Paris dans le future, très green

Écologique, résiliente, humaine… Comment construire la ville de demain

Pour faire face à la crise climatique, la façon de penser la ville évolue. Désormais, il s'agit de faire naître un modèle plus écologique, plus résilient et plus humain. Vaste chantier.

Cet article est extrait du Livre des Tendances 2023 de L'ADN, 20 secteurs-clés de l'économie décryptés.


Le constat est sans appel. Les villes restent l'épicentre des émissions de gaz à effet de serre au niveau mondial. Elles sont responsables de 70 % du CO2 rejeté dans l'atmosphère et consomment les deux tiers des ressources énergétiques, comme le démontre l'étude « Keeping Track of Greenhouse Gas Emission Reduction Progress and Targets in 167 Cities Worldwide » réalisée par des chercheurs de l'université chinoise de Sun Yat-sen en 2021. À ce jour, les efforts déployés par les urbanistes et les municipalités pour rendre les grandes agglomérations moins polluantes n'ont pas permis de faire baisser d'un iota leur contribution à l'augmentation des températures.

Plus inquiétant, le dérèglement en cours promet de rendre les métropoles proprement invivables. Dans un avenir proche, la multiplication des îlots de chaleur produira, partout en ville, des températures nettement plus élevées à l'échelon ultralocal, avec des conséquences néfastes sur la santé et le bien-être des citadins. Par ailleurs, la montée du niveau des mers risque de submerger la plupart des agglomérations côtières, et pourrait menacer, d'ici 2040, jusqu'à un milliard de citadins partout dans le monde, selon l'étude « Unprecedented threats to cities from multi-century sea level rise » publiée sur la plateforme scientifique Environmental Research Letters. La situation qui se profile semble apocalyptique pour les grandes villes.

Face à cette menace, l'aménagement urbain tel qu'il était appliqué depuis le xxe siècle, à la fois minéral, industriel et polluant, doit être totalement revu. Il est devenu à la fois nécessaire et urgent de repenser la ville pour l'inscrire dans une trajectoire durable. Alors que cette transformation a déjà commencé, notamment grâce à la végétalisation du bâti et à la multiplication des espaces verts, comment faire pour accélérer vers un nouveau modèle ? À quoi les métropoles de demain vont-elles ressembler ?

Vers la ville des proximités

Pour réellement changer la donne, il faut s'attaquer au fonctionnement même des grands centres urbains. En étirant les distances entre le domicile et le lieu de travail, le modèle actuel a encouragé l'usage intensif de l'automobile, multipliant à l'excès les axes de circulation pour absorber un trafic qui devenait, année après année, toujours plus dense. Le résultat est une aberration bien connue des citadins du monde entier. En 2021, selon une étude réalisée par le cabinet Inrix, spécialiste de la mobilité intelligente, les Parisiens sont restés bloqués 140 heures dans les bouchons, les Bruxellois, 134 heures, les habitants de Chicago, 102 heures, ceux de Bogota, 94 heures, tandis que la ville la plus embouteillée au monde était Istanbul, avec un taux record de congestion de 62 %. L'enfer sur quatre roues, avec pour résultat, depuis des décennies, une aggravation constante de la pollution atmosphérique et une vie citadine faite de stress et de mal-être.

Ce n'est, évidemment, pas le seul problème, car, en concentrant la grande majorité des services et des infrastructures dans les centres-villes, le modèle actuel est également profondément déséquilibré et injuste, avec pour corollaire un accès inégalitaire à la culture, au sport, à l'habitat et à l'éducation, une hausse déraisonnable et continue des prix de l'immobilier, et un phénomène de gentrification qui fixe les populations en fonction de leur niveau de richesse ou de pauvreté.

Pour réduire les déplacements des citadins et réajuster le modèle, il faut inverser la courbe de l'étalement urbain en répondant aux besoins essentiels là où ils s’expriment. C'est ce que Paris cherche à faire en voulant devenir la « ville des proximités ». Avec le programme Cours Oasis, la capitale ouvre les portes de ses écoles en dehors des heures de cours pour que les riverains puissent se rencontrer et pratiquer ensemble des activités sportives et culturelles. Avec les Plateaux artistiques, la municipalité souhaite développer partout l'offre culturelle, qui est très inégalement répartie, favoriser les rencontres entre les artistes et la population, et « poursuivre le maillage de son territoire avec la construction de nouvelles infrastructures ».

Dans la même dynamique de rééquilibrage, la métropole du Grand Paris, qui comptabilise 7,2 millions d'habitants, entend revivifier le tissu économique de proximité avec un programme de soutien aux commerces, à l’artisanat et à la culture, et étendre les lignes de métro ainsi que les pistes cyclables.

Ce mouvement de relocalisation, de « reconcentration » est également observable à l'étranger. Ainsi, Ottawa a adopté un plan de développement qui vise à transformer les quartiers désertifiés en « des endroits intégrant un mélange diversifié d’aménagements, divers types de logements, des commerces, des services, l’accès à la nourriture, des écoles et des garderies, de l’emploi, des espaces verts, des parcs et des sentiers ».

Aujourd'hui, des villes comme Copenhague, Milan, Singapour, Dublin, Melbourne, Barcelone, Édimbourg, Portland, Buenos Aires opèrent ces mêmes transformations en repensant la répartition des services. Et pour atteindre pleinement cet objectif de proximité, il est possible d'aller encore plus loin.

Le bâtiment, un élément clé de la transition

En complément de la refonte de l'aménagement urbain, les architectes ont également un rôle à jouer pour densifier localement l'offre de services. À ce titre, les bâtiments polyfonctionnels deviennent, depuis une dizaine d'années, de plus en plus nombreux.

Ainsi, à Tokyo, la tour Toranomon concentre, au sein de sa structure, un centre commercial, 30 étages de bureaux, et 172 appartements. À Montréal, le complexe Humaniti, pensé pour être à l'avant-garde des usages mixtes, comprend 314 appartements de location à long terme, un hôtel, un restaurant gastronomique, une boulangerie, un supermarché, une salle de gym, et même un spa. À Lyon, l'immeuble K-Nacarat consacre lui aussi la polyfonctionnalité, en réunissant une strate de logements située dans les étages supérieurs, une strate de bureaux juste en dessous, et une strate de commerces au rez-de-chaussée.

Cette façon de construire intéresse également les géants du BTP. En 2021, à Asnières-sur-Seine, le groupe Eiffage a fait sortir de terre un ensemble composé de 322 logements, d'un centre commercial et de plusieurs commerces de proximité, tandis que la Foncière Ceetrus créait, en association avec le groupe Auchan, la plateforme immobilière Nhood, afin de « recoudre le périurbain étalé avec des parcs, des logements, des bureaux intermédiaires, des hôtels, des services, des commerces de proximité ».

L'objectif de cette nouvelle doctrine constructive est de mixer architecture et services, afin de permettre aux citadins de trouver tout ce dont ils ont besoin dans un même lieu. C'est un levier pour rééquilibrer les territoires.

Mais les évolutions actuelles ne s'arrêtent pas là, et prévoient également un moindre recours à l'économie linéaire.

Avec l'aide de la circularité

De plus en plus, le réemploi gagne du terrain chez les constructeurs et les urbanistes. Ainsi, sur le chantier du Grand Paris Express, le réseau de transport du Grand Paris, la récupération des déblais permet de les recycler en nouveaux matériaux de construction, avec un gain important en matière de coûts et d'émissions.

À Lille, l'ancien site logistique des Trois Suisses a été reconverti en un quartier multiusage en recyclant le béton du bâtiment existant, ainsi que les parquets en bois, avec à la clé un impact carbone plus faible et plusieurs créations de postes spécialisés dans la seconde main. Un cran plus loin, Amsterdam compte devenir la première ville entièrement circulaire d’ici 2050. Selon la municipalité, la réutilisation des matériaux pourrait générer 150 millions d'euros de valeur ajoutée par an dans le secteur de la construction, et créer jusqu'à 700 emplois supplémentaires.

La circularité présente des avantages écologiques et économiques, et permet un nouveau dynamisme au niveau local. En croisant cet axe de transformation avec l'essor des énergies renouvelables et le développement de l'agriculture urbaine, il devient possible d'envisager un modèle qui s'appuie de plus en plus sur ses propres ressources pour fonctionner.

Un nouveau paradigme urbain

Toutes ces évolutions façonnent, petit à petit, une ville très différente de celle que l'on connaît aujourd'hui. Demain, l'aménagement des territoires pourrait être fondé sur la proximité afin de rendre la vie citadine plus agréable et plus sobre. La redistribution des services, des transports et des infrastructures au plus près de l'ensemble des habitants ferait alors émerger un modèle inédit, à la fois polycentrique, rééquilibré et égalitaire.

En parallèle, le réemploi pourrait renforcer l'autonomie et la résilience des métropoles, grâce à un meilleur usage des ressources directement présentes sur place, qu'elles soient alimentaires, énergétiques ou matérielles.

Enfin, cette inflexion au local contient en elle les germes d'une nouvelle grammaire architecturale, faite de constructions sobres, connectées, végétalisées, circulaires, polyfonctionnelles et multiservicielles, qui pourrait devenir, à mesure que la crise climatique gagnera en intensité, la norme des villes de demain et le marqueur le plus visible d'une urbanité réinventée.

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