Jeune fille en jean qui tire ses poches vides en faisant la moue

YouTube, TikTok, Twitch... aucune plateforme ne permet de financer l’économie de la passion

© Khosrork via Getty Images

YouTube, TikTok, Twitch... aucune plateforme ne propose un modèle viable de rémunération à ses créateurs de contenus. Et si la fameuse économie de la passion reposait toujours sur le bon vouloir des marques ? Un modèle publicitaire comme celui des vieux médias... mais qui paye juste beaucoup moins bien ?

Ce fut peut-être l’un des plus gros leaks de l’histoire d’internet. Le mercredi 6 octobre 2021, un fichier de plus de 135 Go apparaît en ligne. Volé à la plateforme de streaming en direct Twitch, il contenait, entre autres, les mots de passe des utilisateurs et le code source du site. Mais au-delà du séisme et du scandale sur la sécurité des données personnelles, ce leak a révélé quelques informations très intéressantes sur la plateforme et son modèle économique pour les créatrices et créateurs.

Sur Twitch, moins de 0,1 % d’élus...

Car ce fichier contenait aussi les revenus de chaque streameuse et chaque streamer sur les trois dernières années, générés via les abonnements mensuels d’internautes, appelés subs. Et plus que les salaires des stars (qui n’incluent pas les partenariats), la précarité de cette activité est apparue plus évidente que jamais. « Sur 9,2 millions de streamers actifs sur Twitch [dans le monde, NDLR], 5 000 gagnent plus que le SMIC et 2 200 gagnent plus que le salaire moyen français, écrivait ainsi le vidéaste Ayepierre. Soit respectivement 0,054 % et 0,024 %. »

« Sur le paiement d'octobre 2021, seuls 8 021 streamers sur les 1 264 849 ayant généré des revenus pour la plateforme gagnent au moins le SMIC avec leur travail, complétait quelques jours plus tard le streamer et hacker Dr Emixam. Soit 0.6 %. »

Bien sûr, il existe une part non négligeable de streamers occasionnels, aux revenus logiquement bas. Mais ces chiffres montrent bien que seuls quelques élus (et principalement des hommes) arrivent à vivre confortablement de Twitch. Et lorsqu’ils y arrivent, l’apport des partenariats leur permet d’accroître un peu plus leurs revenus, reléguant même parfois les subs à des rentrées d’argent secondaires.

... et une répartition des revenus très désavantageuse

En septembre 2019, après avoir parlé de droit sur YouTube, Florence de la chaîne Angle Droit, décide de se lancer sur Twitch, passionnée par les jeux vidéo et grande consommatrice de la plateforme d’Amazon. « Le live m’a redonné les mêmes sensations que pour mes premières vidéos, sauf qu’il n’y avait pas d’enjeu : j’avais juste envie de m’amuser. Et si ça marchait, si des gens regardaient, tant mieux. »

Aujourd’hui, Florence vit de ses streams et des opérations de sponsoring qui peuvent en découler. Consciente d’être privilégiée dans un univers extrêmement précaire, elle n’oublie pas de citer les aspects négatifs : « Twitch prend, de base, 50 % du prix des subs, les abonnements payants. C’est un abus, c’est vraiment violent. Même s’il y a le coût des serveurs. Même si on nous dit que Twitch est une plateforme qui se fait à perte. Tu peux négocier pour avoir 70 % pour le streamer et 30 % pour eux. Ce qui est mon cas, mais j’ai beaucoup de chance car c’est possible uniquement pour les streamers les plus suivis, et les conditions d’accès sont complètement arbitraires, et c’est scandaleux. »

Sur TikTok, beaucoup de vues, peu de « fonds »

Ces dernières semaines, on apprenait que TikTok avait dépassé YouTube en temps de visionnage moyen aux États-Unis, mais également le cap du milliard d’utilisateurs mensuels dans le monde. Alors, TikTok proposerait-il une issue plus favorable aux créateurs de contenu ? Ce qui est certain, c’est que des influenceurs s’y créent du jour au lendemain, les statistiques de visionnage affolent les agences marketing, et les vidéastes ont cessé, pour la plupart, de s’en moquer. Certains l’ont totalement adopté, comme l’historienne Manon Bril (déjà 150 000 abonnés et plusieurs partenariats avec des musées), en complément de leur chaîne YouTube, pour maintenir un lien avec leur audience et toucher un nouveau public.

Mais là encore, l’expérience de création n’est pas sans risque. « TikTok est un endroit riche de tellement de choses, estime Alphi, vidéaste et réalisateur. Mais le réseau a explosé il n’y a pas deux ans et les gens sont déjà en train de s’interroger sur ce qu’il faut faire pour que ça marche. » Les possibilités de rémunération, y compris via le fonds de 60 millions d’euros lancé en septembre 2020 pour les créateurs et créatrices européens, sont à ce jour encore très limitées.

Vito, TikToker français comptant plus de 1,4 million d’abonnés, nous a expliqué avoir « touché 3 500 euros avec ce fonds depuis le début » . « C'est viable si vraiment tu spammes à fond avec des vidéos, mais je pense que pour te faire un SMIC, il faudrait être dans le top 3 %. Aujourd'hui, je suis très dépendant des partenariats avec les marques. En ce moment, on a beaucoup de demandes donc c'est cool, même si cela reste très précaire. » S’il estime que TikTok représente la « nouvelle plateforme de l'influence » , l’une des rares où l’on peut encore faire des millions de vues, Vito regrette des chiffres de visionnage très variables et « une pression permanente qui peut vite devenir malsaine » .

Amocide, jeune créatrice de contenus ayant émergé sur TikTok, préfère développer des vidéos sur YouTube, où elle n’est pas contrainte par les limites de temps ou par la haine de certains commentaires sur le réseau social chinois.

Parmi les vidéastes de YouTube, et au-delà de la concurrence, certains fantasment, souvent en plaisantant, un retour en force de Dailymotion ou l’arrivée d’une plateforme décentralisée, capable de renverser le géant de la vidéo. Mais dans les faits, personne n’y croit. « Les alternatives ne marcheront jamais, on est sur YouTube depuis trop longtemps, estime Mélanie, vidéaste, créatrice de la chaîne La Manie du Cinéma. A-t-on envie de repartir à zéro dans un endroit dont on ignore le succès potentiel ? Il y a un monopole de YouTube, qui est là, qui est ancré. C’est comme la télévision, c’est là. »

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