John Tye

Rencontre avec John Tye, l’avocat des lanceurs d’alerte qui s'attaquent aux Gafam

Si les lanceurs d'alerte se multiplient dans la Silicon Valley, c'est grâce à des personnalités comme John Tye, l'avocat de Frances Haugen. Portrait d'un homme qui va plus loin que la colère.

Il est surtout connu pour être l’avocat de Frances Haugen, l’ancienne employée de Mark Zuckerberg à l’origine du récent scandale des Facebook Files. Mais il a représenté bien d'autres lanceurs d’alerte, comme celui, anonyme et ukrainien, qui provoqua le premier impeachment du président Trump, ou encore le journaliste du New Yorker à l’origine des affaires Weinstein, Epstein mais aussi Gina Haspel (l’ancienne directrice de la CIA). Bref, John Napier Tye est un homme qui pèse lourd dans l'écosystème qui soutient les lanceurs d'alerte. Lui-même vient de là : il est à l’origine, en 2013, de « l’autre affaire » de la NSA, comme on l’appelait alors, l’Executive Order 12333, aussi problématique que le programme PRISM dénoncé par Edward Snowden. Mais malgré ces impressionnants faits de gloire, John Napier Tye reste d'abord et avant tout un homme de l’ombre. Peu enclin à se confier, il préfère attirer l’attention sur les whistleblowers qu’il défend. Portrait d’un homme aussi discret qu'extraordinaire.

Depuis 2017, l'ONG Whistleblower Aid vole au secours des lanceurs d'alerte

« J’aimerais qu’on parle d’abord de Whistleblower Aid », indique-t-il. Cette ONG qu’il a créée en 2017 avec l’avocat Mark S. Zaid « défend les lanceurs d’alerte de tout type, et de toute nationalité, en s’appuyant sur une équipe de juristes spécialisés ». Chaque jour, lui et ses collègues reçoivent ainsi des coups de fil ou des courriels sécurisés via des serveurs d’anonymisation comme TOR, des plateformes comme Signal, de lanceurs d’alerte travaillant aux États-Unis comme à l’étranger. Si Whistleblower Aid n’est pas la seule structure à défendre légalement les lanceurs d’alerte (on citera notamment le National Whistleblower Center, qui fera l’objet d’un article à venir), elle se distingue par la gratuité qu’elle offre à tous ses clients (voir ici). L’ONG est financée par les dons, le mécénat, le crowdfunding

Dans le cas de Frances Haugen, Whistleblower Aid a ainsi commencé par mettre en place une page Gofundme, qui a, à ce jour, récolté près de 70.000 dollars. « Je préfère ne pas rentrer dans les détails de cette affaire ultra-médiatisée », prévient-il, « dont je ne suis de toute manière que l’un des acteurs parmi tant d’autres ». Son travail, au fond, c’est d’être la partie submergée de l’iceberg. « Notre ONG accompagne nos clients au cours des différentes étapes de ce processus délicat qu’est la divulgation d’informations sensibles, mais elle organise aussi la logistique que cela implique ». Les répercussions et les représailles sont parfois terribles pour ceux qui décident de briser l’omerta dans les nouvelles technologies, cet univers où les mots d’ordre sont « intérêt du groupe », « secret professionnel », « accords de confidentialité », etc. (« corporate interest », « secret policy », « confidentiality agreement »). Comme dans l’excellent roman de Dave Eggers Le Cercle, ces lanceurs d’alerte voient parfois leur vie professionnelle et sociale s’écrouler du jour au lendemain. 

De ce fait, Whistleblower Aid est là pour celles et ceux qui se retrouvent licenciés et mis au banc de leur industrie à la suite de leurs révélations, et ne peuvent plus compter que sur eux mêmes. L’ONG propose de les héberger, de les aider financièrement. John évoque « les billets d’avion, les hôtels, les conseillers en sécurité, les systèmes de gestion de documents, les téléphones portables sécurisés ». Ainsi que sa difficulté à trouver des soutiens financiers dans ces cas. « Lever les fonds nécessaires pour s’attaquer aux Big Tech s’est révélé plus difficile que nos efforts précédents contre des acteurs politiques tels que Donald Trump », confiait-il déjà récemment au Financial Times. De fait, ses donateurs habituels travaillent d’une façon ou d’une autre avec les mastodontes des GAFAM auxquels son ONG a de plus en plus affaire... On ne s’étonne guère qu’ils hésitent à se lancer dans de telles opérations, ou qu’ils n’apparaissent en tout cas pas sur son site web.

Après l'affaire des Facebook Files, la Silicon Valley aux prises avec ses géants

Un vent de fronde et de révolte souffle aujourd’hui dans la Silicon Valley. En quelques semaines à peine, le scandale Facebook a déjà fait de nombreux émules, incitant toujours plus d’employés à sortir du bois pour témoigner de faits aussi graves dans d’autres entreprises parmi les plus prestigieuses, les mieux cotées en bourse. Les langues se délient chez Meta, Instagram, Amazon, Pinterest et consorts, dont les méfaits défrayent la chronique presque chaque semaine, à tel point que certains CEO doivent répondre de leurs actes devant le Sénat. Tye est derrière un nombre important de ces cas. Qui est donc cet homme qui s’évertue ainsi à défendre sans relâche celles et ceux qui osent dire la vérité, sans en tirer de bénéfice ?

John Napier Tye est né en 1976, dans une banlieue de Boston. Passionné par les sciences depuis son enfance, il étudie les systèmes complexes et l’informatique à Duke University, les sciences sociales à Oxford grâce à une bourse Rhodes Scholarship puis le droit à Yale, où il passe son barreau en 2007 et devient docteur. Son nom est resté gravé dans les annales de cette université. Dans un geste inédit pour l’époque, il convainc son université de respecter une politique de neutralité carbone. L’institution s’engage à compenser l’empreinte carbone des déplacements de ses étudiants et de son corps enseignant par des investissements dans les énergies renouvelables. Est-ce cette initiative ou son engagement pour défendre des familles en difficulté financière à la Nouvelle-Orléans qui incite un de ses anciens professeurs, Michael Posner, à le recruter au Département d’État ? Jeune directeur de la section « Liberté informatique » du « Bureau de la Démocratie, des Droits Humains et du Travail », il a pour mission de promouvoir, aux quatre coins du monde et au nom des États-Unis, les valeurs qui furent aux origines du Net : liberté d’expression, neutralité du net, droits digitaux, accès libre à la toile. 

« Je croyais que mon gouvernement, confronté au scandale, prendrait les mesures qui s’imposent. J’étais naïf »

Quand Edward Snowden révèle, en juin 2013, comment la National Security Agency (NSA) surveille l’ensemble de la planète et ses habitants, il est au cœur de la riposte que tente d’organiser le gouvernement pour lequel il travaille. Les réunions de crise s’enchaînent, il s’agit de donner des arguments à la Maison-Blanche, contre-attaquer en rappelant les bonnes pratiques de l’administration en matière de numérique. Ce qu’il découvre alors, notamment lors de deux de ces meetings avec les directeurs de la NSA, le préoccupe et le tourmente. Un programme méconnu, mis en place par Ronald Reagan à la fin de la Guerre Froide, l’Executive Order 12333, permet en effet au gouvernement américain d’espionner qui il veut, à partir du moment où cette personne ne se trouve pas sur le sol américain. « Ce qui n’a plus grand sens depuis l’invention de l’Internet, précise John, puisque les données de tout un chacun, où que l’on soit et quel que soit sa nationalité, sont désormais stockées sur des giga-serveurs répartis aux quatre coins du globe ». Or si le président Barack Obama annonce bien dans son discours de 2014 un certain nombre d’actions censées mettre fin aux abus et méfaits du programme PRISM (du moins en apparence), il « oublie » de mentionner l’existence de l’Executive Order 12333. « Je croyais que mon gouvernement, confronté au scandale, prendrait les mesures qui s’imposent, sourit-il aujourd’hui. J’étais naïf ». Tye informe ses supérieurs hiérarchiques, il demande à rencontrer le directeur de la NSA, puis des membres de la Chambre des représentants et du Sénat. En vain : rien ne bouge, le décret de loi n’est pas remis en question. Il dépose alors une plainte auprès de l’inspecteur général du Département d’État : le décret 12333 constitue, argue-t-il, une « violation du Quatrième Amendement de la Constitution des États-Unis ». 

« Monsieur Tye n’a pas contacté Wikileaks, précise sa biographie. Il a engagé deux avocats, et ce n’est qu’après avoir démissionné qu’il publie une tribune dans le Washington Post, pour expliquer sa démarche. S’il tient à donner ces précisions, c’est pour se distinguer de Julian Assange et de Wikileaks. « Lancer l’alerte, ce n’est pas divulguer (to leak), précise-t-il. Trop de gens ont tendance à confondre ces deux actions complètement différentes ». Comme il l’écrit dans le Post : « Je n’ai jamais révélé de documents confidentiels, et je ne le ferai jamais. Je crois en l’importance du secret défense, élément essentiel de notre sécurité nationale ». Sa démarche à lui est bien différente : « J’ai promis sur la Constitution de mon pays de ne jamais dévoiler d’informations secrètes, mais aussi de protéger cette même Constitution. En dénonçant le décret 12333, je ne fais que respecter cette promesse. Et je le fais en respectant la loi, comme j’invite tous les lanceurs d’alerte à le faire ».  

Dans ses fonctions de « Chief Disclosure Officer » de Whistleblower Aid, il suggère de plus en plus souvent à ses interlocuteurs d’agir de façon anonyme, maintenant que c’est autorisé par la loi américaine. « Il n’y a aucune raison à ce que, parce que vous lancez l’alerte, vous perdiez votre boulot ou quoi que ce soit d’autre. » Il rappelle au contraire les « SEC rewards » (« récompenses ») auxquels peuvent prétendre les lanceurs d’alerte. « Avez-vous des renseignements sur une violation des lois américaines ? indique une section dédiée de son site web. Vous pourrez peut-être recevoir des millions de dollars en signalant cette information ». Avis aux amateurs. 

commentaires

Participer à la conversation

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.