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Qui surveillent les surveillants ?
© Un pays qui se tient sage, Le Bureau; Jour 2 fête

Violences policières : « Les réseaux sociaux ont apporté de l’instantanéité, mais ils participent aussi à notre oubli collectif »

Le 4 déc. 2020

Entre l’évolution technologique et le besoin de documenter ce qui se passe sous le radar des grands médias, les vidéos de violences policières interrogent la société. Retour sur un cheminement pas si évident.

« Caméra, Caméra ! ». Après 15 minutes insoutenables montrant le producteur Michel Zecler se faire tabasser par la police, ces mots sont ceux qui mettent fin au déchainement de violences. Filmée par une caméra de sécurité, mais aussi par deux voisins qui ont sorti leur téléphone portable, la séquence a eu un tel retentissement que pour la première fois, le gouvernement a indiqué (à demi-mot) qu’il pourrait réformer l’IGPN, la police des polices.

Quand les images font bouger les lignes

2020 a fait preuve d’un certain alignement des planètes en ce qui concerne les vidéos de violences policières. Entre l’article 24 qui fait peser un danger sur la liberté d’informer et de documenter ces dérives, les images de la place de la République et la sortie, le 15 décembre, du film Un pays qui se tient sage du journaliste et auteur David Dufresne sur les violences filmées pendant le mouvement des Gilets jaunes, les lignes semblent enfin bouger. Mais pour en arriver là, il a fallu que la pratique qui consiste à filmer la police durant un acte de violence devienne un réflexe et se généralise.

Filmer des violences policières n’est pas un acte anodin, mais il ne s’agit pas non plus d’une nouveauté. On peut remonter le début de cette pratique à 1991 avec le tabassage de Rodney King. Arrêté pour conduite en état d’ivresse, cet homme noir qui avait refusé d’être appréhendé avait reçu deux tirs de taser et plus d’une cinquantaine coups de bâton, sous le caméscope du vidéaste amateur George Holliday. Il faudra attendre quelques jours pour que les images soient diffusées sur la chaîne locale KTLA, puis au niveau national, sur CNN. Un an plus tard, l'acquittement des policiers responsables de ces violences déclenchera les fameuses émeutes de Los Angeles de 1992.

Comment la vidéo est devenue une arme de défense

L’arrivée des téléphones équipés de caméra au milieu des années 2000 et surtout, le déploiement de YouTube et des plateformes vidéo sur le Web, vont changer la donne. Les vidéos de violences policières se multiplient à mesure que les Américains, et notamment les Afro-Américains, prennent le réflexe d’activer leur caméra dès qu’ils interagissent avec les forces de l’ordre. Sur les réseaux, les internautes assistent en quasi direct à la mort de dizaines de victimes comme Eric Gardner, George Floyd ou Jacob Blake, lesquelles donneront un second souffle au mouvement Black Lives Matter.

En France le phénomène sera beaucoup plus tardif, mais aussi beaucoup plus discret. « La première vidéo qui va vraiment marquer les esprits, c’est la bavure de Montfermeil filmée en 2005 par Ladj Ly, futur réalisateur du film Les Misérables. Alors qu’une opération de police est menée au sein de la cité, plusieurs policiers vont frapper à plusieurs reprises Abdoulaye Fofana. La scène, partiellement filmée sera transmise au site Rue 89. « On parle d’une époque où il n’y avait pas de smartphone, explique David Dufresne, qui est aussi le journaliste à l'origine du hashtag #AlloPlaceBeauveau sur Twitter. À cette époque, les vidéos ne peuvent pas être le fruit du hasard ou de l’opportunité. Il a dû sortir de chez lui avec une caméra et filmer ça, puis transmettre la vidéo à des journalistes qui la diffusent. Aujourd’hui, le processus est bien plus facile. »

Où sont les journalistes ?

Depuis, le mouvement ne s’est jamais vraiment arrêté. Les opérations de police qui tournent mal sont toujours documentées de l’intérieur. Mais sur Twitter ou dans la presse, ce sont surtout les images de manifestations et de manière plus générale, ce qui se passe sur Paris, qui est répercuté par les médias mainstream. Les violences policières qui se déroulent en banlieue les atteignent rarement, et circulent sur d’autres réseaux. « On trouve beaucoup de vidéos sur Instagram et Snapchat, mais très peu sur Twitter », explique Mathieu Molard, rédacteur en chef de Street Press qui a mené de nombreuses enquêtes sur des violences policières. « Même quand on nous contacte pour nous parler d’une vidéo, c’est très difficile de remonter jusqu’à la personne qui a capturé la scène. Les vidéos sont souvent copiées et partagées à travers de multiples comptes et le travail de contextualisation est difficile. »

Au-delà des difficultés techniques, le journaliste évoque aussi le peu d’intérêt que suscite ce type de document. « Les journalistes ne mettent pas les pieds dans les quartiers difficiles et ils ne vont pas non plus sur ces réseaux. Beaucoup d’affaires restent donc dans les oubliettes du Web, poursuit-il. Et ceux qui tentent d’en parler, comme Taha Bouhafs, se font cracher dessus par la classe politique, les syndicats de police et le reste de la profession. »

La manif, lieu de rencontre avec les médias

Cet état de fait explique aussi pourquoi les images de violences policières sont bien souvent tirées du maintien de l’ordre lors de mouvements sociaux. « Les manifestations, c’est finalement le seul endroit où il existe de la porosité entre le monde militant et le monde journalistique », indique Mathieu Molard. Il faut dire que les images de répression des Gilets jaunes, filmées dans les cortèges et diffusées en direct sur les réseaux, ont rendu visibles des blessures qu’on pensait impossibles (éborgnement, mains arrachées), mais aussi des actes de violence non justifiés de la part des forces de l’ordre. « C’est contre ça que veut lutter l’article 24, explique David Dufresne. Le pouvoir veut interdire la diffusion de ce type d’images au nom de la protection des policiers. Je pense qu’ils veulent surtout revenir au même statu quo que les banlieues, où les images existent, mais ne sortent jamais. »

C’est aussi pour rendre hommage au rôle de contre-pouvoir de ces images que David Dufresne les a mises en scène dans son film, Un pays qui se tient sage. « Les réseaux sociaux ont apporté de l’instantanéité, mais ils participent aussi à notre oubli collectif, explique-t-il. On scrolle les images que l'on voit sur Instagram, Twitter Facebook, on les swipe, et on enchaine avec des images de chats. Avec un film au cinéma, je voulais donner un caractère plus historique à ces vidéos et montrer la force qu’elles ont réellement. On peut montrer au pouvoir que les téléphones portables ont un vrai pouvoir et qu’ils peuvent faire changer les choses. »

David-Julien Rahmil - Le 4 déc. 2020
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