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Sans soleil et sans pesticides... Les fermes verticales bousculent l'agriculture traditionnelle

© Romane Mugnier

Des plantes qui prospèrent dans des tours sous la lumière rose des LED horticoles... Est-ce dans la ferme verticale de Jungle qu'on trouvera les solutions aux problèmes écologiques de l'agriculture ? Visite des lieux.

À peine la porte poussée, nous entrons dans un immense hangar. Première étape, et pas des moindres : s’équiper d’une blouse, d’une charlotte et de protège-chaussures. Gilles Dreyfus, cofondateur de Jungle, nous explique pourquoi un tel équipement : il ne faudrait pas amener des microbes dans ces espaces clos. Il est 15 heures, ne reste plus qu’un personnel réduit sur les chaînes de production. Nous franchissons les portes des fermes verticales, baignées dans la lumière rose des LED qui éclairent constamment les plantes. Je reconnais du basilic. « On fait pousser des salades, des herbes aromatiques et des jeunes pousses. Dans les herbes aromatiques, on a des choses très traditionnelles comme le basilic, la coriandre, la ciboulette, le persil. Dans les salades, on propose du cresson, de la mâche, de la roquette et de la laitue. Et on fait de la recherche et du développement sur tout un tas d'autres variétés comme la tomate et les fruits rouges. » Jungle, un nouvel Eden ? On demande à voir.

Des plantes du sol au plafond

Jungle est la plus grande ferme verticale de France. Elle a été fondée en 2016 par Gilles Dreyfus et Nicolas Séguy. Ici, les plantes ne poussent pas au sol, mais sur des étagères, dans des pots individuels. « On optimise un périmètre au sol en faisant pousser sur plusieurs niveaux, comme vous voyez derrière moi », nous indique Gilles Dreyfus. L’espace ressemble à une immense armoire dont les étagères seraient remplies de coriandre et de ciboulette, et l’ambiance chargée d’humidité. Dans cet « environnement contrôlé », tout est fait pour que les plantes soient « comme à l’extérieur ». Il n’y a plus seulement des agriculteurs qui travaillent, mais surtout des ingénieurs agronomes et tout un tas de métiers techniques qui permettent à cette immense machine de fonctionner 24h/24h et 7 jours sur 7. 

Une des tours dans l'entrepôt de Jungle - © Romane Mugnier

Les plantes reçoivent plusieurs fois par jour un mélange d’eau et de nutriments, l’équivalent de ce que les racines vont habituellement chercher dans la terre. Des plateaux de LED permettent de compenser l’absence de lumière, et permettre le processus de photosynthèse. « On s’assure que le climat soit idéal pour chaque plante : on contrôle la température, le taux d’humidité, l’humidité relative, la concentration de CO2, la circulation de l’air, la simulation du vent ». La simulation du vent ? Vraiment ? « Plus un arbre est exposé à du vent, plus ses racines sont développées », détaille Gilles Dreyfus. 

0 % de pesticides

La combinaison de tous ces éléments — finement déterminés par des centaines de tests et des mois, voire des années de recherche, et de lecture de la littérature agronomique — permet d’offrir un cycle complet et optimisé à chacune des espèces cultivées par Jungle. « La plante va s’exprimer de la meilleure manière possible. En alimentaire, ça veut dire que nos pousses seront gorgées de vitamines et de minéraux, elles auront beaucoup de goût et seront nutritives. Et comme on est dans un environnement contrôlé, on n’a pas besoin d'avoir recours aux pesticides, herbicides ou fongicides. »

Cette dernière caractéristique explique pourquoi la start-up peut travailler avec la parfumerie et la cosmétique. Elle peut faire pousser des fleurs et des plantes rares et moins rares dont on peut extraire des huiles essentielles. Le cofondateur de Jungle précise, « ces huiles seront ensuite introduites dans des parfums ou dans des crèmes. On voulait vraiment avoir une approche holistique du corps humain. Ne pas se concentrer uniquement sur l’alimentaire, mais se demander ce qu’on a envie de se mettre sur la peau demain ». Antioxydant, hydratant, cicatrisant : tous les principes actifs des plantes sont optimisés. Jungle attire des entreprises françaises de cosmétiques qui habituellement se fournissaient dans le monde entier. « Dans certains pays, les régulations sur les pesticides et les herbicides ne sont pas les mêmes que chez nous. Puisque les industries de la cosmétique et de la parfumerie se dirigent toutes vers ce qu'on appelle du clean labelling ou clean beauty, il leur devient nécessaire de sourcer les ingrédients naturels pour qu’ils soient plus propres, si possible locaux. » 

Un modèle controversé

Après la visite des fermes verticales, Gilles Dreyfus nous fait découvrir la salle des semis, où une multitude de graines poussent sur des étagères. Puis on monte observer les machines qui veillent sur le bien-être de chacune des espèces cultivées. L’une d’entre elles attire mon attention : une sonde. « Elle permet de changer la composition de n’importe quelle recette de culture en quinze minutes, explique Gilles Dreyfus, et ici, on contrôle les cycles d’irrigation. Ils peuvent durer entre 5 et 30 minutes, selon les variétés et les cycles de croissance des plantes ».

des graines poussant
Des micropousses qui viennent d'être semées - © Romane Mugnier

Si ces cultures en intérieur se voient comme l’agriculture de demain, elles n’en restent pas moins un modèle controversé. Parmi les critiques : une technique jugée coûteuse et très gourmande en énergie. Il faut alimenter le matériel électrique, assurer en permanence l’éclairage artificiel… Comme s’il s’attendait à la question, Gilles Dreyfus assure qu’il y est sensibilisé, et que son équipe travaille à réduire l’impact environnemental des fermes. Il préfère examiner la situation de manière plus globale. « On utilise beaucoup de LED, à basse tension, qui consomment deux fois moins d’énergie que celles de nos concurrents allemands ou américains. On souhaite que les fermes soient alimentées, au minimum, à 80 % par des énergies renouvelables. L’arrosage des plantes se fait à 100 % grâce à la récupération d’eau de pluie, et on consomme à peine 2 % de ce qui est exigé dans l’agriculture traditionnelle. C’est 98 % inférieur aux cultures en extérieur, parce qu’on irrigue nos plantes en marée basse / marée haute. » Comprendre : l’eau passe dans les rayons, les plantes récupèrent ce dont elles ont besoin, et tout ce qui n’a pas été consommé retourne dans une cuve via un système de circulation fermé. L’eau est ensuite analysée, et grâce à l’intelligence artificielle, elle est enrichie de nutriments pour recommencer un nouveau cycle d’irrigation quelques heures plus tard. 

Un pot de basilic emballé
Le produit final, qui peut être acheté dans plusieurs grands magasins comme Monoprix, Intermarché, Grand Frais ou Carrefour - © Romane Mugnier

« Pour parler d’empreinte écologique, il faut comparer ce qui est comparable, ajoute Gilles Dreyfus. Les distributeurs avec lesquels nous travaillons se situent tous à moins de 100 kilomètres, les fermes verticales pourront permettre de combattre l’import. Aujourd’hui, tous les fruits et légumes qui viennent d’Amérique du Sud, pendant la période hivernale, ont été récoltés il y a longtemps, transportés dans des chaînes de froid : est-ce qu’on a vraiment envie de continuer à se nourrir comme ça ? ». Face à des aliments qui perdent de leur goût, face aux consommateurs qui veulent manger des fraises toute l’année, face aux restaurateurs qui souhaitent proposer des produits locaux sur leur carte, Gilles Dreyfus a le sentiment de répondre à des problématiques plus larges qu’environnementales et économiques.  « On propose une vraie solution aux problèmes de santé. »

Vers une agriculture hybride

Il ne s’agirait évidemment pas de promouvoir la culture de fraises et de tomates toute l’année, mais d’envisager cette technologie comme un complément de revenus pour les agriculteurs qui subissent de plein fouet les conséquences du réchauffement climatique et de la surexploitation des sols. « L’agriculture est un des métiers les plus vieux du monde, on ne va pas le remplacer, les fermes verticales ne sont pas une alternative. Mais il ne faut pas se voiler la face : le changement climatique a un impact. Les sécheresses, les variations de températures, certains sols sont devenus d'une pauvreté extrême. Même si d'autres agricultures ont réussi à mieux les traiter… », déplore Gilles Dreyfus.  « On estime que l’agriculture se profile vers ce qu’on appelle une hybridation. Toutes les grandes coopératives agricoles et les grands exploitants agricoles se doteront d’une ferme verticale d’ici 5 à 10 ans. » Pour lutter contre les problèmes cités plus haut, obtenir une source stable et régulière de revenus complémentaires (même pendant la période hivernale). « On va leur permettre de faire plus et de cultiver des fruits ou des légumes qu’ils ne travaillaient pas forcément avant, toute l’année ».

Gilles Dreyfus
Gilles Dreyfus devant une de ses tours à Château-Thierry - © Romane Mugnier

La ferme verticale située à Château-Thierry est un démonstrateur à grande échelle, de près de 4 000 m2. En pleine capacité, il générera entre cinq et six millions d'euros par an, pour 160 à 180 tonnes de biomasse végétale annuelles. Jungle conseille de prévoir au moins 2 500 m2 pour activer une certaine économie d’échelle.  « Dans une tour comme celle-ci qui fait quatre mètres sur cinq, avec neuf mètres de hauteur sous plafond, on génère près de 400 000 plantes par an. 20 m2 d’empreinte au sol permettent d’obtenir 310 m2 de surface nette de culture. »

Jungle veut aller plus loin. Dans les prochaines années, la start-up espère passer d’un taux de production de 40 % à 100 %. Dans la voiture qui nous conduit à la gare, la directrice des ressources humaines nous confirme l’essor de l’entreprise qui ne cesse d’embaucher. Il y a déjà 35 personnes, ingénieurs agronomes, opérateurs de fermes et différentes fonctions administratives de support… Et le secteur attire toujours plus. Avec l'école Hectar, fondée par Xavier Niel, Jungle a déjà permis à de nombreux fils d’agriculteurs ou personnes en transition, séduits par ces nouveaux métiers, de se former au sein de l’entreprise.

« Effectivement, la pénibilité n’est pas la même » , conclut Gilles Dreyfus. Reste à voir si les réglementations s’adapteront à ces nouvelles techniques. Aujourd’hui, les cultures hors-sol n'ont pas droit au label bio, malgré le fait qu’aucun produit phytosanitaire ne soit utilisé. 

commentaires

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  1. Dominique dit :

    article intéressant, bien documenté et avec une vision assez objective. Bravo !

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