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Le numérique peut-il aider les jeunes « décrocheurs »  ?

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En 2020, 13,5 % des jeunes de 15 à 29 ans étaient sans emploi, sans diplôme, et ne suivaient pas de formation. Est-ce que le numérique peut les aider ? Enquête auprès des acteurs et actrices de terrain qui les accompagnent.

Une à deux fois par mois, Adélaïde Comby s’installe derrière l’ordinateur du local de l’Addap 13 à Air Bel, copropriété du 11e arrondissement de Marseille. Cette coordinatrice de projets numériques chez Emmaüs Connect organise des ateliers sur le thème de la recherche d’emploi, à destination de jeunes en rupture scolaire et / ou professionnelle. 

L’après-midi défile et les jeunes arrivent chacun leur tour. Tous ont leur smartphone et n’hésitent pas à consulter les réseaux. Snapchat, TikTok, Instagram, Twitter. « C’est surtout un usage récréatif que les jeunes ont du numérique » , observe Lilan Criscuolo, responsable territoire Marseille chez Emmaüs Connect également. Pourtant, l’utilisation du numérique à des fins professionnelles devient incontournable : rechercher les offres sur les plateformes en ligne, postuler directement via ces plateformes ou envoyer sa candidature par mail. Une « vie digitale » qui n’a fait que se développer avec la crise sanitaire : des entretiens en visioconférence aux démarches administratives en passant par l’inscription au test antigénique en pharmacie, il peut être obligatoire de disposer d’un ordinateur ou d’un smartphone et d’avoir quelques compétences de base. Pourtant, encore 16,5 % des Français sont en situation d’illectronisme (les 15-29 ans représentent 3 % de ce pourcentage).

Digital natives, « accros » aux écrans... mais largués en bureautique

Les ateliers dispensés par Emmaüs Connect à Air Bel, permettent aux jeunes du quartier de repartir avec un CV à jour et à apprendre les rudiments de la recherche d’emploi sur les réseaux. « Pour la plupart, les jeunes qui viennent me voir écrivent difficilement et utilisent plutôt un langage SMS, raconte Adélaïde Comby. Il y a donc un gros boulot de correction de fautes d’orthographe que l’on fait ensemble. Ils ont également des difficultés à utiliser Word et créer des Pdf par exemple. En effet, il y a un manque important concernant les compétences informatiques et bureautiques, essentielles à leur recherche d’emploi notamment. Mais le principe de l’atelier c’est que c’est à eux de venir me voir pour me demander sur quoi ils veulent que l’on travaille ensemble. »

Pour Thomas, professeur dans un collège du 3e arrondissement de Marseille, les jeunes de la génération Z parfois appelés « digital natives » ne sont pas forcément plus agiles face au numérique : « En dix ans d’exercice, j’observe bien la différence de maîtrise des outils comme Word par exemple. Certes, les élèves ont tous des smartphones et les établissements leur fournissent des tablettes, mais ces objets sont extrêmement simplifiés et le matériel n’est d’ailleurs pas assez performant, donc beaucoup d’élèves se retrouvent à juste regarder des films sur les tablettes. » Il craint également que le nouveau fléau de l’addiction aux écrans n’accentue la fracture. « J’ai toujours enseigné dans des établissements prioritaires et aujourd’hui, les cas de décrochages scolaires que je signale sont de plus en plus la conséquence d’une addiction aux écrans qui empêche l’élève de dormir correctement et donc de se concentrer en classe. Vient ensuite le risque de décrochage. »

Redonner du sens et créer du collectif grâce au numérique

« Je ne suis pas d'accord avec le “c’était mieux avant “ si on parle de compétences numériques de base, contraste Muriel Epstein, enseignante-chercheuse en éducation au laboratoire EMA de l'université CY Cergy Paris. Effectivement, beaucoup de jeunes ne savent pas rédiger un mail mais je ne pense pas qu'ils savaient davantage le faire avant. » Au travers des activités de son association Transapi, elle s'est demandé comment utiliser le numérique comme levier de « réhabilitation de soi » pour des jeunes isolés de l'école ou du travail. « Le décrochage a plusieurs dimensions. Celle qui m'a le plus marquée, c'est la dimension sociale. Un élève décrocheur, c'est, souvent, un élève qui n'a plus de groupe de socialisation ou de groupe de référence ; il est dans un isolement fort. Quand j'ai monté ma structure (ndlr : Transapi), je me suis détachée de toute définition car j'observais que beaucoup de jeunes n'allaient plus en cours pour des raisons variées mais n'étaient pas forcément décrocheurs alors que d'autres y allaient pour socialiser mais avaient décroché des apprentissages. »

Dans ces contextes-là, le numérique peut-il vraiment recréer du collectif ?

Muriel Epstein pense que oui, mais cela implique de construire des projets qui ont du sens. « Nous avions par exemple créé, avec un groupe de jeunes qui mélangeait des élèves très différents et pas tous en rupture, un jeu vidéo d'apprentissage du français à destination de primo-arrivants. Les “Twictées” et les “Twittclasses” peuvent être intéressantes également. » Cet outil pédagogique et collaboratif propose à différentes classes de s’inscrire à une session de dictée sur Twitter. Les élèves sont amenés à se corriger entre eux ou à produire des tweets sur un thème donné. Pour la chercheuse, le fait que le résultat soit public et donc concret permet d’engager les jeunes participants, et de donner du sens à ce qu’ils produisent.

Inclusion et seconde chance... le numérique fait rêver

Au-delà de la maîtrise des compétences informatiques, essentielles à la recherche d’emploi, le numérique est également un secteur pourvoyeur d’emplois et promet avec son développement une inclusion de tous les publics. C’est le modèle de l’École 42, mais aussi des formations de Simplon, de l’Épopée, ou encore de la Web@cadémie. Ouverts à qui veut tenter sa chance, avec ou sans diplôme, ces cursus permettraient à des personnes éloignées de l’emploi de trouver leur voie dans le numérique. « Ce qui fonctionne dans ces écoles, considère Muriel Epstein, c’est que les qualifications requises (comme le code) dépendent moins de la langue ou de l’écrit par exemple. Aussi, les métiers qui en découlent sont des métiers valorisés et bien payés. »

Chez Diversidays aussi, l'idée que le numérique est vecteur d'inclusion est acquise. Cette association d'égalité des chances utilise le numérique comme « accélérateur de diversité » . À travers des programmes d'incubation et d'accompagnement aux entrepreneurs, Diversidays contribue à « rendre visible les invisibles du marché du travail » comme le décrit Anthony Babkine, délégué général et cofondateur. « Les talents des banlieues et zones rurales, mais aussi les personnes en situation de handicap et bien d'autres » , dit-il. Pourquoi le numérique ? « Parce que c'est un secteur avec des métiers en tension comme développeur, community manager ou encore les métiers autour du "no code" qui se démocratisent. Aussi, beaucoup de jeunes ont déjà des compétences numériques, mais ne savent pas qu'elles peuvent déboucher sur des formations et des métiers d'avenir. Un jeune sur deux a cette envie d'ailleurs et encore plus depuis la crise du Covid-19. » En effet, selon une étude Yougov pour Monster sur l’emploi dans le digital après le début de la crise sanitaire, 45 % des jeunes de 18 à 34 ans interrogés sont prêts à chercher un emploi dans le secteur du numérique. 12 % le feraient parce qu’ils jugent le monde du digital, « porteur d’emploi » .

Le numérique peut beaucoup, mais certainement pas tout

Pourtant, lorsqu’il s'agit de la problématique des jeunes en rupture sociale ou scolaire, lui-même pose quelques limites et prévient : « Même si le numérique est pourvoyeur de nombreuses opportunités notamment pour des jeunes qui n'ont pas ou peu de formation, on ne peut pas "raccrocher" ces jeunes aussi facilement qu'on le pense, avec un peu de formation aux outils numériques. Il y a toute une partie liée à la confiance en soi, à la possibilité de se projeter. Certains jeunes ont décroché parce qu'ils ont des vies extrêmement compliquées et doivent parfois se soucier seuls de ce qu'ils vont manger ou de l'endroit où ils vont dormir » , analyse-t-il. « Ce sont aussi des jeunes qui sont discriminés à cause de leur origine sociale et de l’endroit où ils habitent » , ajoute Adélaïde Comby, dont les ateliers numériques se déroulent dans des quartiers prioritaires de la ville.

En ce qui concerne l’envie d’une carrière dans le numérique, la coordinatrice d’Emmaüs Connect nuance : « Pour ma part, les jeunes que je rencontre sont à la recherche de formations plutôt classiques, dans la vente en grande surface par exemple. C’est l’expérience qu’ils ont le plus près de chez eux. Il faudra encore du temps pour qu’ils se projettent dans le monde numérique mais notre parcours insertion professionnelle à destination des jeunes de Air Bel notamment permet aussi de leur faire découvrir les opportunités de formations et de métiers dans ce secteur. » Et Anthony Babkine de conclure : « Pour faire du numérique une opportunité pour le plus grand nombre, il est nécessaire de concilier à l’approche pédagogique une approche sociale. »

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commentaires

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  1. Anonyme dit :

    Très bon article avec une analyse à prendre en compte : documentée, de terrain et intéressante.

  2. alban Bugeli dit :

    Intéressant /article cohérent et signée.

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