Drapeau français avec nuages de fumée devant

France : Cop ou pas Cop d'atteindre la neutralité carbone d'ici 2050 ?

© Getty - Montage Marin Tézenas

Durant la COP26, la Chine et l’Inde ont promis d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2060 et 2070. La France s’est engagée bien avant elles, mais est-elle capable de tenir ses promesses ?

À l’issue de la COP26, qui s’est achevée samedi à Glasgow, ce sont désormais 101 pays, représentant 76 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, qui se sont engagés à atteindre la neutralité carbone avant la fin du siècle. L’émergence sur la scène politique du concept de zéro émission nette remonte à 2015 : l’Accord de Paris stipule alors qu’afin de se maintenir sous le seuil de 2°C – voire 1,5°C – de réchauffement, les États fassent tout pour parvenir à « un équilibre » entre leurs émissions de gaz à effet de serre et leurs capacités d’absorption de ces mêmes gaz, via la plantation de forêts ou le captage de CO2. Si toutes les promesses de neutralité carbone étaient tenues, elles maintiendraient la planète sur une trajectoire moyenne de réchauffement de 1,8°C d’ici à 2100. Si elles ne l’étaient pas, on serait plus proche de 2,6°C, voire 3,7°C, un scénario catastrophique. La fiabilité de ces engagements est donc cruciale. Malheureusement, elle est hautement sujette à caution ; certains États exonèrent discrètement des pans entiers de leur économie de toute mesure contraignante, tandis que d’autres ciblent le seul CO2, faisant l’impasse sur le méthane et protoxyde d’azote, hautement climaticides.

Et la France dans tout ça ? Elle a été l’une des premières au monde à viser la neutralité carbone, s’engageant en 2017 à diviser par six ses émissions à l'horizon 2050 par rapport à 1990. L’objectif est d’atteindre 80 millions de tonnes d’équivalent CO2. Notre consommation d’énergie finale doit diminuer de 40 % en trente ans, ce qui conduirait la France à retrouver son niveau de consommation d’énergie de la fin des années 1960.

CO2, méthane, etc.

« C’est un bon objectif. Fort et cohérent, analyse Corinne Le Quéré, qui préside depuis trois ans le Haut Conseil pour le Climat (HCC), un organisme indépendant chargé d’évaluer les politiques climatiques françaises. D’abord, parce qu’il couvre toute la palette des gaz à effet de serre, et non le seul CO2. Ensuite, parce que la France détaille bien « comment elle parvient à cette neutralité, contrairement à de nombreux autres pays, comme l’Inde, la Chine, l’Australie ou encore l’Arabie saoudite ». En outre, la France prévoit d’atteindre zéro émission nette toute seule, sans acheter de crédit carbone ici ou là pour compenser ses émissions.

Que l’objectif soit bon, c’est une chose, mais est-il crédible, à l’heure où les deux tiers des Français sont déjà fortement exposés aux risques climatiques et que la hausse des températures dans l’Hexagone a atteint 1,7°C depuis 1900 ? « Clairement, on n’y est pas encore, résume Corinne Le Quéré. Le gouvernement a besoin d’en faire plus pour être à la hauteur de sa propre stratégie. » Les émissions devraient baisser presque deux fois plus vite pour espérer atteindre les objectifs climatiques que la France s’est fixés. Elle est d’ailleurs l’un des rares pays européens à musarder en matière d’énergies renouvelables : en 2020, celles-ci représentaient 19,1 % de la consommation française d’énergie, en deçà de l’objectif de 23 % fixé par Bruxelles.

Un recul sans précédent dû au Covid

La Stratégie nationale bas carbone (SNBC) définit des plafonds d’émissions à ne pas dépasser. Or la France a échoué à respecter son premier budget carbone couvrant la période 2015-2018 : elle n’a réduit ses émissions que de 1,1 % par an, contre 1,9 % attendus. « Le second budget carbone (2019-2023) est pour l’instant respecté » , observe le Haut Conseil pour le Climat. Malheureusement, la baisse extraordinaire de 9 % observée en 2020 n’est que temporaire car imputable à la pandémie de Covid-19. On sait d’ores et déjà que les émissions mondiales devraient rebondir de 4,9 % en 2021, après leur chute spectaculaire de 5,4 % en 2020. La France n’échappera pas à cet effet rebond.

Deux secteurs sont très mal engagés : les transports et l’agriculture. Les premiers sont responsables de 31 % des émissions françaises. La part de marché des véhicules électriques a beau progresser – elle a bondi de 2 % en 2019 à 6 % en 2020 – il reste encore trop de voitures à essence en circulation. Les interdire d’ici 2040 et miser sur le tout électrique, comme le fait le gouvernement, ne suffira pas à résoudre le problème climatique, car un véhicule, même électrique, engendre des émissions lors de sa fabrication. Il est essentiel de réduire la quantité de voitures sur les routes, de développer le télétravail – une proposition encore impensable il y a deux ans – et de financer des modes de transports alternatifs comme la marche, le vélo ou les transports en commun. Quant au fret ferroviaire, alternative cruciale aux poids lourds, il a malheureusement vu sa part reculer de 25 % en 2001 à seulement 10 % en 2017.

Irréductibles carnivores 

En France, l’agriculture compte pour près de 20 % des émissions, soit deux fois plus que dans les pays voisins. Les activités agricoles ont ceci de particulier qu’elles libèrent non pas du CO2, mais ses bien plus redoutables cousins : du méthane (à 48 %), émis par les ruminants au cours de leur digestion, et du protoxyde d’azote (40 %), issu des engrais et de l’épandage du fumier. Même en respectant ses objectifs à la lettre, la France enregistrera toujours en 2050 des émissions agricoles : on ne pourra jamais arriver à zéro. Cela étant dit, il reste de la marge pour agir. La France est en effet l’un des premiers consommateurs européens d’engrais azotés. Et l’un des premiers carnivores mondiaux avec 85 kilos de viande par habitant et par an.

Réduire notre consommation de viande est un moyen simple et efficace de limiter nos émissions. Le sujet reste pourtant tabou en France et le point de blocage total avec le monde agricole. « Il y a peu d’engouement à jeter un regard critique sur l’alimentation, c’est vrai » , résume diplomatiquement la présidente du HCC. Pourtant, cette question est incontournable. Le gouvernement néerlandais pourrait d’ailleurs s’engager dans cette voie inédite : premier exportateur de viande en Europe, les Pays-Bas envisagent très sérieusement de réduire leur cheptel d’un tiers, afin de réduire la pollution des eaux. En France, il n’y a « pas d’autre solution que cette réduction du cheptel », confirme Andreas Rüdinger, chercheur associé à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri). Mais « quand on voit quelles réactions politiques engendre le simple projet d’intégrer des menus sans viande dans les cantines lyonnaises, on se dit que le chemin est encore long… »

Des forêts moins vaillantes que prévu

Autres bémols au succès de l’ambition française, les émissions du transport international ne sont pas intégrées aux calculs, pas plus que l’empreinte carbone générée par les produits importés, qui représentent pourtant la moitié des 9 millions de tonnes de gaz à effet de serre émises par les Français chaque année. Sans compter que la capacité d’absorption des forêts françaises semble avoir été surestimée, selon le HCC. Affaiblies par le changement climatique, elles n’ont capté, entre 2015 et 2019, que « les trois quarts du carbone anticipé ».

Face aux doutes, le gouvernement a vite fait de brandir la Loi Climat et Résilience, promulguée en août et suffisante, selon lui, pour corriger ces mésaventures comptables. Pourtant, plusieurs études affirment le contraire, tant celle commandée par l’État que celle réalisée à l’initiative de plusieurs ONG. Au point que la justice française a fini par siffler la faute. Une première fois en février, dans le cadre de l’Affaire du siècle, une procédure menée par quatre ONG et soutenue par plus de deux millions de Français. Le tribunal administratif de Paris a alors jugé l’État responsable de « manquements » ayant menés à « l’aggravation du dommage environnemental lié au changement climatique » . Quelques mois plus tard, le même tribunal l’a condamné à réparer ce « préjudice écologique » avant la fin 2022. En juillet, c’est le Conseil d’État, sollicité par la commune littorale de Grande-Synthe (Nord), menacée par la hausse du niveau de la mer, qui a enjoint au Premier ministre de prendre, avant mars 2022, des mesures supplémentaires pour rejoindre une trajectoire émissive plus vertueuse.

La volonté politique en question

Pour Anne Bringault, coordinatrice des programmes au Réseau Action Climat (RAC), cela met « une obligation sacrément plus rude » sur les épaules de la France. « Il y a toujours eu des objectifs dans les lois, comme la part de l’agriculture biologique ou du fret. Elles n’étaient jamais atteintes mais il ne se passait rien. C’est la première fois où l’on dit : les objectifs doivent être tenus. » Le point positif, relève l’experte, est que « techniquement, c’est tout à fait faisable avec les technologies qu’on a, si on a la volonté politique de le faire ». Mais le veut-on assez fort ? Le gouvernement tend à se reposer sur les lauriers hexagonaux, arguant que la France est l’un des pays industrialisés les plus sobres en matière d’émissions de CO2 par habitant, loin derrière les États-Unis, la Chine ou même l’Allemagne. Cet avantage incontestable, elle le doit à son engagement historique pour l’énergie nucléaire, né dans les années 1970 afin de réduire sa dépendance aux importations pétrolières.

Si notre électricité est décarbonée à 90 % grâce aux énergies nucléaire et hydraulique, deux tiers de nos besoins en énergie restent toutefois assurés par des énergies fossiles. C’est notamment le cas des transports, dépendants du pétrole à plus de 90 %. Ce que les politiques négligent un peu vite, c’est la contribution historique de la France au changement climatique. Elle pointe ainsi à la 12e place du classement des pays qui, cumulativement, ont le plus émis de CO2 depuis 1850. Une responsabilité accrue qui pourrait – devrait ? – l’inciter à aller plus loin, plus vite. Comme les Suédois ou les Allemands qui se sont engagés à une neutralité carbone dès 2040 et 2045. Le problème, relève Andreas Rüdinger, c’est « l’immaturité du débat politique » : « on nous vend sans cesse des solutions qui n’en sont pas » . Dernier exemple en date, le plan de relance France 2030, doté de 30 milliards d’euros : il va servir à « financer les nouvelles technologies et des mini-réacteurs nucléaires, mais personne ne pense à l’innovation dans le secteur du bâtiment, parce que ça ne brille pas assez, alors que c’est essentiel ».

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