Réseaux sociaux : « les violences symboliques ne sont pas moins grandes que les violences physiques »

Jean-Marie Durand

Entre irresponsabilité de la parole et indignation permanente, la promesse démocratique des réseaux sociaux ressemble de plus en plus à un mirage. Mais tout n’est pas perdu. Entretien avec le philosophe Michael Foessel.

Spécialiste de l’œuvre de Kant, subtil défenseur d’une politique de gauche émancipatrice et cosmopolite, Michael Fœssel enseigne la philosophie à l’École polytechnique et a publié l’an dernier un essai troublant, Récidive, dans lequel il relit la presse française de 1938, en pleine montée du fascisme, pour y déceler d’étranges échos avec celle de 2018. Un témoin idéal des dérèglements actuels du dialogue démocratique.

Chacun perçoit aujourd’hui qu’un certain climat de tension règne dans les conversations. Invectives, agressivité diffuse, rejet de l’autre… Ont-ils raison, ceux qui parlent d’« ère du clash » pour qualifier notre époque ?

Michael Fœssel : Je crains d’être globalement en accord avec ce constat. Certes, ce n’est pas une nouveauté absolue. Il est clair que les périodes de crise économique et sociale ont des effets sur les corps, et par conséquent aussi sur le langage. Les discours argumentés, orientés par le respect de l’autre, se tiennent plus facilement dans des périodes de relatif équilibre économique. Ce qui relève de la brutalisation des discours est donc à mettre, au moins en partie, en rapport avec l’exaspération sociale. Et puis toute mobilisation sociale invente sa langue. On l’a vu avec les Gilets jaunes, qui ont souvent produit un discours qui tranchait avec le discours stéréotypé régnant dans les médias : la manière de parler est toujours modifiée par un processus politique de confrontation. Il n’y a évidemment pas de démocratie politique sans démocratisation du langage. Mais la démocratisation du langage n’implique pas l’appauvrissement de la langue. Or, on a aujourd’hui d’un côté ceux qui prétendent parler comme le peuple, au risque de la brutalisation, à l’image d’un Michel Onfray ou d’un Cyril Hanouna. Et puis on a de l’autre côté les tenants du respect absolu de la langue, à la manière de l’Académie française. Ces deux camps commettent la même erreur à mes yeux : ils confondent langue populaire et langue vulgaire.

Au-delà de la forme même de la langue, n’êtes-vous pas frappé par la violence des modes d’adresse en général ?

M. F. : Le discours oral est une médiation entre les corps. La fonction du langage, c’est de trouver entre les corps humains, qui sont extérieurs les uns aux autres, un lien qui évite le recours à la force. Or, aujourd’hui, à l’évidence, la place des réseaux sociaux dans les vies change tout. Et d’abord les conditions de l’échange : l’adresse est dématérialisée. Il est plus facile d’insulter quelqu’un sur un réseau social que lorsqu’on est face à cette personne. D’où le risque de l’irresponsabilité : comme on ne s’adresse à personne en particulier, on s’autorise à tout dire. On assiste ainsi à des phénomènes de démesure dans la bêtise: insulter les gens à distance permet de se préserver de la possibilité de la honte. Comme l’utilisateur des réseaux ne perçoit pas les effets de son discours, il a tendance à penser que le discours n’en a pas. Or les violences symboliques ne sont pas moins grandes que les violences physiques.

Ce sont les réseaux sociaux qui engendrent ces manières délétères de se parler ?

M. F. : Je me garderai bien de porter un jugement unilatéral sur un phénomène aussi massif et récent. Il ne faut pas méconnaître la promesse démocratique inhérente aux réseaux sociaux : que tout le monde puisse s’exprimer. Mais cette libération de la parole échoue souvent parce qu’elle n’est pas mise en forme. Il s’agit donc de tenir un équilibre entre une prise de parole un peu anarchique et la volonté de reconstruire une grammaire commune. J’ai remarqué que la plupart des sites que je lis ont supprimé les commentaires à la fin des articles, alors qu’on a longtemps pensé qu’une autorégulation suffirait. Mais on ne peut pas attendre d’une technique qu’elle s’autorégule. Cela ne peut venir que d’une prise de conscience collective.

Alors, comment pourrait-on réapprendre à se parler sans s’insulter ?

M. F. : L’apprentissage de la parole passe par des émotions morales : la honte d’avoir mal parlé, le remords d’avoir blessé quelqu’un, mais aussi la joie de trouver le mot juste. Les réseaux sociaux ne font qu’actualiser des possibles présents dans la nature humaine, la cruauté en fait partie. Je ne crois pas que l’homme soit fondamentalement méchant. Par contre, il est fondamentalement démesuré. Si les gens mesuraient mieux l’effet d’un tweet sur les autres, cela les modérerait sans doute. Ce qui est dangereux, c’est un langage qui a l’illusion de sa toute-puissance. Cela fonde le sentiment d’irresponsabilité. Les récentes polémiques pour savoir si Éric Zemmour et ses admirateurs portent une responsabilité dans les attentats en Allemagne sont de ce point de vue éclairantes. Évidemment, il n’est pas responsable. Mais, à l’inverse, il est tout aussi absurde d’affirmer que des discours fondés sur le rejet radical de l’islam n’auraient strictement aucun effet. Le philosophe allemand Peter Sloterdijk parle de « bulles» parallèles au monde réel dans lesquelles on se perd. C’est comme s’il y avait deux scènes qui ne seraient plus appelées à se rencontrer : la scène réelle et la scène des discours. La société de l’information entretient cette illusion selon laquelle nous mènerions une vie parallèle sans rapport avec l’expérience concrète. Or les paroles jetées au cours d’un talk-show ont des effets réels sur ceux qui les entendent. Elles ne sont pas seulement des éléments de la société du spectacle.

L’expression « on ne peut plus rien dire » revient comme un leitmotiv du grand ressentiment contemporain. Comment l’interprétez-vous ?

M. F. : Tout le monde reconnaît que Pierre Desproges ou même Coluche ne passeraient plus à la télé aujourd’hui. Il est un fait que l’étendue de ce qui est dicible dans le champ médiatique officiel s’est rétréci. Mais il me paraît faux de dire qu’on n’a plus le droit de rien dire en général. Peut-être que la reconquête d’une plus grande liberté de ton dans les médias traditionnels susciterait moins de désir d’être subversif à bon compte sur les réseaux sociaux.

Dans un entretien que vous aviez mené avec Patrick Boucheron pour la revue Esprit, l’historien faisait l’éloge du « calme et de la mésentente ». Qu’est-ce à dire ?

M. F. : La mésentente est un terme emprunté au philosophe de gauche Jacques Rancière, pour qui la démocratie est tissée par le conflit. La démocratie, dans sa nature même, pose la nécessité d’un conflit permanent entre le légitime et l’illégitime. Et elle présuppose qu’il n’y aura jamais de terme à ce conflit. C’est cela, la mésentente: l’absence de point de vue absolu qui forcerait au consensus. La démocratie comme forme de société a donc quelque chose d’insatisfaisant pour tous ceux qui exigent des vérités définitives en politique. D’où deux tentations symétriques : le pouvoir des experts et l’autoritarisme.

À la nécessité du conflit devrait donc répondre un « calme » art de la dispute ?

M. F. : Oui, et l’art de la dispute, tel qu’il a été théorisé par les Lumières, présuppose un certain nombre de conditions. D’abord que les deux « disputants » se situent sur un pied d’égalité. Cela suppose non seulement une égalité du temps de parole, mais aussi qu’on ne tire pas bénéfice de parler une langue distinguée et officielle : ceux qui ne parlent pas cette langue ne devraient pas être minorisés. Il faut adapter son langage à celui de l’autre. Non pas en forgeant une langue homogène, mais en faisant un effort de traduction. Pour cela, il faut s’entendre sur des règles : que cela ne finisse pas en combat physique, bien sûr ; ne pas recourir à des attaques ad hominem et donc développer des arguments ; et puis rappeler le caractère public de la dispute. Il faut une mise en forme et une mise en scène politique de la confrontation. Un argument n’est public au sens kantien du terme qu’à partir du moment où il peut être énoncé devant tout le monde sans se contredire. Il n’est convaincant que s’il peut être universalisé.

Un certain art de la dispute semble souvent mis en scène sur les plateaux télé. Respecte-t-il ces règles kantiennes ?

M. F. : Dans une mauvaise discussion, comme on en voit tant sur les chaînes d’info aujourd’hui, les présupposés des points de vue défendus par les intervenants ne sont jamais exposés. Les gens n’exposent pas des arguments, ils répètent des éléments de langage. On emploie trop souvent des termes valises, comme « laïcité » ou « République », sans se donner la peine de les définir. Or, si on les définissait, on ne pourrait avancer masqués. Par exemple, quand l’extrême droite parle de « laïcité » (un principe auquel elle s’est toujours opposée dans l’histoire), il faut en réalité entendre : politique destinée à combattre les musulmans. Quand elle dit « peuple », il faut entendre « petits Blancs victimes de l’immigration ». C’est de la pure rhétorique ; le travail de ceux qui sont chargés de mettre en forme le débat public devrait être d’amener ceux qui parlent à nous dire d’où ils nous parlent. On cite souvent la phrase d’Albert Camus: « Mal nommer les choses, c’est ajouter à l’injustice du monde. » Et il est vrai que la confusion des mots facilite la violence.

Aujourd’hui, l’espace médiatique est continuellement traversé de scandales, qui se succèdent jour après jour, comme récemment les « affaires »  Mila ou Griveaux, et qui excitent tout le monde…

M. F. : En tant qu’ils sont branchés sur du pulsionnel, les réseaux sociaux produisent du délire. J’ai écrit un livre en 2008 sur la privation de l’intime. Dans les sociétés de l’exposition, on est poussés à s’énerver, à la mesure de notre impuissance face à des débats sans intérêt. Nous sommes sommés de réagir à des vidéos volées ou à des paroles qui auraient dû rester dans l’espace privé. Cela dit, nous n’en sommes qu’au début de l’ère numérique. La méfiance à l’égard de la fausse transparence des réseaux sociaux se développe déjà ; comme le désir de ne pas être dupe des images. Nous ne désinventerons pas ce que nous avons inventé, mais nous serons, à mon avis, plus prudents.

« On reconnaît une société à la façon dont elle traite ses fous », disait le psychanalyste Jean Oury. Pourrait-on dire aussi que l’on reconnaît une société à la façon dont elle traite son espace de discussion ?

M. F. : Oui, mais en ajoutant : surtout à la manière dont les classes dirigeantes organisent elles-mêmes cet espace de discussion. Comment une société parle ? C’est trop difficile à dire. Il y a trop de niveaux de langage à prendre en compte. En ce sens, j’ignore si on parle moins bien en France aujourd’hui qu’hier. Par contre, les hommes politiques, les journalistes, les intellectuels, sont clairement responsables d’une détérioration des fonctions du langage. Car le langage est censé donner une information, établir un lien et pas seulement produire des injonctions ; dire un sens et non énoncer une expertise ; tenter une interaction, pas une domination. Il y a beaucoup de grammaires pour faire cela. La hauteur d’un discours se mesure à la manière dont les gens reconnaissent qu’on leur parle bien. Ce qui manque fondamentalement aux hommes et aux femmes politiques actuels, c’est le sens de la pédagogie. La langue technocratique est un vrai appauvrissement de la pensée. On ne peut pas gouverner une démocratie à partir d’un langage technocratique, qui est un discours de l’entre-soi. Ni en recourant par réaction à un langage pulsionnel à la manière de Trump, qui s’adresse aux tripes plus qu’à la sensibilité.

Aujourd’hui, diriez-vous qu’il existe des espaces, des pratiques de réinvention de cette éthique de la discussion ?

M. F. : Dans mon propre espace professionnel – l’enseignement –, j’essaie de la mettre en œuvre, et je suis loin d’être seul à le faire. Tous ceux qui écrivent et publient des textes participent aussi à l’animation de l’espace public. Ce qui échappe à l’espace de la discussion, c’est le tweet insultant ou béat d’admiration, qui ne donne pas prise à la confrontation d’idées. L’espace de la discussion oblige à intégrer le point de vue de l’autre à sa propre prise de parole.

Qu’est-ce qui pourra nous sauver de toutes ces pathologies de la parole et de l’échange ?

M. F. : Le désir d’en sortir. Le désir d’habiter le monde plutôt que la bulle. Les colères actuelles, non seulement contre les élites politiques et économiques, mais contre la manière dont on nous parle, traduisent bien ce sentiment diffus qu’on ne peut plus continuer comme cela. « Il faut voir comme on nous parle », chantait déjà Souchon en 1993 – tout était dit.


Cette interview est extraite d'un entretien paru dans la revue de L'ADN numéro 22 - Comment tu me parles ? - à se procurer ici.

Commentaires

  • La violence sur les réseaux sociaux est à mon sens un souci systémique. D'un côté on a des Woodes Rogers numériques qui voudraient pacifier les républiques pirates du Net au nom du Bon, du Bien et du Juste (ce qui est irréaliste, en plus d'être présomptueux) de l'autre on a effectivement des guerriers du Net enfermés dans leurs bulles, qui passent leur temps dans le virtuel (il faut penser à s'aérer, quand la moutarde monte au nez), menés par le pathos ou par leurs croisades idéologiques. Oui, on se sent très fort derrière un écran, il y a un vrai effet déshumanisant, et quand de base on a peu d'éducation, la situation est encore pire.

    Comble du malheur, les politiques sont totalement inefficaces. La récente loi contre «la haine sur Internet» (mais comment empêcher un sentiment ?) est une ineptie, laissant le soin aux GAFAM le soin de tout modérer, ce qui est déjà un grave aveu d'échec de l'État de droit. On imagine déjà la modération expéditive pour éviter les amendes, la censure sur les sujets chauds et l'aggravation de la culture du consensus déjà bien installée... Par peur de l'anarchie, l'espace virtuel risque de se transformer en zone de non-droit ultra-policée, rendant bel et bien haineux ceux qu'il prétend tempérer. Là encore, quelques parallèles avec le Nouveau Monde seraient pertinents...

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