Une fille allongée sur un canapé

Soirées devant la télé, sorties entre potes annulées... Mais pourquoi avons-nous la flemme de tout ?

Sensation de courir après le temps, d'avoir perdu la maîtrise de notre agenda... Pour le journaliste et auteur Vincent Cocquebert, notre flemmardise vient de ce qu'il qualifie de « société de la dernière minute. » Interview.

Connaissez-vous ce plaisir coupable ? L'envoi de ce texto parfois juste quelques minutes avant le verre prévu de longue date : « En fait je ne vais pas pouvoir. » Au lieu d'aller faire la fête, on se fait livrer des burgers, on enchaîne les séries sud-coréennes, et on se love dans la bulle de confort décrite par l'anthropologue italien Stefano Boni. D'où nous vient ce comportement dévitalisant ? D'après Vincent Cocquebert, auteur de La Civilisation du cocon (Arkhê), pandémie et confinement nous auraient fait basculer dans un nouveau paradigme, celui de « la dernière minute ». Interview qui décortique nos paradoxes et tiraillements.

Quand avez-vous commencé à sentir cette société de la dernière minute ?

Vincent Cocquebert : C'est un ensemble de signaux qui font syndrome. Après le confinement, les gens étaient dans l’impossibilité grandissante à se projeter, même sur du moyen terme : organiser le futur devenait complexe et problématique. La domiciliation forcée pour raison sanitaire a créé une rupture dans nos continuums de vie, une sorte de déstructuration de notre temps. Cela nous rendait incapables d’entrer dans un processus de projection, processus pourtant nécessaire pour être dans l’action au jour le jour. Le baromètre sur la jeunesse de 2021 indique par exemple que seul un quart des jeunes sont capables de se projeter sur le long terme : quand la jeunesse n’arrive plus à envisager sa propre réalisation, c’est inquiétant, et cela parle beaucoup plus d’état psychologique que d’une réalité sociologique. En parallèle, les professionnels de l’événementiel et du tourisme observaient que les gens ne prévoyaient plus rien, que les billets partaient toujours dans les derniers jours ou heures. À peu près à ce moment-là, de nouveaux services ont émergé, basés sur la promesse d’une livraison de produits en 10 minutes, comme Gorillas, Flink ou Zapp. On était pourtant censé penser le fameux « monde d’après » , fondé sur des valeurs de temps longs, à la fois plus introspectif et réflexif, et plus collectif. Or, c’est l’exact contraire qui est apparu, comme si notre nature pulsionnelle de machine désirante contrariée et frustrée nous poussait à rattraper ce temps confiné jugé « perdu. » Cela s’est traduit par le besoin d’intensifier en permanence notre existence.

Quelles sont les caractéristiques de ce modèle de société ?

V. C. : L’historien français François Hartog parlait de présentisme pour décrire la manière dont l’individu contemporain investit le moment présent, beaucoup plus que le futur ou le passé (hormis au travers de la nostalgie, qui n’a jamais autant fasciné la jeunesse). De son côté, le philosophe allemand Hartmut Rosa évoquait l’accélération du temps qui frappe nos sociétés modernes et affecte tous les pans de nos vies. Tout cela reste profondément d’actualité, mais il me semble que la société de la dernière minute recouvre quelque chose d’un peu différent… L’ensemble de nos comportements, de notre consommation à notre manière d’aborder la politique en passant par notre façon de réfléchir notre destin commun, se pense à la dernière minute. On n'est même plus dans le présentisme, car le présent lui-même devient une urgence qu’il faut investir et on ne sait même plus comment. On se retrouve alors dans une incapacité à prendre des décisions et à agir : trouver une date pour déjeuner avec un ami devient compliqué. Dans le même temps, on ressent une aisance croissante à annuler au dernier moment car la charge mentale de la planification devient de plus en plus douloureuse. Comme on aime se décharger de manière enfantine, annuler à la derrière minute nous procure une sorte de décharge de dopamine, qui nous soulage et nous fait du bien, tout en nous donnant l’impression de reprendre le contrôle de notre temps. Paradoxalement, le phénomène illustre plutôt notre incapacité à maîtriser notre temps. Au niveau politique, on applique aussi ce principe de la dernière minute : quand une décision politique n’a pas d’effet notable rapide, elle crée déception et incompréhension. Cela génère une sorte de désorientation car on ne comprend plus la multiplicité des temps : court, moyen et surtout long. De fait, politique et écologie qui doivent s’inscrire dans la durée nous apparaissent désenchantées – comme relevant presque de la science-fiction – puis qu’elles semblent sans prise sur le réel. Cela s’exprime notamment par le taux relativement élevé de personnes qui quelques jours – voire quelques heures – avant l’entrée aux urnes ne savaient pas encore pour qui voter, comme s'ils ne savaient pas dans quel état émotionnel ils seraient le jour J, état qui les ferait voter selon pour un parti contestataire ou consensuel.

Le terme « société de la dernière minute » donne l’impression qu’on évolue dans une effervescence perpétuelle, et ce alors qu’on se sent de plus en plus mou et dévitalisé… Pourquoi ce paradoxe ?

V. C. : De manière un peu contre-intuitive, la notion de dernière minute ne relève pas vraiment de l’accélérationisme... J'y vois de la fébrilité ou de l’hystérie. Cela a trait à notre besoin de meubler et remplir notre quotidien d’une sorte de flux pour combler ce vide existentiel qui nous étreint de plus en plus. Il y a donc également un sentiment vague de dépression. C’est une sorte de fuite un peu fantasmatique en fait... La société de la dernière minute est une sorte de réaction enfantine consistant à faire tout très vite pour nier le réel. Le paradoxe étant que nous voudrions, en même temps, rester recroquevillé dans une position fœtale, dans un utérus où tout nous arrive par capillarité...

De quelle manière le collectif souffre-t-il de cet état ?

V. C. : J’ai l’impression qu’on est sur une période de radicalisation… Le contexte international pèse sur ce sentiment de continuité du chaos qui n’aide guère à renouer avec l’idée de projet collectif. Un rapport ministériel sur la fréquentation des lieux de culture depuis le déconfinement est aussi inquiétant : seuls 36 % des gens sont retournés assister à un concert, 60 % au restaurant. On a été énormément nourris à ce fantasme des terrasses sans se rendre compte qu'il ne concerne pas tout le monde, notamment pour des raisons de pouvoir d’achat. Comme l’a analysé Raphaël Lorca, la campagne présidentielle de Marine Le Pen a su miser sur cette tendance au repli sur soi et la maison : lorsqu’elle se met en scène avec des chats et parle de protection, elle surfe quasiment sur le self-care, sur une imagerie un peu ouatée… À contrario, Emmanuel Macron nous a parlé de retraite à 65 ans et de travail bénévole nécessaire pour toucher les aides de l’État ... Il s'est s’inscrit dans une logique de « challenge » et de sortie de zone de confort qui ne me semble pas refléter les valeurs de l’époque, surtout celle de cette séquence où les Français se sentent fragilisés – à tort ou à raison.

Dans Le Monde, vous écrivez : « la procrastination devient un syndrome de masse sur lequel le e-commerce va capitaliser. » Quelle est la place du capitalisme dans ce paradigme ?

V. C. : Nous bénéficions par rapport aux années 60 de plus de temps libre, que nous avons meublé par un ensemble de stimulus et de petits process qui nous donnent l’impression de nous surcharger, de ne plus avoir le temps d’exister. De fait, on nourrit nous-mêmes une machine qui nous met sous tension permanente, tension produite par l’accomplissement de tâches éparses (exemple : répondre à 30 mails par jour, recevoir des notifications…). Cela produit un sentiment tellement déstructuré du temps que nous avons le sentiment qu'il nous échappe. Bardé de stimulus exacerbés par l’usage croissant du numérique, notre cerveau n’arrive plus à gérer aisément les émotions sur le court terme, il va user de manière permanente de la stratégie de l’évitement, ce qui nous fait annuler nos soirées à la dernière minute. De fait, la procrastination qui ne fait que s’intensifier chez nous depuis 15 ans devient un levier commercial : les marques s’emparent du filon, que cela soit dans le domaine des voyages, du déménagement ou de la location de voiture, pour nous donner l’impression de cerner les contours du temps, d’être le maître des horloges. Le syndrome névrotique d’un malaise devient un argument de vente, argument dans lequel le capitalisme se présente comme remède à une maladie dont il est pourtant le créateur. En arrière-plan de nos vies, flotte toujours cette idée, celle du slogan de la startup française de livraison rapide Cajoo : « c’est moi qui commande » , qui nous transforme en consommateur tyran, et ce même si on sait bien au fond qu’on ne « commande » rien du tout, que tout cela relève de la production de discours symbolique et de fantasmes. Pris dans un système productiviste qui continue à alimenter cette idée d’un consumérisme existentiel, notre condition capitaliste revient finalement vite nous percuter au travers de la hausse du prix des matières premières et des pénuries – comme celles concernant les puces électroniques – qui rendent caduques les promesses publicitaires et viennent enrayer les grands flux consuméristes de toute façon intenables. Non seulement profiter de ces services de livraison dernière minute implique une délégation proche de la semi-domesticité envers d’autres travailleurs, mais en plus la possibilité de se faire livrer des fruits frais en 10 minutes n’a pas de sens. La vraie question est : comment faire pour pouvoir continuer à produire ces fruits et légumes frais ?

Let me check my schedule...

Globalement, on fait moins la fête, moins l’amour et on va moins au théâtre. Que fait-on alors de tout ce temps qu’est censé nous faire gagner l’économie de la dernière minute ? On travaille plus et on regarde plus Netflix ?

V. C. : On n’a jamais autant consommé de produits culturels (livres, films…), on a comme l’envie de s’immerger dans une culture du binge un peu étourdissante. « Se distraire à en mourir » comme disait déjà le théoricien américain des médias Neil Postman au 20ème siècle. Cela nous permet de faire des to-do lists, comme autant de pansements culturels. C’est d’autant plus vrai avec des plateformes comme Netflix qui permettent de nous immerger dans des univers rétro qui n’existent pas et empruntent aux codes des années 80 ou 90, comme Stranger Things ou Riverdale. Cela créé des bulles un peu rêvées qui permettent un rapport au monde vécu sans intermédiation réelle : on a plus besoin d’aller s’enfermer au cinéma avec des gens qu’on ne connait pas. Cette espèce de semi-hibernation a tendance à produire de la dépression, à nous éloigner de l’altérité, voire à nous faire considérer la réalité comme menaçante. C’est un cocktail plutôt dépressogène pour une société...

commentaires

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  1. Anonyme dit :

    Super article, je l’ai dévoré !

  2. Virginie K. dit :

    Cet article semble la bien triste histoire de notre société actuelle. A méditer

  3. Gen dit :

    Oui passionnant et inquiétant pour le monde qui se crée pour os enfants...

  4. Anonyme dit :

    Tout ceci est très juste, je conseille à tous la lecture de cette article !

  5. Anonyme dit :

    Lecture très représentative de nôtre société plutôt pessimiste, bravo pour cette analyse..
    À mon avis, la seule solution est le retour vers l'autre, prendre conscience que l'autre a vécu des moments difficiles aussi.. cela permet de sortir de soi et d'aller vers le vrai, vers l'humain.

  6. Hélène dit :

    Quand on croit être un cas isolé à éprouver cela, on se rend avec cet article qu'on est en fait pris dans un syndrome collectif.
    C'est troublant, pas forcément rassurant.... Mais pour ma part ça suscite l'envie de réagir pour contrer le phénomène.
    Donc à lire et sans en remettre la découverte à plus tard!!

  7. Anonyme dit :

    Je me reconnaît parfaitement dans certains comportements analysés. Article extrêmement intéressant.

  8. Anonyme dit :

    Intéressant mais n'évoque peut-être pas une vision inverse ? Celle des personnes qui subissaient le remplissage exhaustif de leur emploi du temps et que les confinements ont libérés de cette obligation morale/sociale ? Je n'ai personnellement pas l'impression de vivre davantage dans le dernière minute, mais plutôt celle d'y être enfin autorisée, d'avoir le droit de ne pas tout savoir à l'avance et de réflechir à mes décisions (politiques, etc.) sans devoir fournir une réponse le plus tôt possible et m'y tenir. Un changement, oui, des chamboulements, oui, mais une catastrophe ? Je ne sais pas.

    • Laure Coromines dit :

      Oui c'est vrai, cette tendance est également palpable ! Peut-être néanmoins concerne t-elle moins de monde...?

  9. Anonyme dit :

    Pour ma part, je me reconnais beaucoup dans cet article et j’éprouve un sentiment grandissant de « n’avoir le temps de rien » et d’avoir un agenda « dicté par les contraintes ». Mais même des événements que j’aurais autrefois attendu avec impatience me semblent aujourd’hui des contraintes, du moment qu’ils nécessitent de l’organisation en amont.
    J’ai le sentiment que ce sentiment de manque de temps est exarcerbé par le pro qui prend j’ai l’impression trop de place dans ma vie (je rentre chez moi en moyenne à 21h30)… J’ai l’impression que la charge mentale professionnelle s’est accrue ces 2 dernières années, avec l’injonction à faire toujours plus avec moins de ressources. Et j’ai l’impression que mon aspiration a être « tranquille » et à essayer de retrouver du temps libre pour moi vient de là.

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