les deux streamers dans une pièce violette

Sur Twitch, la gauche réapprend à militer en se marrant

© Dany et Raz via Twitch

Depuis un an et demi, les streamers Dany et Raz proposent aux militants de gauche de pratiquer le débat avec un humour décomplexé, bien loin de la cancel culture. Est-ce sur Twitch que la gauche va se réinventer ?

Ils parlent cash, s'accaparent les insultes homophobes et réveillent une gauche qualifiée aujourd’hui de « woke ».  « Ils » se sont Dany et Raz, deux streamers qui animent sur Twitch des émissions politiques suivies par plus de 20 000 personnes et qui peuvent cumuler jusqu'à 2000 personnes sur un live, un très bon score pour ce type de contenu. Très critiqués sur Twitter, à la fois par l’extrême droite qu’ils confrontent sans cesse, mais aussi par une partie de la gauche, ces deux commentateurs et débateurs sont à l’origine d’un mouvement. Ils l'appellent parfois la « gauche no cap » et elle pourrait bien assurer un renouveau du débat politique sur les réseaux. Décryptage.

Faire du débat politique, un match de boxe

La « gauche no cap », l'expression vient de la culture rap. « No cap, c'est une expression populaire qu’on s’est réapproprié, explique Raz. Ça veut dire que tu vas parler vrai, que tu vas dire des choses réelles, des vérités sans filtre et c’est la manière dont on voit notre stream. » Pour Dany Caligula, ancien youtubeur de vulgarisation philosophique sur la chaine Doxa, le « no cap » s’oppose surtout à la manière dont les échanges sont menés en politique et notamment à gauche. « On n'aime pas trop le petit ton universitaire et professoral des socio-démocrates, indique-t-il. La vulgarisation culturelle qui se dit politique, mais qui n'ose pas vraiment dire les choses. » 

À quoi ressemble cette nouvelle forme d’expression ? Concrètement, les streams sur Twitch de Dan et Raz reposent souvent sur ce qu'on appelle des « réact ». Ils s'agit d'extraits de vidéos – des reportages, des interviews – qu’ils coupent dès qu’ils veulent débattre ou approfondir un thème avec leur communauté.

L'interaction avec le chat prime avant tout. Chacun peut réagir en temps réel aux vidéos, donner son avis, exprimer son mécontentement ou jouer les trolls. Le langage est parfois cru et l'ambiance ressemble aux tribunes surchauffées d'un ring de boxe, notamment pendant la retransmission du débat entre Eric Zemmour et Jean-Luc Mélenchon

Redonner à la culture de gauche son humour Hara-Kiri

Mais l’humour un peu provocateur est pour eux un élément essentiel. « L'une des particularités des streams en France, c'est d'éviter absolument les sujets politiques et polémiques, explique Raz. Il faut toujours vexer le moins de monde possible pour avoir l'audience la plus large possible. Même les streams politiques de gauche sont lisses, avec des chats hyper modérés qui vont te ban dès que tu fais une blague. »

Cette question de l'humour politique sur les réseaux n'a l'air de rien comme ça, mais elle représente un enjeu important sur la manière de communiquer. En 2016, une grande partie de l'électorat de Donal Trump, plutôt située à l'extrême droite, s'était retrouvée sur des forums comme 4chan où s'échangeaient des mèmes et des blagues féroces critiquant le camp féministe et LGBT. Soucieuse d'établir des endroits en ligne sans micro-agression, une certaine partie de la gauche a créé des environnements où la parole est surveillée, voire étouffée, par une forme de pureté militante.

« On s'est demandé pourquoi on avait laissé à l'extrême droite le terrain de l'humour, du shitpost (conversation absurde et trollesque) et des mèmes, poursuit Dany. Depuis 2016, l’adage qui revient souvent sur le web c’est "The left can’t meme" que l’on pourrait traduire par "la gauche n’est pas marrante". Pourtant à la base, la culture de gauche c’est Coluche, Hara-Kiri ou l’esprit Canal » .

Un safe space sans modération

Pour assurer cette liberté d’expression, les deux streamers ont donc décidé de ne pas modérer le chat, un choix qui est totalement à contre-courant de la tendance actuelle. « Notre public LGBT fait énormément de blagues vénères où ils renversent leurs stigmates, indique Dany. On reprend l’humour des droitards pour mieux le désamorcer. Dans le chat, ça s’insulte à coups de « PD », on rigole sur le grand remplacement et on annonce qu’on va transexualiser les masses. L’idée c’est aussi de blaguer sur les pressions que l’on subit plutôt que d’adopter une posture de victime. »  

Pour lui, il s’agit de la meilleure stratégie pour contrecarrer les tentatives de harcèlement venant de l’extrême droite. « Je comprends les autres streamers qui veulent instaurer un safe space et qui refusent tout ce qui peut s’apparenter à de l’homophobie dans son chat, poursuit-il. Nous on a eu la stratégie inverse. On a décidé de créer un safe space où il était possible de balancer des vannes LGBT. Quand un droitard vient nous insulter, il est tellement noyé dans la masse et il se fait tellement troller par le chat, qu’il finit par s’en aller. » 

En fin de compte, seules les paroles racistes ou les remarques sexistes, « venant souvent des mecs de gauche, sur des meufs de droite », sont susceptibles de provoquer un ban. Mais ces derniers restent très rares alors que leurs streams cumulent entre 1 500 et 2 000 personnes en direct ; du jamais vu sur Twitch en termes de modération ! En retour, les deux animateurs s'enorgueillissent d’avoir la communauté la plus diversifiée des streams politiques. « On a du militant LGBT, des antiracistes, des geeks ou bien des darons anciens militants à la CGT, indique Raz. Ils se sentent libres chez nous de pouvoir se marrer avec la politique. »

Tactique anti-cancel

Il reste toutefois un prix à payer pour cette liberté. Pour regarder ces vidéos lives qui durent souvent quatre heures, il faut posséder les codes, accepter la présence d’un humour parfois trash qui peut en dérouter plus d’un. Sur Twitter, Dany et Raz sont très souvent pris à parti par une minorité de militants de gauche qui estime qu’ils adoptent un peu trop les codes humoristiques de la fachosphère. Ces shitstorms à répétition marquent bien souvent la limite de leurs émissions qui ne s’adressent pas au plus grand nombre. Mais ça ne les empêche pas de persévérer. « La seule manière de résister aux harcèlements et aux tentatives de cancel, c’est de continuer à faire ce qu’on fait et surtout d’être sûr de soi et de ses idées, conclut Dany. Il y a un an, je n’aurai pas eu cette assurance-là, mais quand je vois les choses évoluer, je me dis que la gauche no cap aura peut-être des chances d’être hégémonique dans le futur. »

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