

    En partage, je vous propose de découvrir ma série de dessins en cours de réalisation : "Vanité", dont le rapport du GIEC est à l'origine : https://1011-art.blogspot.com/p/vanite.html

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.