Jeune femme rousse croquant une carotte crue

L'alimentation durable réussira-t-elle à s'imposer à table ?

© Mart Production via Pexels

Nourrir 10 milliards de personnes en 2050, tout en préservant la planète ? C'est le défi de l’agroalimentaire moderne. De l’agriculture de précision aux dark kitchens, question food, les enjeux ne manquent pas. Tour d'horizon.

Empreinte carbone, gaspillage alimentaire, production de déchets, déclin de la biodiversité, appauvrissement des sols… L’inventaire des calamités causées par notre système alimentaire semble sans fin. Contentons-nous de ces chiffres 2019 donnés par le WWF pour la France : 24 % de nos émissions de GES sont issues de notre alimentation ; l’agriculture en représente les deux tiers, parmi lesquels 44 % proviennent de l’élevage ; 150 kilos de nourriture consommable sont jetés par an et par personne ; 75 % des espèces vivantes disparues ont été victimes de surexploitation ou d’activités agricoles, ou des deux.

Outre son impact sur les écosystèmes, notre alimentation moderne a des effets délétères documentés sur notre écologie intérieure. Produits ultratransformés, surconsommation de protéines animales, de sucre, de sel, présence de pesticides, etc., ces marqueurs de nos régimes alimentaires modernes sont à la source de bien des maux : diabète de type 2, maladies cardiovasculaires, troubles métaboliques, maladies auto-immunes ou dégénératives, fertilité en berne…

Maladies de civilisation

Ces maladies dites « de civilisation » sont aussi révélatrices des inégalités d’accès à une alimentation saine : l’obésité, qui touche 17 % de la population adulte en France, concerne 4 fois plus les enfants d’ouvriers que ceux de cadres. Et comme le rappelle dans Politis Sabina Issehnane, des Économistes Atterrés, plus de 5,5 millions de personnes avaient recours aux banques alimentaires avant la pandémie.

Vache folle, fraude à la viande de cheval, grippe aviaire… les crises et scandales sanitaires ont jeté une ombre tenace sur la chaîne de valeur agroalimentaire. L’action militante, qui révèle l’indignité de certaines conditions d’élevage et d’abattage, crée enfin un débat nécessaire autour du bien-être animal. Et la juste répartition de la valeur devient un critère pour le consommateur, notamment pour la part revenant aux producteurs – comme le montre le succès de C’est qui le Patron ? !. Une population par ailleurs très exposée aux risques issus de l’usage des produits phytosanitaires. Autant d’enjeux, à la fois distincts et interdépendants, qui signent l’urgence de la transition alimentaire.

Demain, tous flexitariens

Les principes d’une alimentation durable sont connus : augmenter la part de protéines végétales et de céréales complètes, de fruits et légumes de saison, réduire fortement sa consommation de produits animaux, de produits industriels et transformés et de produits gras et sucrés, promouvoir les aliments certifiés, tels que le bio, et équitables.

Des fondamentaux que l’on retrouve dans les régimes flexitariens, végétariens et végans, aujourd’hui minoritaires, mais qui devraient continuer leur essor, grâce à l’évolution des modes de vie et à la prise de conscience climatique. Le changement d’imaginaire autour de la viande est éloquent : longtemps synonyme de force, santé et prospérité, la consommation carnée est en baisse de 12 % sur les dix dernières années, selon le Credoc, et même de 19 % chez les cadres et les professions libérales et de 15 % chez les ouvriers. Les startups qui développent les sources de protéines alternatives ont d'ailleurs le vent en poupe.

Malbouffe végane

Quels effets attendre de la diffusion à grande échelle de ces nouveaux régimes alimentaires ? Dans son rapport Pulse Fiction 2019, le WWF estimait que nous pourrions réduire de 43 % l’empreinte carbone de notre assiette moyenne d’ici 2050, dans l’hypothèse de leur évolution linéaire. On compte aujourd’hui en France 340 000 végans, 1,3 million de végétariens et… 23 millions de flexitariens !

Ce sont d’ailleurs ceux-là que cherchent à séduire les acteurs du marché : en 2019, Barclays estimait qu’au Royaume-Uni 92 % des repas végétaux étaient consommés par des « non-végans » . Dans la même étude, la banque britannique estimait qu’en 2029 le marché des « viandes alternatives » représentera 140 milliards de dollars, soit 10 % du marché global de la viande, contre 1 % aujourd’hui. En France, les produits végétariens et végans ont représenté un périmètre de 380 millions d’euros en grandes et moyennes surfaces, en croissance de 24 %, selon le cabinet Xerfi. Et pourtant, la malbouffe végane existe bel et bien ! Selon Siga, qui a développé un indice pour mesurer le degré de transformation des produits, 89 % des substituts de viande présents dans sa base de données sont ultratransformés.

Ultrasanté

« Que ton alimentation soit ton premier médicament »  : cette citation, attribuée (à tort ou à raison) au médecin antique Hippocrate, est plus actuelle que jamais. Cette quête d’ « ultrasanté » nous pousse à composer notre assiette de façon thérapeutique. Nous recherchons la « chimie idéale » pour chaque corps, avec l’aide de notre smartphone pour passer au crible les aliments, compter calories et « macros » – au risque de tendre vers l’orthorexie, ce trouble obsessionnel du manger-sain ? Le souci de transparence et de traçabilité est en tout cas bien réel chez les consommateurs, et désormais admis par les acteurs de la chaîne de valeur. À l’exception sans doute du lobby de la charcuterie, qui enchaîne les assignations en justice contre l’application Yuka, sur fond de sel nitrité, un additif très controversé…

Après la viande, c’est l’imaginaire autour de l’alcool qui est en train de changer. Selon DigitalFoodLab, tandis que le nombre de ses consommateurs a baissé de 5 % dans le monde entre 2000 et 2016, le marché des boissons alternatives a crû de 30,5 % en 2018. Le Dry January prend de l’ampleur, et les ouvrages de Claire Touzard et de Stéphanie Braquehais racontant leur conquête de la sobriété, quitte à déconstruire au passage quelques normes sociales bien ancrées, connaissent le succès en librairie.

Food, influence et divertissement

Les « superaliments » continuent de séduire : graines de chia, aloe vera, baies de goji, boissons fermentées comme le kombucha ou le kéfir… La personnalisation des régimes alimentaires sera la prochaine tendance à suivre, sur la base par exemple d’un test du microbiote intestinal, considéré comme notre deuxième cerveau. Du côté de la nutrigénomique, on cherche à étudier les interactions entre génome et alimentation, avec, à terme, la promesse d’individualiser le plan nutritionnel de chacun.

Mais nos modes de vie effrénés peuvent aussi nous incliner à des pratiques a priori antinomiques avec tant de bonnes intentions : à la faveur de la pandémie, les dark kitchens et autres restaurants fantômes dopés aux algorithmes explosent tous les compteurs de la modernité. Le blogueur culinaire Xavier Vankerrebrouck, interrogé par L’ADN, s’alarme d’une « nouvelle génération de malbouffe et d’industrie du fake » . Outre l’opacité du système et le risque d’uniformisation des goûts, il pointe la faible valeur ajoutée pour les restaurateurs, ainsi que l’exploitation des livreurs des plateformes.

Pour le meilleur ou le pire, voici donc venu le temps de la collusion entre food, influence et divertissement. À ce petit jeu, MrBeast a frappé très fort : en partenariat avec Virtual Dining Concepts, un réseau de dark kitchens, ce youtubeur américain aux 63 millions d’abonnés a créé une enseigne de burgers à son nom. Résultat des courses ? Un lancement en fanfare avec 300 points de vente, une appli qui crashe sous la charge et un million de burgers écoulés en deux mois. On parle de 1 000 nouvelles ouvertures prochaines et d’un business potentiel de 300 millions de dollars.

Souveraineté agricole dès 2050 ?

En parallèle des modes de consommation, il faudra aussi faire évoluer les modes de production. Pourrions-nous à cette occasion retrouver notre souveraineté alimentaire ? Pour le CNRS, une agriculture biologique pour nourrir l’Europe est un horizon possible dès 2050. À la condition d’actionner trois leviers en synergie : en plus de l’adoption à grande échelle d’une alimentation durable, l’application des principes de l’agroécologie – en généralisant la rotation de cultures longues et diversifiées pour se passer des engrais de synthèse –, et le rapprochement entre culture et élevage – pour en finir avec les régions ultraspécialisées et permettre un meilleur recyclage des déjections.

Agroécologie, mais aussi permaculture, aquaponie, aéroponie, agriculture régénératrice ou de conservation… Ancestrales ou innovantes, low-tech ou dopées à l’intelligence artificielle, les pratiques agricoles alternatives se déploient pour mettre fin aux dégâts de l’approche intensive et ouvrir la voie vers une exploitation durable.

Agriculture de précision

L’agriculture de précision, par exemple. Ici, il ne s’agit plus de raisonner à l’échelle de la parcelle, mais pratiquement culture par culture – et cela, afin d’augmenter le rendement tout en économisant eau et ressources, en réduisant l’usage des engrais et pesticides, et en optimisant le travail humain.

Capteurs de données, algorithmes, robotique, monitoring par satellite, computer vision… à l’instar de l’industrie 4.0, les technologies et les outils de l'agtech se combinent pour tendre vers une exploitation fine et raisonnée des terres. Selon Goldman Sachs, le marché de l’intelligence artificielle appliquée à l’agriculture devrait atteindre 250 milliards de dollars en 2050. Et pour PwC, le marché des drones agricoles – deuxième débouché pour les drones professionnels, après la construction – pourrait dépasser les 30 milliards de dollars d’ici 2025. L’agriculture de demain, une opportunité que n’a pas manqué d’identifier Xavier Niel. Sur le modèle de 42, son école d’informatique gratuite, le fondateur de Free (groupe Iliad) a lancé Hectar, une école d’agriculture qui formera 2 000 étudiants à partir de septembre 2021.

Cet article est extrait du Livre des Tendances 2022 de L'ADN, 20 secteurs-clés de l'économie décryptés.

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