Anne Nivat

Anne Nivat : « Les gens sont en attente d'un nouveau système »

© Sophie Bramly

Reporter de guerre, Anne Nivat est partie à la rencontre des Français avec sa méthode. On plonge avec elle en immersion dans la France d'aujourd'hui, loin des stéréotypes et préjugés parisiens.

Grand reporter, Anne Nivat a couvert les conflits armés des vingt dernières années. Prix Albert-Londres 2000 pour Chienne de guerre : une femme reporter en Tchétchénie*, elle est aussi l’autrice d’Un continent derrière Poutine ? (2018). Elle était encore en Ukraine il y a quelques semaines.

Mais, à la veille de l’élection présidentielle de 2017, elle avait choisi de sillonner notre pays et d’en tirer un livre Dans quelle France on vit (2017). Et elle a réitéré l’expérience avec La France en face (2022). « J’ai rencontré et écouté à peu près cent personnes dont j’ai tenté de saisir la vie, le fonctionnement, les positions politiques, les valeurs. Dénuée de toute idée reçue, je ne me sens jamais autant moi-même qu’en pénétrant dans une société qui n’est pas la mienne, comme je l’ai fait en Irak, en Afghanistan ou en Tchétchénie, et j’ai éprouvé la même sensation en France. »

Dans le premier de ces livres, elle est allée de Laon à Laval en passant par Lons-le-Saulnier et Ajaccio… Dans le second, elle visite Denain, Givors, fait des crochets par Alès ou le Diois. « Tu vas t’ennuyer ferme » ou « les guerres, c’est beaucoup mieux », a-t-elle entendu. Pourtant, entre pauvreté, fracture entre « mobiles et immobiles » , trafics de drogue et arrangements divers, elle explore dans les villes moyennes et les territoires périphériques le réel « bien en face ».

Pourquoi avez-vous eu envie de vous replonger dans la France périphérique, après avoir déjà écrit Dans quelle France on vit ?

Anne Nivat : Ça se veut un diptyque, à cinq années de distance, dans des villes de taille moyenne ou des villages. C’est du récit par l’immersion, l’observation. Chaque ville reflète une thématique : la question agricole à Fégréac, en Loire-Atlantique ; les quartiers défavorisés à Alès, une ville moyenne, pour ne pas prendre l’exemple sempiternel des banlieues parisiennes ou des quartiers nord de Marseille. J’essaie de faire un pas de côté, et de prendre le temps, de montrer les choses telles qu’elles sont. Je ne suis ni institut de sondage, ni journaliste militante. Tout le monde m’a répondu et je n’ai été mal accueillie nulle part. Ceux que je suis allée voir en sont touchés. Ils partagent une espèce d’étonnement à ce que quelqu’un d’extérieur à leur milieu s’intéresse à eux. C’est une impression que j’avais moins eue en 2017, comme si quelque chose avait empiré.

Ce qui frappe, dans votre livre, c’est que vos témoins voient la société en noir et blanc : eux contre nous, les ruraux contre les citadins, les Blancs contre les immigrés, les travailleurs contre les assistés…

A. N. : On ne fait plus attention les uns aux autres. Et les histoires que l’on se raconte sont souvent fausses, mises en scène pour se montrer sous son meilleur jour. Curieusement, ça m’a rappelé le face-à-face entre les armées occidentales et les civils afghans que j’avais décrit dans Les Brouillards de la guerre. Mais la France, elle, n’est pas en guerre. Je veux montrer les oppositions, sans chercher à les exagérer. Et c’est parce que je suis une spécialiste des pays en guerre que je vois mieux les tensions sourdes qui nous divisent mais n’empêchent pas la fraternité et l’humanité que l’on rencontre sur le terrain.

Pourtant l’un de vos témoins, Raymond, un agriculteur de Givors, craint carrément d’être attaqué très prochainement.

A. N. : C’est un paysan qui vote RN. Il me tient un discours dément, il croit que sa ferme peut être prise par Daech demain ou après-demain. Il ne joue pas la comédie, c’est sa hantise, le monde extérieur lui fait peur. Beaucoup de gens se calfeutrent, comme je l’ai constaté à Fégréac. Les volets en PVC sont baissés dès le crépuscule. L’évolution de notre société va toujours vers un plus fort enfermement. Chacun pour soi, dans son monde, sa bulle. Il faut préciser que le livre a été écrit en grande partie pendant le Covid. Donc la France y paraît plus triste qu’elle ne l’est réellement.

Saint-Maixent-l’École est une des villes les plus étonnantes que vous visitez. Elle abrite une école de sous-officiers mais l’armée s’en désengage…

A. N. : Et elle laisse derrière elle une espèce de vide que constatent même les plus réfractaires à la chose militaire. Un vide au sens propre, incarné par des bâtiments impressionnants dont on ne sait pas quoi faire. C’est un poids gigantesque pour le maire écologiste, Stéphane Baudry, qui m’a fait visiter la ville. Il a 80 000 mètres carrés désaffectés à gérer, et la plupart de ces bâtiments sont classés, donc il ne peut pas les détruire ou les transformer. Les électeurs ont exprimé une envie de modernité en élisant un maire de 29 ans, mais la table rase est impossible, et il doit tenir compte du passé.

L’armée servait de cadre dans cette commune, ailleurs, c’est l’Éducation nationale qui supprime des classes, la SNCF qui ferme une gare, le médecin qui prend sa retraite…

A. N. : À Saint-Maixent, toujours, j’ai rencontré une jeune doctoresse, Julie Dematteo, qui a peur d’être engloutie par un système médical déshumanisé. Tout comme Séverine, une institutrice extraordinaire qui fait l’école au jardin. Elles ont l’impression que les institutions dans lesquelles elles croyaient, sur lesquelles elles s’adossaient, sont disloquées. Et ça les angoisse. L’État cherche à se moderniser et à s’assouplir, alors que les Français sont en demande de structures.

À Alès, dans la cité des Cévennes, vous racontez comment les dealers installent des piscines gonflables l’été, offrent des baskets aux jeunes, et vous comparez même cela à l’action des milices chiites que vous avez croisées en Irak…

A. N. : C’est ce que j’ai constaté, alors je le raconte. Mais je ne compare pas Alès en général à l’Irak en général. Je le dis sans me préoccuper de savoir si c’est une opinion de droite ou de gauche. Comme lorsque je rapporte le témoignage d’un éducateur spécialisé, toujours à Alès, qui note que les enfants dont il s’occupe ne jouent plus au football, qu’ils ne savent pas se passer la balle. Qu’ils n’ont plus la pratique du réel, que pour eux le foot, c’est à la télé ou sur la console. Ce que je voulais avant tout montrer à Alès, c’est que le trafic de drogue touche également des villes moyennes. Les autres quartiers de la ville n’ont pas idée de ce qui se passe aux Cévennes, car leurs habitants n’y vont jamais. J’avais eu le même sentiment à Ajaccio dans le quartier de l’Empereur, où j’étais montée pour Dans quelle France on vit. C’est assez signifiant : il suffirait d’un tout petit effort des habitants du cru pour essayer de mieux se connaître les uns les autres, mais personne ne le fait. Personne n’a envie de faire le moindre effort.

Dans les quartiers d’Alès, vous constatez également que la cohésion sociale se fait beaucoup grâce à la religion musulmane.

A. N. : En France, la présence du religieux dans la vie des gens est discrète, ce n’est pas un thème à la mode. Mais les gens ne savent plus vers qui se tourner, et cela explique un certain engouement envers l’islam. Certains jeunes catholiques envient d’ailleurs ce succès, comme je l’avais constaté à Évreux dans mon livre précédent. Les courants conservateurs du catholicisme prêchent une présence plus visible de la religion dans l’espace public. Cette sorte de concurrence entre catholique et musulman traduit un besoin de structures spirituelles. Voyez le nombre d’églises évangéliques aux abords de nos villes.

Vous rencontrez même un imam salafiste mesuré, voire sympathique…

A. N. : Ce n’est pas parce que quelqu’un a des idées salafistes qu’il a l’air d’un méchant. Il ne faut pas se fier à son air, d’ailleurs, il faut poser des questions, aller au-delà des idées reçues. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir d’où il sort, quel est son background. Il se trouve que c’est un converti, et qu’il l’a été par l’intermédiaire d’un éboueur de la ville d’Alès, payé par la mairie, converti lui aussi. C’est quand même très intéressant d’entendre leur discours, leur état d’esprit par rapport à ceux qui ne pensent pas comme eux.

Toujours à Alès, vous interviewez un adjoint au maire, Christophe Rivenq, dont le discours se révèle assez surréaliste.

A. N. : Il est plus intéressé par l’idée de construire l’Alès de demain que par celle de modifier l’Alès d’aujourd’hui, et c’est son droit. Ces trafics de drogue que je raconte dans le détail le gênent. Tout le monde les connaît à Alès, ce n’est pas une nouveauté ou un scoop. Mais ça ne nuit qu’à ceux qui y vivent, alors que les consommateurs ne viennent pas du quartier, ce qui est classique aussi.

Vous présentez également des gens qui se sont adaptés aux changements en cours, comme les Bouvier, cette famille d’agriculteurs de Fégréac qui a entièrement automatisé son exploitation.

A. N. : À travers leur exemple, on se rend compte qu’il ne suffit pas de bosser. Il faut avoir un caractère, une résistance, un enthousiasme, et une famille qui vous suit. Mais partout j’ai rencontré des personnes qui sont dans la joie. Dans un Kyriad de Givors où j’ai résidé, je rencontre Nadia, une gouvernante extraordinaire, ou Benjamin, un stagiaire plein de vie et d’espoirs. Ils incarnent une France qui travaille, qui n’est dupe de rien, mais qui remet tout en question.

Un des chapitres les plus étonnants est celui qui concerne le Diois, ce coin de la Drôme considéré comme l’eldorado des néoruraux.

A. N. : Le sujet de départ de ce chapitre était les zones blanches, ces territoires où les téléphones cellulaires ne captent pas. Je pensais illustrer la manière dont elles impactent négativement la vie de ceux qui y résident. Et c’est le cas d’agriculteurs que je rencontre qui se battent depuis une décennie pour sortir de leur isolement. Mais j’ai également constaté un phénomène inverse et concomitant. De plus en plus de Français recherchent ces zones blanches pour ne plus être dans le vacarme et le chaos du monde. Peut-être même que bientôt, à certains endroits, les terrains seront plus chers parce qu’en zone blanche. Dans le Diois, j’ai rencontré Aline Guilhot, une éleveuse de brebis qui est également la maire du village dans lequel j’ai résidé. Elle se retrouve à devoir quasiment choisir les néoruraux qu’elle va accueillir. Parce qu’a priori personne ne vend, personne ne loue. Elle doit donc les aider à s’installer et faire en sorte qu’ils soient bien acceptés par les autochtones. C’est une faiseuse de paix alors que de part et d’autre il y a de la perplexité. On se connaît mal alors que dans un tout petit village la cohabitation est incontournable.

Vous revenez d’Ukraine, vous évoquiez les pays en guerre comme l’Afghanistan ; la France ressemble-t-elle parfois à ces pays fracturés que vous avez pu connaître ?

A. N. : On ne peut pas comparer un pays riche et en paix avec des pays en guerre. La France est un pays qui n’a plus aucune idée de ce qu’est la guerre et qui devrait davantage savourer sa chance. Toute comparaison me choque, y compris des formules comme « la guerre au terrorisme », « la guerre au virus », c’est « inentendable » pour moi.

Pourtant la guerre en Ukraine a beaucoup plus marqué les Français que les autres conflits que vous avez couverts. Comment l’expliquez-vous ?

A. N. : La guerre en Ukraine a une résonance psychologique parce que les Français ont peur qu’elle n’arrive jusque chez eux. Elle leur semble moins lointaine que les guerres de Tchétchénie, d’Irak, d’Afghanistan ou de Syrie… Alors que ce sont les mêmes types de guerres, pour moi qui les ai couvertes. Mais, en Ukraine, on voit des Blancs chrétiens et pas des Moyen-Orientaux musulmans. C’est un des ressorts de la sympathie de nos compatriotes pour les victimes du conflit. Ils leur ressemblent, cela pourrait être eux. Alors que les souffrances sont comparables et que l’on devrait avoir tout aussi peur de ce qui se passe en Irak ou en Syrie.

Comment envisagez-vous l’évolution politique de cette France périphérique que vous avez sillonnée ?

A. N. : Le Covid et la guerre en Ukraine ont anesthésié tout le monde, mais je ne pense pas que le deuxième quinquennat de Macron va être de tout repos. Les partis politiques ne représentent plus rien, et les gens sont en attente d’un nouveau système. Les frustrations qu’ont incarnées les Gilets jaunes ne se sont pas évanouies dans la nature. Virginie, à Givors, une mère de famille devenue une de leurs leaders dans la région, m’a frappée par son discours très structuré. « L’État m’en prend de plus en plus, en revanche, moi, quand j’ai besoin de lui, il me dit : va sur Internet ou téléphone. » Mon impression générale est qu’aujourd’hui, en France, on vit un repli sur l’ultralocal, l’ultra-individuel. C’est d’abord moi, puis moi et mes proches, moi et mon village ou mon quartier… Plus personne ne croit aux politiques, et c’est grave. Il n’y a pas besoin d’être un militant de la France insoumise pour se dire que le système est à bout de souffle.


Cet entretien est extrait du Livre des Tendances 2023 de L'ADN, 20 secteurs-clés de l'économie décryptés. Disponible en pré-commande dès maintenant.

commentaires

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  1. Anonyme dit :

    Merci Anne, bonjour à Jean Jacques.
    Quel personnage politique va entendre,écouter,sentir,toucher ce que vous observez ?
    Les mêmes politiques,n' ont pas écouté les propos de Florence Aubenas lorsque elle aussi s'était immergée en France il y'a quelques années .
    Merci pour votre travail.

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