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Canicules : pour mieux les comprendre et mieux agir, il faudrait les nommer

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La proposition de Kathy Baughman McLeod peut sembler futile. Pourtant, nommer les vagues de chaleur nous permettrait de mieux prendre en compte ce risque largement sous-estimé.

Il fait chaud, non ? La France traverse cette semaine sa deuxième vague de chaleur de l’année, avec des pics à 40°C prévus dans les prochains jours. Pourtant, il n'est pas certain que nous soyons prêts : les canicules sont l'un des risques naturels les moins bien anticipés. Et si on commençait par leur donner un nom ?

C’est ce que propose Kathy Baughman McLeod, qui dirige le Adrienne Arsht-Rockefeller Foundation Resilience Center, un prestigieux think-tank américain dédié à la résilience et à l'adaptation aux risques climatiques. Depuis près de quatre ans, elle travaille d’arrache-pied à faire reconnaître la dangerosité des vagues de chaleur, qui tuent plus chaque année que n’importe quel autre risque climatique. Oui, plus que les ouragans, les inondations, les éruptions volcaniques…

« Pourtant 1 000 personnes y ont laissé la vie. »

Pourquoi les canicules sont moins bien comprises que les autres catastrophes naturelles ? « Ça ne rend pas bien à la télé, résume Kathy Baughman McLeod. Une tornade ou une inondation, ça laisse des traces. Il y a des toits arrachés, des voitures à la dérive… À l’inverse, si on avait pris une photo aérienne de Vancouver l’été dernier, pendant le dôme de chaleur, on n’aurait rien remarqué. Pourtant 1 000 personnes y ont laissé la vie. »

Pour Kathy, le manque de sensibilisation à ces problèmes est criant. « Les gens ne sentent pas qu’ils sont vulnérables. Ça crée des situations comme cette famille de Los Angeles qui est partie faire une randonnée et qui n’est jamais revenue. » Or les pouvoirs publics sont particulièrement à la traîne pour apporter une réponse à ce phénomène. C'est le drame qui s'est produit au Royaume-Uni à l’été 2020, lorsque 2 300 personnes sont décédées à cause d’un retard de treize heures sur le système d'avertissement de la population.

« Name the wave »  : nommer, qualifier, baliser les vagues de chaleur

Pour mieux réagir, il faut mieux connaître. Et pour mieux connaître, il faut mieux nommer. Ce raisonnement tout simple est un des fers de lance de Kathy, qu'elle résume par ce slogan : « Name the wave » . Les vagues de chaleur, contrairement aux ouragans, ne portent pas de noms, et ne sont pas classifiées selon une grille d'intensité établie par un consensus scientifique. Ni aux États-Unis, ni en Europe. Cela a des conséquences directes sur notre compréhension des vagues de chaleur. On se souvient par exemple des noms Sandy et Katrina, et des dégâts que ces ouragans ont causés aux États-Unis… Mais la vague de chaleur de 2003 qui a fait 15 000 morts en France, elle, ne portait pas de nom. Pour Kathy, nommer les vagues de chaleur est la première étape vers une meilleure réaction à ces phénomènes. Nous pourrions éviter des milliers de décès à travers le monde avec une éducation de base aux risques des vagues de chaleur. C’est d’autant plus urgent qu’elles vont se multiplier dans les années à venir.

Pour rendre accessibles les consignes de prévention et d'adaptation aux vagues de chaleur, le think-tank vient de lancer la Heat Action Platform, un site en accès libre pour aider les citoyens et les collectivités à s’organiser.

La prévention passe aussi par le fait de définir une « saison de la chaleur », pour que les citoyens aient conscience d’entrer dans une période où ils sont susceptibles de traverser des canicules. Il y a bien une saison des ouragans, une saison des incendies et une saison de la mousson… Pourquoi ne pas baliser une saison des fortes chaleurs ? D'autant que les vagues de chaleur vont se manifester de plus en plus tôt, sous l'effet du dérèglement climatique. La fondation Adrienne-Arsht Rockefeller a ainsi officiellement lancé aux États-Unis la première « saison de la chaleur » avec le gouvernement local de Miami-Dade, espérant entraîner d’autres élus locaux à leur suite.

Des pertes de 100 milliards de dollars par an

Les vagues de chaleur ne sont pas seulement une menace de santé, elles entraînent également des pertes économiques considérables. D'après un rapport de la fondation Adrienne Arsht-Rockefeller datant d'août 2021, la chaleur coûtait chaque année 100 milliards de dollars au gouvernement américain. Notamment à cause de ses conséquences sur les travailleurs qui doivent interrompre leur activité, comme c'est le cas dans le secteur de la construction par exemple. Sans action forte des pouvoirs publics, ces coûts vont doubler d’ici à 2030.

Ce rapport, alarmant, n’est pas passé inaperçu auprès du gouvernement de Joe Biden. Moins de trois mois plus tard, soit début octobre 2021, celui-ci a fait passer une loi sur la protection des travailleurs pendant les épisodes de chaleur extrême. Une victoire pour le think-tank qui, en seulement trois ans d'existence, est parvenu à influencer l'un des choix politiques du gouvernement américain.

Un risque majeur, mieux maîtrisé en France ?

Kathy travaille avant tout aux États-Unis, mais son combat ne connaît pas de frontières. S’il fallait s’en convaincre, les températures de ces dernières semaines en Inde, au Pakistan ou en Europe ne laissent aucun doute.

En France, les fortes chaleurs ne font pas partie des huit risques naturels majeurs identifiés par le ministère de la Transition écologique. Inondations, séismes, éruptions volcaniques, mouvements de terrain, avalanches, feux de forêt, cyclones et tempêtes passent avant… Alors même que 239 personnes sont décédées en France en 2021 à cause de la chaleur. Et que, de l’aveu même d’une étude du gouvernement, l’écrasante majorité (85 %) des décès liés aux aléas climatiques en France provient des vagues de chaleur.

La bonne nouvelle, c’est qu’en matière d’adaptation aux vagues de chaleur, certaines villes de France font figure de leaders. La révision du PLU (Plan Local d’Urbanisme) de la Ville de Paris en 2021 prévoit la création d'îlots de fraîcheur, la revégétalisation de la ville et la réorganisation des espaces les plus exposés, pour éviter la surchauffe de la capitale. Repenser le design de nos villes est un des leviers principaux de notre adaptation : avec quelques aménagements-clés comme la densification des arbres sur une avenue goudronnée, on peut faire baisser la température de plusieurs degrés. Une variation précieuse pour protéger les plus vulnérables. Le think-tank de Kathy a donc traduit le PLU parisien pour s’en inspirer. Mais pour l’instant, peu de ces mesures ont été mises en place, alors que l’été 2022 risque d’apporter son lot de températures records dans la capitale. Si rien n'est fait, 10 à 25 canicules par an sont à prévoir en France d'ici 2050... Alors, des idées de prénoms ?

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