Smoothies verts, mix de pomme et épinards

Milkshakes protéinés, eau minérale dopée en potassium... La food fonctionnelle veut faire manger mieux pour travailler plus

© Jugoslocos via Pexels

Sous couvert de nous faire du bien sans nous faire perdre de temps, la food fonctionnelle nous propose un rapport très mécaniste à notre alimentation. Mais cette vision répond-elle aux enjeux collectifs d'aujourd'hui ? Pas vraiment. Interview de Nora Bouazzouni.

Journaliste, essayiste et autrice (Steaksisme : en finir avec le mythe de la végé et du viandard, Éditions Nouriturfu, avril 2021), Nora Bouazzouni décrypte le phénomène de la food fonctionnelle.

D'abord, peut-on préciser ce qu'est la food fonctionnelle ?

Nora Bouazzouni : L’expression vient de ce qu’on appelle « les aliments fonctionnels » et des alicaments, néologisme issu de la contraction d’aliments et médicaments. Il s’agit d’aliments qui auraient des propriétés bénéfiques pour la santé et dont la mise en avant s’adosse à des allégations scientifiques. On a déjà des exemples classiques avec les yaourts Activia ou les huiles riches en oméga 3… Mais aujourd’hui, les aliments fonctionnels ont un nouveau visage. Je pense aux baies de goji ou aux graines d’açaï, à tout ce qui est présenté comme de la « Super Food » . Dans l’imaginaire collectif cela donne des croyances telles que : lorsqu’on mange de la viande, on absorbe de la force ; lorsqu’on boit un smoothie, on se purifie.

Vous soulignez que la food fonctionnelle est intrinsèquement liée à la sphère professionnelle et ce depuis plusieurs décennies...

N. B. : Les repas liquides ou en poudre sont nés de l’imaginaire des astronautes et de l’armée. Dans les années 60, lorsqu’aux États-Unis l’industrie des régimes donne naissance aux milkshakes de la marque Metrecal (des repas liquides en cannette à 225 calories), bars et restaurants haut de gamme s’emparent de la tendance pour proposer ces repas 2.0 à un certain public : les hommes d’affaires qui n’ont pas le temps de s’arrêter pour manger. On retrouvait même ces milkshakes sur la carte du Sénat ! Déjà à l’époque, consommer ce genre de produits était perçu comme un indicateur de réussite sociale.

Sur quels mécanismes de pensée repose aujourd’hui la food fonctionnelle ? Qui est sa figure de proue ?

N. B. : Aujourd’hui, une marque française comme Feed, avec ses repas en bouteille et ses barres dopées aux nootropiques (des substances naturelles ou synthétiques stimulantes pour le cerveau qui ont pour objectif d’améliorer les performances cognitives) entendent nous stimuler et nous faire gagner du temps avec des repas rapides à avaler devant notre ordi. Les barres, c’est quelque chose que l’on retrouve dans le sport sous forme de barres énergétiques, qui permettent de faire fonctionner le corps en sur-régime. Le leitmotiv reste identique : il s'agit de manger pour travailler mieux, être plus productif ! Tout est dans le slogan : « Pratique, nomade, eco-friendly, plus de temps et se donner à fond dans tout !  » Mais se donner dans tout, dans quoi ? Le travail surtout en fait. Cela évoque le corps-machine de Descartes (ndlr : Dans son Traité de l’homme, Descartes compare le corps humain à une machine et en déduit les causes efficientes de son fonctionnement.) Le discours porté par ce type de marques est très productiviste, très Start-up Nation. Qui est la cible de ce genre de produits ? Les cols blancs, censés ne pas compter leurs heures et qui ont le pouvoir d’achat adéquat. Rien de très désirable là-dedans selon moi, au contraire …

En quoi, selon vous, promouvoir ce type de produits pourrait être nocif ?

N. B. : Déjà car cela occulte toute dimension de plaisir : quand on mange, on n’avale pas seulement des nutriments, mais aussi des sensations, des souvenirs, des sentiments. On n’est pas des bagnoles, manger n’est pas qu’un carburant ! Dans la SF, on voit des gens qui se nourrissent de pilules, comme si le progrès c’était de rendre obsolète le plaisir au profit d’un aspect plus fonctionnel et pratique, comme si économiser son temps de repas était souhaitable. C'est une logique on ne peut plus néolibéraleL’industrie de la food fonctionnelle déplace également les enjeux alimentaires sur une sphère individuelle et totalement dépolitisée. Or, en matière d'alimentation, les grands enjeux à résoudre ne consistent pas à savoir si on peut manger plus vite. Ils consistent à adresser la production d’une nourriture durable, et la faim dans le monde…

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