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Un homme enroulé dans sa couette
© cottonbro via Pexels

La Civilisation du cocon : « À force de ne pas entrer en conflit, on bloque la communication »

Le 2 avr. 2021

Repli sur soi, culte du self care et recherche de la sécurité à tout prix... dans son dernier livre, le journaliste Vincent Cocquebert explore notre tendance à nous confiner dans des petits cocons. Et il tire la sonnette d'alarme face à ce phénomène qui nous fait perdre en empathie et en esprit collectif.

Après plus d’un an de pandémie, de périodes de confinement, et de rétrécissement de notre bulle sociale, on se sent enfermés. Et pourtant, avant même que « coronavirus » ne fasse partie de notre vocabulaire courant, nous passions déjà 90% de notre temps enfermés entre quatre murs. Un chiffre étonnant qui illustre à lui seul le propos de La Civilisation du cocon (Arkhê) de Vincent Cocquebert. Le journaliste qui dézinguait le mythe du millennial dans Millennial Burn-Out (Arkhê) s’attaque cette fois-ci à notre obsession pour les espaces sûrs et sécurisés. Car la pandémie actuelle n’a fait qu’amplifier un phénomène de repli sur soi et d’individualisation extrême de la société, à l’œuvre depuis plusieurs décennies. Du principe de précaution au boom du self care, dans ce nouveau livre enquête, Vincent Cocquebert analyse, décrypte et dénonce cette société du safe space à tout prix.

Pourquoi avoir choisi de faire une enquête sur le repli sur soi ?

Vincent Cocquebert : Dans mon précédent livre Millennial Burn-Out, je m’intéressais à la notion de génération. J’interrogeais cette lecture générationnelle omniprésente et les fantasmes sur la jeunesse qu’elle pouvait créer. Un aspect qui revenait beaucoup était l’idée d’une génération fragile, un peu « chochotte », qui voulait s’enfermer à tout prix et ne plus côtoyer l’altérité. Je me suis demandé si ce n’était pas également un trait qu’on prête à la jeunesse mais qui est en fait commun à toute la société. Et effectivement, on voit que les origines du phénomène sont bien antérieures aux millennials. J’ai donc cherché à comprendre comment l’obsession de l’espace sûr et sécurisé s’est répandue dans la société.

Vous prenez comme point de départ de cette civilisation du cocon le concept de safe space. Pourquoi ?

V.C : C’est un concept qui revenait très souvent. On a commencé à entendre ce mot au début des années 2010 puis de façon plus intense en 2015 quand ces espaces « sécurisés » ont été réactivés sur les campus américains et britanniques. Mais ils ont été réduits à un syndrome générationnel alors qu’ils ont une histoire bien plus ancienne et complexe. Quand on creuse un peu, on voit qu’ils ne sont pas l’expression d’une demande générationnelle pure mais bien à la croisée de trois origines.

Quelles sont ces origines ?

V.C : La plus connue est l'origine militante avec notamment, les bars LGBT des années 1970 aux États-Unis et le mouvement de libération des femmes. C’est là qu’on commence à voir apparaître les réunions non-mixtes qui font tant débat aujourd’hui.

Mais l’idée de safe space a aussi une origine psycho managériale qui date des années 1940. Le psychologue Kurt Lewin a imaginé des « groupes de sensibilité » pour former les chefs d’entreprise au management en utilisant les méthodes de la thérapie de groupe. Le principe était d’avoir un espace sécurisé avec une « communauté miroir » ou chacun pouvait s’exprimer sans être jugé et avec l’obligation d’avoir une rétroaction bienveillante.

Enfin, il y a une origine d’ordre sécuritaire avec le développement du concept de safe room, qui deviendra par la suite la panic room. Il s’agit cette fois-ci d’un espace physique qu’on trouve d’abord dans les ambassades et lieux de pouvoirs puis dans les maisons des plus riches. Ce qui est intéressant c’est que la safe room porte aussi en elle une fonction éducationnelle. C’est par exemple un endroit où l’enfant qui se fait mal peut aller pour se sentir protégé.

Qu’il soit physique ou psychique, est-ce que la recherche d’un safe space est vraiment problématique ?

V.C : Dans son origine militante comme psycho managériale, le safe space n’est pas seulement un endroit pour se retrouver entre personnes qui se ressemblent mais un espace pour transformer le réel. À ce titre, les réunions non mixtes étaient des lieux d’action et de transformation. C’est quelque chose qu’on occulte beaucoup dans les débats actuels et qui peut-être piégeant.

Du côté plus psychique, à force de ne pas entrer en conflit, on bloque la communication. Finalement, la quête de la sécurité psychique n’a pas beaucoup d’intérêt pour la sécurité psychique. On le voit avec l’utilisation des trigger warnings. Ils peuvent générer encore plus d’anxiété. Avec les meilleures intentions du monde – qui sont de vouloir protéger et préserver – on peut faire tout le contraire.

Est-ce que cette recherche d’espaces toujours plus sûrs et sécurisés n’est pas liée à un monde plus dangereux ?

V.C : Objectivement, notre monde est plus sûr aujourd’hui qu’il ne l’a jamais été. Quand Kurt Lewin, qui était juif allemand et avait immigré aux États-Unis, développe les premiers groupes de sensibilité dans les années 1940, le monde était en proie à un chaos bien plus important. Le mouvement actuel de repli sur soi trouve en fait ses racines dans les années 1980, une décennie à la gloire de la réussite et du fric. Mais de cette période va naître une aversion au risque car la promesse de la modernité et de l’émancipation de chaque individu n’est pas tenue. Elle est fondamentalement impossible puisqu’on ne part pas tous avec les mêmes possibilités. Cette promesse non tenue a créé une forme de désenchantement. Finalement, c’est le sentiment que « le monde ne nous attend pas » qui domine. Donc, très rapidement, dès la fin des années 80, on observe un mouvement de repli sur le foyer. On mise beaucoup plus sur l’espace domestique comme lieu d’épanouissement. C’est à cette époque qu’apparaît le cocooning. On rentre dans une logique de « faire venir le monde à nous, plutôt que de le conquérir » qui a été amplifié par le développement d’internet mais qui le précède.

Vous parlez de « risquophobie généralisée » et de l’effacement de la figure de l’aventurier. N’est-elle pas remplacée par celle de l’entrepreneur et les success stories de ceux qui ont « pris des risques » ?

V.C : La figure de l’entrepreneur est un récit qui ne fascine qu’une certaine minorité. À l’échelle globale, peu de gens sont passionnés par les licornes. En réalité, le modèle de réussite actuel se situe beaucoup plus dans l’épanouissement personnel. C’était déjà ce que décrivait Jean-Laurent Cassely dans La revanche des premiers de la classe, avec ces « bac+6 » qui ne veulent plus bosser à La Défense mais préfèrent faire du fromage de chèvre à la campagne pour s’épanouir. Ça montre qu’aujourd’hui le besoin d’être dans l’aventure intérieure prime sur l’aventure extérieure. D’ailleurs, l’ado fugueur a disparu de la pop culture et a laissé place aux superhéros qui nous protègent ou aux antihéros. On peut aussi regarder la mise en scène de l’extérieur dans des émissions comme Koh-Lanta ou Man vs Wild. On a une vision très peu romantique de la nature. L’extérieur n’a plus rien d’enchanteur.

On a beaucoup décrié les algorithmes qui nous enferment dans des bulles de filtres. Dans votre livre, vous nuancez cette idée et pointez du doigt nos cocons psychiques. Pourquoi ?

V.C : Il ne s’agit pas de nier le rôle des algorithmes mais il est évident que pour pouvoir être enfermé dans une bulle, il faut d’abord en dessiner les contours. D’une certaine façon, nous étions déjà dans des bulles, les algorithmes ne font que les renforcer. Mais je trouve intéressant de regarder ce qu’il s’est passé en 2016. C’est l’année de l’élection de Donald Trump et du Brexit, mais c’est aussi celle où le hygge s’impose. Or, cette « philosophie danoise » valorise l’entre-soi de manière totale. Elle porte en elle une volonté de tout transformer en une matière molle, de gommer toutes dissonances et effacer toutes aspérités. Même si ça peut paraître insignifiant, il y a dans l’idée du hygge une véritable aspiration à la communauté miroir et à créer des espaces complètement hermétiques. Appliqué à l’échelle nationale, ce concept a pour résultat de fermer l’accès à l’autre. Cet entre-soi a tendance à cultiver un fantasme de microsécession. Ces mouvements populistes de fermeture ne sont pas le fait du hasard.

Mais est-ce qu’on était vraiment plus ouverts avant ? Échangeait-on vraiment plus avec celles et ceux qui ont des opinions divergentes ?

V.C : Ce n’est pas tant qu’on échangeait mais plutôt qu’on avait des utopies collectives. En tant que corps social, on était réuni par des grands ensembles : l’école, l’armée, l’église… C’est d’ailleurs ce que recherchent celles et ceux qui fantasment sur l’idée de la République « une et indivisible ». Or, c’est l’autonomie des individus qui est devenue la norme dans la société actuelle. Le collectif est complètement absent des visions politiques et la pandémie met ce phénomène en lumière. Le principe du confinement c’est « être seul pour protéger le collectif » et on voit bien que c’est difficile à accepter. Il y a un an, lors du premier confinement, on a aperçu une volonté de faire nation mais ça n’a pas duré. Nous nous sommes réindividualisés très rapidement. Ce repli sur soi se voit aussi dans les chiffres de l’INSEE qui montrent qu’avec le confinement, la crainte de l’étranger est en train de repartir en France.

Finalement, cette recherche de cocon de sécurité nous dessert plus qu’elle ne nous apporte ?

V.C : Dans cette civilisation du cocon, on perd beaucoup en empathie et en nuance. Il me paraît nécessaire de retrouver le goût du collectif et des aspirations communes. De comprendre qu’on a plus à gagner à partager plutôt que de créer de multiples microbulles. D’autant que le repli sur soi et la recherche de safe spaces sont finalement assez générateurs d’anxiété et de déprime. En tout cas, ce sera le gros défi de la sortie de pandémie.

Alice Huot - Le 2 avr. 2021
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