Ifeoma Ozoma

Comment Ifeoma Ozoma, la lanceuse d'alerte de Pinterest, a fait plier la Silicon Valley

Ifeoma Ozoma vient de rentrer dans l’Histoire. La loi « Silenced No More Act » est entrée en vigueur. Les salariés discriminés peuvent désormais briser les clauses de confidentialité imposées par les géants de la tech. Et c'est grâce à elle.

« Cette femme est extraordinaire. Elle a vécu des expériences douloureuses, mais elle a réussi à les transformer en solutions inédites, pour elle-même et pour tous ses confrères. Je dirais même qu’elle est l’initiatrice d’un véritable mouvement » . Ainsi John Tye, l’avocat de Frances Haugen, parle d’Ifeoma Ozoma, spécialiste américaine des politiques publiques sur le secteur des nouvelles technologies. À peine trentenaire, elle s’est fait connaître en juin 2020. Elle révélait alors sur Twitter avoir été victime chez Pinterest de diverses formes de menaces, de représailles, de discriminations racistes et sexistes. « Je ne devrais pas avoir à partager cette histoire, mais voilà, écrivait-elle alors, Pinterest vient de déclarer sa « solidarité » avec Black Lives Matter. Quelle blague ! »

Ifeoma Ozoma : seule contre tous chez Pinterest

On pourrait voir dans ce post les mots amers d’une ancienne employée envers une entreprise dont elle a démissionné. Mais c’est un risque énorme que prit en réalité l’ancienne chargée des relations publiques et des relations avec le gouvernement du réseau social américain, comme le rappelle le New York Times. Car elle brisait ici la fameuse « clause de confidentialité » qu’elle avait, « comme tout·e employé·e de son secteur, dû signer avec son contrat d’embauche, sans en comprendre la portée ni les subtilités », comme elle l’explique au podcast « Then there’s California ». Sous prétexte de protéger les informations sensibles et stratégiques de l'entreprise, les « non-disclosure agreements », comme on dit aux États-Unis, permettent aux employeurs de s’assurer que leurs salariés ne diront jamais rien de négatif à leur égard. Une loi du silence qui ne dit pas son nom, tant il est impossible d’en briser l’omerta. Le risque ? Se retrouver non seulement au chômage mais aussi sans couverture maladie, les entreprises conditionnant celle-ci à la signature de la fameuse clause. Cette confidentialité s'étend parfois au-delà de la durée du contrat et peut se combiner avec une « clause de non-réaffiliation » ou une « clause de non-concurrence post-contractuelle ». Ad vitam æternam. « Il est scandaleux que vous puissiez travailler ainsi quelques mois pour une entreprise, et qu’elle puisse vous tenir responsable de certains de vos actes et de vos paroles pour le reste de votre vie, déclarait-elle dans le même podcast. Ce n’est tout simplement pas américain ». 

Les révélations d’Ifeoma Ozoma sont affligeantes pour Pinterest. Il y eut d’abord le doxing – pratique qui consiste à divulguer des données personnelles sur l'identité et la vie privée d'un individu dans le but de lui nuire NDLR – par un de ses collègues. Celui-ci n’avait pas apprécié qu’Ozoma suggère à la société d’ajouter un avertissement de contenu aux messages d’un commentateur politique d’extrême droite proche des suprématistes blancs, Ben Shapiro. Le collègue froissé avait donc publié le nom, le téléphone, les données personnelles d’Ifeoma Ozoma sur des sites extrémistes, qui avait donc reçu des menaces de mort. Pinterest n’avait pas cru juste d’intervenir, ni pour soutenir Ifeoma Ozoma, ni pour s’opposer à leur employé-trolleur... Ozoma révèlera plus tard qu’elle subissait déjà à l’époque diverses formes de traitements discriminatoires, refus de promotion, inégalités de salaire par rapport à des collègues blancs, allusions sexistes et autres humiliations.

Plus qu'un coup de gueule, risquer sa carrière contre la « loi du silence »

Dans l’entreprise, certains n’ont jamais apprécié cette nouvelle recrue qui s’opposait farouchement, dès qu’elle en avait l’occasion, aux contenus éditoriaux douteux relayés jusqu’ici indifféremment par le réseau social. Elle avait ainsi convaincu Pinterest de ne plus publier certains messages conspirationnistes bourrés d’infox sur le Covid.

Critiquée par l’un de ses supérieurs hiérarchiques, qui essaye de la blâmer en faisant acte de mauvaise foi sur ce sujet, elle démissionne de son poste au printemps 2020, et dépose plainte auprès du California Department of Fair Employment and Housing (DFEH), pour « traitement discriminatoire de salaire en raison de sa couleur de peau ». Elle recevra moins d’un an d’indemnités de la part de son employeur. Quelques mois plus tard, une autre femme, Françoise Brougher, obtient pour sa part un dédommagement de 22,5 millions de dollars de Pinterest dans le cadre d’une poursuite pour discrimination fondée sur le genre. Une forme insidieuse de racisme, s’offusquent alors de nombreux acteurs de l’industrie des nouvelles technologies.

Le mouvement s’amplifie dès lors, incitant d’autres actionnaires à porter plainte contre Pinterest pour des motifs similaires ou proches. Mais c’est à leur avocat Peter Rukin qu’Ifeoma Ozoma et Aerica Shimizu Banks doivent leur plus grand accomplissement : la loi « Silenced No More ». Et si on modifiait la loi ? leur suggère celui-ci après leur démission. La loi californienne ne reconnaissait en effet pas jusque-là les discriminations raciales comme motif de rupture légitime d’une clause de confidentialité, d’où la très maigre compensation obtenue. Les deux femmes contactent une sénatrice démocrate de l’État de Californie, Connie Leyva, le trio se met au travail et accouche rapidement d’un projet de loi signé par le gouverneur de l’État, Gavin Newsom, à l’automne dernier. Loi qui vient tout juste de prendre effet ce premier janvier. Plusieurs commentateurs en voient d’ores et déjà les conséquences, John Tye nous ayant par exemple confié qu’il constatait « une augmentation sans précédent des initiatives de whistleblowing dans le secteur en Californie, depuis le début de l’année ».

« Silenced No More », premier pas d’un long combat contre les abus au travail dans la Silicon Valley

Née à Anchorage, Alaska, Ifeoma Ozoma est la fille de deux immigrés nigérians. Diplômée en sciences politiques de l’université de Yale, elle a également travaillé pour Google au bureau de Washington D.C., avant de rejoindre l’équipe des relations internationales de Facebook. Après la déferlante des révélations de 2020, elle a quitté la Silicon Valley pour s’installer à Santa Fe, Nouveau-Mexique. Quand elle n’est pas occupée à recueillir les œufs de ses poules ou à prendre soin de sa ferme, elle continue depuis là-bas à défendre les travailleurs de la tech. Ainsi de cette bataille retentissante remportée contre Apple en septembre 2021, devant les tribunaux, qui force dorénavant la boîte à la pomme à inclure dans ses contrats de travail un paragraphe indiquant que leur employé·e « ne sera pas empêché·e de discuter ou de divulguer des informations sur des actes illégaux sur le lieu de travail, tels que le harcèlement ou la discrimination » . Ainsi également du Tech Worker Handbook, le site Web qu’elle a créé en octobre 2021, pour offrir aux travailleurs de la technologie des conseils sur la façon de signaler les mauvais traitements infligés par leurs employeurs, naviguer dans les accords de non-divulgation, se protéger contre la surveillance de l’entreprise ou les menaces physiques. En haut du site, un slogan : « La préparation, c’est le pouvoir » . « Il est vraiment triste que nous ayons encore un tel manque de responsabilité au sein de l’industrie de la technologie, a déclaré Ifeoma Ozoma dans une interview, et que des individus soient obligés de prendre la parole pour que cela change » .

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