Illustration d'un train quittant la ville

Guillaume Faburel nous invite à nous débrancher des « métropoles barbares »

© Hermione Bosseboeuf

Cette interview est extraite du Livre des Tendances 2022, 20 secteurs-clés décryptés


Très critique à l’égard des métropoles, le professeur d’études urbaines Guillaume Faburel propose une solution radicale : fuir les grandes villes.

La posture de Guillaume Faburel, professeur d'études urbaines, peut sembler intransigeante, et pourtant les études récentes semblent lui donner raison : seuls 13 % des Français et Françaises considèrent la grande ville comme un lieu de vie idéal. De plus en plus de personnes choisissent de quitter les grandes métropoles pour s’installer dans des villes moyennes ou à la campagne. Quels sont les bénéfices de ce qu'il appelle la « société écologique post-urbaine »  ?

Vous critiquez, dans votre avant-dernier ouvrage, les « métropoles barbares ». Au point d’intituler votre dernier livre « Pour en finir avec les grandes villes ». Pourquoi cette croisade contre les villes ?

GUILLAUME FABUREL : La métropole traduit un phénomène de croissance et de grandeur urbaine. Les sept villes-monde, et l’ensemble des métropoles qui en déclinent le modèle sur l’ensemble du globe, concentrent aujourd’hui 12 % de la population mondiale, pour 48 % du PIB et 20 % des émissions de GES. Or, si ce modèle de croissance est aussi souvent déployé dans des villes de moindre grandeur, comme Lyon, Bordeaux, Nantes, Montpellier, il a des conséquences délétères, tant sur le plan social, écologique qu’anthropologique.

Lesquelles ?

G. F. : Sur le plan social, la polarisation des grands centres urbains ne concerne qu’une minorité de la population : les élites internationales, les nouvelles classes dirigeantes, les classes dites créatives ou les jeunes en quête de formation. Or ce phénomène produit des effets d’éviction très importants pour la majorité. Ce sont tous les phénomènes de gentrification et de ségrégation à partir desquels les populations les plus fragiles sont repoussées dans les périphéries.

La grande ville produit aussi des effets écologiques en cascade. Certaines métropoles s’enfoncent littéralement sous le poids du béton, comme c’est le cas à Jakarta en Indonésie. La pression climatique y est plus importante, notamment lors des épisodes de canicule. Portland est l’exemple d’une ville qui se transforme en fournaise en été. À mesure que leur taille explose, les villes deviennent de plus en plus dépendantes du point de vue alimentaire, ce qui justifie le recours à des méthodes d’agrochimie pour nourrir leurs populations. Du point de vue énergétique enfin, elles favorisent l’extraction et l’exploitation de toutes les ressources pour satisfaire depuis toujours plus loin les besoins de consommation de ces populations concentrées. La ville de Paris a, par exemple, une empreinte écologique qui représente 313 fois sa superficie.

Je dirais que la métropolisation a également plusieurs conséquences anthropologiques sur nos modes et nos manières de vivre. Mouvement incessant, divertissement permanent, connexion continue… Ces facteurs participent d’une saturation cognitive que chacun ressent de plus en plus. La métropolisation, c’est finalement un éloignement de soi, des autres et surtout de la nature. Le stade le plus abouti du productivisme d’aujourd’hui, et de son capitalisme globalisé.

Vous semblez mettre sur le même plan des métropoles comme Jakarta, Shenzhen et Paris. N’est-ce pas un raccourci un peu rapide ?

G. F. : Si elles sont très différentes dans leurs histoires et géographies, ces métropoles partagent des objectifs de développement et des « recettes ». Les centres urbains ont recours à des architectes stars, les projets se financiarisent. J’observe un phénomène de « touristification » des activités et de marchandisation de l’offre culturelle. Partout, nous assistons à une conversion néolibérale des manières de vivre les grandes villes. Mais l’invivabilité grandit et le mal-être gagne. Le tout-vélo, la végétalisation des toitures, les fermes urbaines et le développement des quartiers dits écologiques n’y changeront rien. De même que les concepts de Ville-Forêt et de Ville du quart d’heure que l’on entend de New York à Paris, de Barcelone à Rotterdam, de Sydney à Montréal. C’est la raison pour laquelle on observe de nouvelles tendances. Du côté de Los Angeles, des collectifs dé-bétonnent quelques parkings. En Chine, les autorités plafonnent les populations de Pékin et Shanghai et lancent en parallèle un programme d’exode urbain. En Suède, on commence à déménager vers des villes de plus petite taille.

C’est la raison pour laquelle vous encouragez à fuir les métropoles ?

G. F. : Il s’agit, selon moi, de la seule solution viable pour répondre aux enjeux écologiques de notre temps. Le développement des grandes agglomérations aujourd’hui est un non-sens civilisationnel qui nous a complètement arrachés de la nature, par assujettissement des corps et arraisonnement de la terre. Je pense que le fait d’être en contact direct avec la nature, de caresser les fougères, de fouler un peu la terre, de respirer le grand air est le seul moyen de peut-être redonner vie au semblant de vivant qui subsiste encore en nous. Je suis convaincu que les campagnes auraient la capacité d’accueillir les débranchés de la métropolisation et de produire un tel déclic.

Mais ce que je propose va au-delà d’un simple déplacement de population. Il ne s’agit pas de rester enfermé dans les mêmes imaginaires de la consommation, les mêmes comportements de l’accélération. Il nous faut collectivement abaisser le niveau de pression sur l’ensemble des écosystèmes, en reconsidérant nos besoins. De quoi devons-nous nous déprendre et que devons-nous réapprendre ? Comment cheminer collectivement pour se délester du superficiel que les cadres urbains ont contribué à cultiver en nous ? Cela repose sur un décentrement, en premier lieu de toutes les artificialités dont la modernité urbaine nous a rendus dépendants, d’ailleurs aussi en dehors des grandes villes.

La tendance récente au départ des grandes villes, observée autant par les médias que par les agents immobiliers, semble vous donner raison. Peut-on néanmoins parler réellement d’un exode urbain ?

G. F. : Tout le monde n’a pas encore « décolonisé » son désir de l’urbain, mais on voit que la question se pose pour de plus en plus de personnes. Ce phénomène est difficile à vérifier dans les faits, car on ne dispose pas de données unifiées, même si cela semble bien converger. Aux États-Unis, on parle de grande dispersion à l’occasion de la pandémie. On estime en fait à 100 000 le nombre de départs chaque année des métropoles françaises, dont 12 % depuis Paris. Mais, dedans, seulement 10 à 20 % changent radicalement d’environnement et de vie. Les autres vont plutôt s’installer dans le périurbain, que ce soit des grandes villes mais dorénavant aussi des villes moyennes et petites. Sur le plan immobilier, on voit que certains territoires profitent bien d’une attractivité nouvelle. C’est le cas de la Bretagne, des Pays de la Loire, du Limousin, de la Drôme, du Sud Ouest voire du Grand Est.

La question de l’exode urbain ne se pose pas de la même manière selon les contextes géographiques et les situations sociales. Est-ce réellement souhaitable pour tout le monde ?

G. F. : Souhaitable, oui. Notre devenir écologique en dépend. Et il ne s’agit en aucun cas d’abandonner quiconque à l’enfer du béton et à la société de consommation. En France par exemple, le nombre de logements vacants se compte en millions en dehors des métropoles. Mais on continue, face à la crise du logement, à ne vouloir construire que dans les grandes agglomérations.

On pourrait tout à fait nourrir localement des populations non plus sur-concentrées dans des villes, mais réparties dans des hameaux et villages, des bourgs et des petites villes de proximité. À condition de revoir nos systèmes alimentaires, nos modes de vie et de mobilité. Mais aussi de revaloriser les métiers de la main, paysans et artisans, pour produire ce dont nous avons très directement besoin. C’est la grandeur urbaine qui nous a dépris de ces savoir-faire.

À quoi ressemble la société écologique post-urbaine que vous appelez de vos vœux ?

G. F. : Éco-hameaux et villages, communautés intentionnelles et existentielles, fermes sociales et coopératives habitantes… Un maillage d’initiatives propose une géographie de cette société écologique post-urbaine que je décris dans mes livres. Elle repose sur trois piliers. L’idée première est de refaire corps avec le vivant par l’habitation et l’alimentation. Cela se traduit par la généralisation de logements plus écologiques, pleinement réinsérés dans les milieux. Pour l’alimentation, produire un peu plus ce dont on a besoin. Autre pilier, la coopération doit primer sur la compétition. Il s’agit de faire plus directement selon nos habiletés, et d’en partager les productions. Quand je parle de coopération, cela implique aussi un autre rapport à la proximité, une tempérance dans les relations sociales. Enfin, en plus de l’habiter de la terre et du coopérer par le faire, il s’agit d’autogérer de manière solidaire. C’est bien alors à une autre manière de faire politique, plus directe, que nous assistons.

Existe-t-il déjà des expérimentations concrètes de cette société écologique post-urbaine ?

G. F. : Il en existe une multitude puisque nombre des initiatives évoquées ont souvent souhaité débrancher des grandes villes pour d’autres formes, écologiques, de vie. Mais, s’il s’agit de trouver des expériences plus amples, pouvant dessiner géographiquement une unité, alors l’expérience de la biorégion de Cascadia, aux États-Unis, à cheval sur la Californie du Nord, l’Oregon et l’État de Washington, me semble parlante. Le roman Ecotopia, d’Ernest Callenbach, paru en 1975, en retrace l’utopie réalisée. Cette expérience entendait notamment faire sécession avec l’État fédéral et mettre en œuvre ses propres règles, culturelles, de protection de la nature. On pourrait tout à fait imaginer ce principe de biorégion autonome en France, à l’échelle d’une vallée, d’une montagne, d’un fleuve. Il existe d’ailleurs depuis peu des syndicats de montagne. L’échelon biorégional permet d’appliquer les trois principes observés, habiter, coopérer, autogérer, en faisant lien culturel et solidarités écologiques entre localités. Voilà bien les prémices d’une société écologique post-urbaine.

À lire : Guillaume Faburel, Pour en finir avec les grandes villes. Manifeste pour une société écologique post-urbaine chez Le passager clandestin (2021)

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commentaires

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  1. Antonella VILAND dit :

    Tout à fait d'accord avec Guillaume Faburel. Il faut se rapprocher d'initiatives comme https://paris-jetequitte.com/ ou https://www.macreationdentreprise.fr/atelier-quitter-paris-et-si-cetait-loccasion-pour-entreprendre/ pour aider les parisiens à quitter la capitale.

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