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Portrait de Clément Viktorovitch
© Inconnu

Clément Viktorovitch : la rhétorique peut-elle sauver le débat ?

Béatrice Sutter et Alexandre Kouchner
Le 6 mai 2020

Tous les soirs sur Clique TV, il met « Les points sur les i » dans sa chronique qui décrypte la rhétorique de celles et ceux qui occupent l’espace médiatique. Et ça cartonne. La rhétorique peut-elle sauver le débat ? Entretien avec Clément Viktorovitch.

Avec les réseaux sociaux, la parole semble être donnée à tout le monde. Est-ce une bonne idée ?

CLÉMENT VIKTOROVITCH : Qu'il y ait pléthore de paroles qui circulent, oui, sans le moindre doute. Mais qu'on entende tout le monde s'exprimer, je ne crois pas. Il y a encore nombre de groupes qui n'émergent que par des porte-paroles, et d’autres à la place de qui on parle toujours. Premier exemple, les jeunes. Ils s'expriment sur les réseaux sociaux, certes, mais si on parle beaucoup d’eux, on les entend rarement dans les arènes de la parole publique. Les réactions provoquées par Greta Thunberg sont éloquentes. Elle est ramenée à sa condition d'autiste, de jeune femme, voire d'enfant, et une partie des commentateurs s’étonne même qu’elle s’autorise à prononcer des mots. On n’entend pas non plus les jeunes de banlieue, et, dans une certaine mesure, on peut encore dire cela des femmes, aussi. Si le texte de Virginie Despentes dans Libération au lendemain de la remise du César du meilleur réalisateur à Roman Polanski a été une telle déflagration, c’est qu’elle a mis, adroitement ou non, de manière opportune ou non, le doigt sur quelque chose : « On se lève, on se barre, et surtout on ouvre notre gueule. » Même ceux qui parviennent à prendre la parole peuvent disparaître de l’espace public. Pendant six mois, on a vu des Gilets jaunes courir les plateaux de télévision. Puis toute cette expression a été englobée dans le grand débat national, qui, sous couvert de réintégrer la parole des Gilets jaunes dans un cadre institutionnel, l'a rendue invisible.

 

Il reste ce sentiment qu’on se comprend de moins en moins... Qu'est-ce qu'il nous faudrait pour savoir débattre à nouveau ?

Le fond du problème est que nous ne sommes plus d'accord sur ce dont il faut parler. Les uns veulent parler de croissance, relance économique et rigueur budgétaire, les autres, de l'urgence écologique et de la révision de nos modes de production, et d’autres encore, de l'identité française. Par ailleurs, nous avons un problème de vocabulaire, avec cette tendance de fond qui tend à effacer toute conflictualité sociale. La langue politique continue de s’affaiblir, jusqu’à ne plus pivoter que sur des concepts opérationnels, des mots vides de sens. La réforme des retraites, par exemple, est justifiée au nom de la « justice »…  sans que personne ne se préoccupe de démontrer en quoi elle serait plus juste ! On pourrait également parler du plan de licenciement, devenu « plan social », puis « plan de sauvegarde de l'emploi », et désormais « PSE ». Cette évolution d'une stratégie d'« euphémisation » à une stratégie d'« acronymisation » fait que, maintenant, on ne sait même plus de quoi on parle. Or, il devient très difficile de structurer un discours critique quand celui-ci se rapporte à des choses que l’on n’est plus capable de nommer en des termes porteurs de clivage.

 

On constate la même chose dans les entreprises...

Bien sûr. Ce phénomène a été bien étudié par des linguistes et des sociologues, comme Thierry Guilbert, qui appelle ça le « discours néolibéral », ou Luc Boltanski, qui parle de « discours managérial ». Il y a, là aussi, une stratégie identifiée qui efface du langage tout ce qui a trait à la violence de la société. Longtemps, les entreprises ont eu des « salariés », et donc des « employeurs ». À présent, elles ont des « collaborateurs ». Dès lors, comment structurer un système de revendications ? Si nous collaborons à un grand projet collectif, nous n’allons tout de même pas nous engueuler ? Résultat : il devient difficile de s'opposer. La force du discours libéral, avec lequel on est d'accord ou non, a été de parvenir à se présenter sous les atours du bon sens et du pragmatisme. Or, la définition de la politique, c'est le choix. Et la définition du choix, c'est l'existence d'un conflit.

 

Doit-on alors abonder dans le constat « qu’on ne peut plus rien dire » ?

On entend cette complainte chez ceux qui, c’est vrai, ont été un temps en marge du système médiatique. Mais il suffit d'aller sur le fil Twitter de Nadine Morano pour voir que l'on peut encore dire beaucoup de choses… Prétendre « qu’on ne peut plus rien dire » consiste surtout à se présenter comme en lutte contre le discours dominant. Ceux qui disent cela se contentent de produire un discours sur eux-mêmes, en jouant sur l'image d’outsiders, de ceux qui ont le courage de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Longtemps, les représentants de l'extrême droite et les polémistes qui lui sont rattachés ont été minoritaires. Ils ne le sont plus, aujourd'hui. La réalité est qu'ils sont désormais les représentants d'un discours devenu tout à fait mainstream… et fort présent dans les médias.

 

Ces postures nous condamnent-elles à l'ère du clash ?

Contrairement à ce que l'on pense, le clash n'est pas nouveau. Il a toujours existé et fait vendre. Droit de réponse, de Michel Polac, en est une bonne illustration. Le clash s’est toutefois démultiplié, c’est vrai, avec le nombre croissant de chaînes d'information en continu. Elles ont des dizaines d’heures d’antenne à combler, et besoin de faire de l'audience. D’où la démultiplication des émissions de débat, qui ne coûtent presque rien à produire et sont très regardées. Dans le même temps, les réseaux sociaux ont rendu chaque confrontation beaucoup plus visible. Pire, d’une certaine manière, ils ont transformé chaque débatteur en média autonome, qui a lui-même intérêt à générer de la conflictualité, parce que cela peut lui rapporter des followers… et donc de l'influence.

 

Comment mieux gérer cette conflictualité nouvelle ?

Je crois profondément que le débat contradictoire est sain et nécessaire en démocratie. Il permet aux citoyens de se forger un jugement éclairé sur les problèmes publics. Mais pas n'importe quel débat contradictoire. Il est urgent de réfléchir aux dispositifs de ces débats, pour imaginer une émission qui permette la confrontation d’individus profondément en désaccord. Cela nécessite au moins deux choses : un accord sur le sujet de la discussion, et sur les règles du débat. D’autre part, je plaide depuis longtemps pour un enseignement généralisé de la rhétorique. C’est une compétence démocratique fondamentale. On ne peut pas parler de démocratie sans s’assurer que les citoyens disposent des compétences leur permettant de mettre à distance les argumentations dont ils sont l'objet. Les arguments n’étant pas transparents, il est nécessaire d'être capable de les analyser, de les décrypter, afin de pouvoir choisir en toute conscience de les accepter ou de les rejeter. Cela va de pair avec la nécessité d’enseigner la production de discours. Sinon, on se condamne à avoir toujours les mêmes qui prennent la parole : les élites éduquées, débordantes de capital social, économique et culturel.

 

Des réformes sont menées au sein de l'Éducation nationale pour valoriser la pratique de l'oral dans l'enseignement. Cela va dans le bon sens ?

L'enseignement de l'éloquence est effectivement un bon préalable, mais cela n’est pas suffisant. Il faut apprendre à tout le monde à prendre la parole, certes. Mais se borner à enseigner l’oralité n’aura pas d’autre conséquence que de permettre aux individus de faire de jolies présentations pendant leurs réunions. Cela ne fabrique pas une démocratie. Je crois nécessaire d'enseigner non pas l’éloquence, mais la rhétorique. L'art de mettre à distance les discours, et de mettre en valeur son propre point de vue. Savoir présenter sa pensée de la manière la plus efficace et efficiente possible. Enseigner la rhétorique, c'est sans doute produire 65 millions de personnes agaçantes, parce qu'elles parlent. Mais c'est la définition d'une démocratie.

 

Aujourd'hui, on se forme à des formats : la présentation, le pitch… C’est quoi, une parole libre, à notre époque ?

C’est justement une parole qui s’émancipe des formats et des stéréotypes, notamment ceux de l’entreprise, du droit ou de la politique. Je pense qu'il faut réhabiliter d’autres formes d'expression citoyenne. Je crois à la vertu du témoignage, à la force de la narration, du conte ou de la poésie. Pour moi, enseigner la rhétorique, c'est laisser la liberté de choisir la forme de son expression. C’est le contraire de se focaliser sur une série de formats tous plus contraints les uns que les autres. Le pitch est peut-être le pire de ces avatars, imposant d’être capable de faire sa présentation en quatre minutes chrono, avec du storytelling et un peu d'humour. Certains messages exigent plus que quelques minutes, et certains individus ont besoin de pouvoir parler autrement.

 

La rhétorique étant l’art de l’argumentation, n’est-ce pas un outil qui contribue à nourrir la polarisation des débats et rend impossible le dialogue ?

Dans une certaine mesure, oui, mais c'est le seul outil dont on dispose. Il faut bien reconnaître que la rhétorique est un pouvoir. Un pouvoir qui s'exerce sur ceux qui n'en disposent pas par ceux qui le maîtrisent. C’est peut-être un paradoxe, mais le meilleur remède à la langue de bois, aux argumentations fallacieuses et aux discours perfides, c'est l'enseignement de la rhétorique à tous. C’est ainsi que nous améliorerons la qualité du débat public : les procédés les plus déloyaux perdront toute efficacité, puisque nous aurons été formés non seulement à les reconnaître, mais à les utiliser. En attendant, faute de mieux, on utilise le palliatif du décryptage. Des gens comme moi qui disent « attention, faites gaffe à ça ». Je reconnais que ce n’est pas l'idéal… Mais plus profondément, chercher à sortir de la rhétorique, ce serait prétendre avoir accès à la vérité…, et donc sortir de la condition humaine ! Hélas, nous demeurons incapables de démontrer où se situent le bon, le vrai et le juste. La seule chose qu’il nous reste, dès lors, c’est d’avoir recours à l’argumentation, pour tenter de nous mettre d’accord sur le probable et le préférable. Le conflit et le désaccord font partie intégrante de la nature humaine. C’est d’ailleurs la définition même de la politique. Et c'est ce qui rend la rhétorique nécessaire.

 

Vous tenez sur Clique TV deux formats d’émission très différents. Une chronique quotidienne de quatre minutes, « Les points sur les i », et une émission mensuelle d’une heure, « Viens voir les docteurs ». Comment jonglez-vous entre ces deux formats ?

Ils reposent sur un fondement commun : la conviction, viscéralement ancrée en moi, que les gens sont intelligents. À partir de là, le travail d'un universitaire consiste, selon moi, à présenter le savoir le plus exigeant possible de la manière la plus accessible possible. Simplifier, mais sans jamais céder au simplisme. C’est ainsi que j’ai conçu à la fois ma chronique et mon émission. Dans l’une comme dans l’autre, je ne fais pas de compromis. J’utilise un vocabulaire technique, j’invite des chercheurs spécialistes, et j’essaye de montrer qu'il est possible de proposer un contenu aussi pointu que plaisant. C’est cela, mon but, au fond. Rendre l’exigence accessible.

 

Cette interview est parue dans la revue de L'ADN numéro 22 - Comment tu me parles ? - à se procurer ici.

 

PARCOURS DE CLÉMENT VIKTOROVITCH

Politologue et chroniqueur français, il enseigne la rhétorique et la négociation à Science Po Paris. Avant de rejoindre Clique TV, il a été chroniqueur sur CNEWS (L’heure des pros, Punchline) et sur RTL (On refait le monde).

Béatrice Sutter et Alexandre Kouchner - Le 6 mai 2020
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