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Un bout de pierre à la forme des États-Unis fissurée et brisée
© mphillips007 via Getty Images

Pire que Facebook, comment Amazon a fracturé les États-Unis

Le 7 juill. 2021

Alors que Jeff Bezos quitte la direction d’Amazon, le livre Le Système Amazon, une histoire de notre futur (Seuil, juin 2021) du journaliste Alec MacGillis fait un bilan des États-Unis transformés – voire défigurés – par l’entreprise titanesque qu’il a mise au monde. 

Le coupable idéal de la division des États-Unis ? Facebook, bien sûr. Puisque le réseau social a polarisé les débats et fait monter l'extrémisme. On s’intéresse moins aux conséquences d’un autre géant – Amazon – qui a pourtant transformé en profondeur des régions entières et creusé leurs inégalités. Éradiquant le commerce local, changeant les façons de travailler, influençant le prix de l’immobilier et les politiques économiques locales, métamorphosant les manières de consommer. 

Chaque territoire a un rang 

Dans une enquête fleuve, Alec MacGillis, journaliste politique au New Yorker et Propublica, fait le portrait d’une Amérique transformée de bout en bout par le géant de l’e-commerce. À la manière d’un romancier naturaliste, l’auteur détaille avec minutie les trajectoires de chacun des personnages, ainsi que les lieux où ils vivent et travaillent, pour mieux analyser l’effet de l’entreprise de Jeff Bezos. 

Le journaliste fait un constat simple : les disparités régionales ont pour principale cause la concentration des activités économiques par une poignée d’entreprises. Et pour Alec MacGillis, Amazon offre « la loupe idéale pour observer les clivages qui divisent le pays, car elle est présente à peu près partout sous des formes très diverses ». L’objectif du livre n’est pas nécessairement de décrire les mécanismes de l’entreprise – d’autres l’ont fait avant – mais d’observer de plus près « l’Amérique que son ombre grandissante éclipse » au profit de la « one click America ».  

Et l’ombre d’Amazon ne cesse de grossir. Alec MacGillis rappelle à ce titre des chiffres saisissants sur la croissance de l’entreprise. « L’entreprise emploie 750 000 employés à travers le monde, et 400 000 rien qu’aux États-Unis, l’écrasante majorité d’entre eux dans ses plus de 200 centres de distribution, centres de tri et autres lieux de livraison. (...) Durant l’été 2019, elle en embaucha 97 000, soit quasiment l’équivalent de toute la main-d’œuvre de Google. Et c’était avant la frénésie d’embauches qui allait arriver avec la pandémie du printemps 2020 », écrit l’auteur. Au fil de cette ahurissante expansion, « Amazon a segmenté le territoire en différents types de lieux, chaque catégorie ayant un rang, un revenu moyen et un objectif bien définis. Non contente d’altérer le paysage national, elle a également remodelé le paysage des opportunités professionnelles aux États-Unis – les options qui s’offrent aux gens, leurs perspectives d’avenir, de vie. »

Les anciens territoires industriels obligés de se plier à l’enfer des entrepôts

Au rang le plus bas, on trouve des régions en crise économique sur lesquelles Amazon peut avoir facilement une emprise. Le journaliste prend l’exemple de Baltimore, ancienne ville industrielle au sud de Washington, devenue terre de deux énormes « fulfillment centers », là où les commandes des clients sont emballées. Des infrastructures pour lesquelles les États se battent à coups d’avantages fiscaux et de subventions. Car aux yeux des territoires en crise, Amazon apporte une promesse alléchante : des emplois par milliers. Sauf que ces emplois sont bien moins payés que les précédents. « Le salaire médian dans l’entreprise ne dépasse pas les 13 dollars de l’heure, soit 28 000 dollars par an, un chiffre tellement bas que, quand bien même sa main-d’œuvre ne cesse de croître, il fait baisser le revenu moyen national des travailleurs en entrepôts », pointe le journaliste. 

Retour en arrière

L’auteur décrit un véritable retour en arrière en matière de droit du travail. Il prend l’exemple frappant de William Kenneth Bodani Jr., un conducteur de transpalettes de 69 ans. Le sexagénaire est payé 12 dollars de l’heure, travaille de manière automatique dictée par le rythme des robots de l’entrepôt, et est obligé d’uriner derrière son transpalette, quand il dépasse son temps de pause autorisé. Dans une autre vie, il travaillait pour une usine de sidérurgie située à l’exact endroit de l’entrepôt d’Amazon. Il gagnait le triple. Il avait réussi à obtenir plusieurs avantages – 7 semaines de congés notamment – moyennant des années de combats syndicaux.

« Plusieurs décennies durant, (les travailleurs des usines) avaient joui des bénéfices d’un travail qui payait mieux et était plus sûr que ce qui existait auparavant, ce qui leur avait également apporté la dignité de pouvoir subvenir aux besoins de leurs familles en menant une vie de classe moyenne et de pouvoir négocier les conditions de leur propre emploi sur une sorte de pied d’égalité. Or les choses revenaient maintenant au point de départ. »

Un million de mètres carrés de data centers

L’autre conséquence de la présence d’Amazon sur ces territoires, c’est la destruction d'une partie de l’économie locale. Un chapitre du livre décrit la manière dont Amazon a détricoté le tissu économique d'El Paso au Texas. Là, trois entreprises de fournitures de bureau – auparavant prospères – tentent de se défendre tant bien que mal face aux manœuvres du géant pour faire en sorte qu’écoles, hôpitaux et entreprises se fournissent sur son site. Amazon n'impacte pas seulement un secteur mais toute la ville, car les impôts payés par les entreprises locales en perte de vitesse s’amoindrissent. 

Autre territoire, autre catégorie : en Virginie, ce sont les data centers qui poussent comme des champignons, quitte à empiéter sur des réserves naturelles. La topographie de cet État et surtout ses réductions d’impôts en font une zone idéale pour les centres de données géants, précieux au développement d’Amazon web service, le service cloud de l'entreprise.

Les effets secondaires de l’hyperprospérité 

On pourrait penser que le rang supérieur, Seattle où Jeff Bezos a installé le siège d’Amazon en 1994 en raison de ses taux d’imposition avantageux – l’obsession du dirigeant – et de son vivier de profils tech (Microsoft était déjà là avant), soit le grand gagnant du système Amazon. Certes, la reconversion de cette ville moyenne en centre « hyperprospère » est impressionnante.

Celle qui était autrefois symbole du mouvement grunge est devenue un étalage de richesse, décrit le journaliste. On y croise un bar avec menu spécial millionnaire, un défilé permanent de Tesla et de 4x4, des appartements terrasses de 900 mètres carrés vendus 5 millions de dollars… Un enrichissement éclair permis par la présence d’entreprises comme Starbucks et Microsoft, mais surtout d’Amazon qui embauche 45 000 salariés dans la ville. Ces salariés cols blancs touchent en moyenne une rémunération annuelle de 150 000 dollars, et occupent un cinquième du parc de bureaux de la ville. Détail éclairant : à l’aéroport, une file d’attente chez les compagnies Delta et Alaska leur est réservée. 

Mais seule une minorité des habitants de Seattle profite de cet enrichissement. Certaines populations, comme la communauté noire, se sont au contraire appauvries. Les revenus des entreprises numériques, qui auraient pu bénéficier aux écoles et réseaux de transport de la ville ne sont pas taxés par l’État de Washington, rappelle Alec MacGillis. Pourquoi ? Parce que c’est justement un argument pour faire venir et rester ces entreprises. 

Gentrification, un mot trop faible pour décrire Seattle

Pour la plupart des habitants de Seattle, la principale conséquence de l’installation du gigantesque siège d’Amazon est la flambée des prix de l’immobilier, la plus forte du pays. En 2017, le prix moyen d’une maison à Seattle était de 700 000 dollars, deux fois plus que cinq ans auparavant. Il grimpe à plus de 800 000 euros un an plus tard. Les prix augmentent et le type de logement change. Les quartiers réservés aux maisons essentiellement individuelles sont de plus en plus nombreux, y compris près du centre. Cette crise du logement a participé à l’essor des personnes sans domicile : + 20 % entre 2016 et 2017.

Autre conséquence de l’emprise d’Amazon sur Seattle : la diminution de la population noire, notamment dans le Central District, quartier à 70 % noir dans les années 1980 contre moins de 20 % en 2016. « La transformation avait été si radicale que le mot gentrification était trop faible pour en saisir l’ampleur », écrit Alec MacGillis à propos de ce quartier.

En France, une accélération en vue

Et les tentatives de militants et élus politiques pour taxer davantage l’entreprise et distribuer les richesses (notamment au profit des sans-abri) ont été vaines. Amazon menaçait de stopper la construction de bureaux (et donc de nouveaux emplois) dans la ville en cas de taxation plus sévère. L’entreprise a été soutenue par une importante partie de la population de Seattle, pourtant à gauche de l’échiquier politique. « Comment une ville pâtissant des effets secondaires de l’hyperprospérité pouvait, dans le même temps, être si fébrile et apeurée de perdre sa poule aux œufs d’or ? », se demande l’auteur. 

De quoi nourrir une réflexion sur les effets secondaires du développement d’Amazon en France. L’entreprise a récemment annoncé vouloir y accélérer son expansion.

Marine Protais - Le 7 juill. 2021
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  • Bonjour,
    votre article pu la prise de partie classique :
    1. Personne n'a mis le couteau sous la gorge des employés
    2. vous ne comparez pas les conditions de travail des mêmes métiers mais celles d'autres métiers dans d'autres entreprises : le biais est énorme
    3. vous ne comparez pas les salaires de postes équivalents.
    Bref votre incitation pue !!!