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une série de visage grimaçant qui regardent un smartphone
© SIphotography via getty image

Dans l'indignation générale : pourquoi nous sommes devenus accros aux scandales médiatiques ?

Le 28 nov. 2019

Sur les réseaux ou dans les médias mainstream, nous vivons dans un état d’indignation générale. Pour le philosophe Laurent De Sutter l’enjeu de ce scandale permanent est moins politique qu’identitaire.

À la fin de l’année 2018, le twittos ernst burgler publiait un fichier montrant 365 jours d'indignations et de débats stériles qui avaient secoué Twitter. Derrière ce fichier Excel on pouvait bien évidemment deviner la critique d’un réseau social bien connu pour son ambiance de scandale permanent qui voit s’affronter des communautés d’internautes à coup de hashtags. Ces indignations que l’on retrouve aussi sur Facebook ou sur les plateaux des talk shows envahissent de plus en plus les débats publics au point de rendre ces derniers de plus en plus inaudibles. Mais que se cache-t-il vraiment derrière ce phénomène ? Pour le philosophe Laurent De Sutter qui a écrit le livre indignation totale (Éditions de l’Observatoire), notre addiction au scandale est avant tout un problème de notre logiciel de pensé, basé sur la raison.

L’indignation telle qu’on la pratique sur les réseaux sociaux, c’est tout nouveau ?

Laurent De Sutter : Je pense qu’on peut faire le pari que l’indignation est aussi vieille que l’humanité ou que l’existence des principes moraux. Mais pour mieux comprendre comment elle fonctionne aujourd’hui, il faut remonter à la fin du XVIIe siècle. À cette époque, en publiant sa Critique de la raison pure, Emmanuel Kant va faire opérer un tournant décisif dans la conception occidentale de l’exercice même de la raison. C’est quoi la critique ? C’est la mise en œuvre sur un sujet donné d’un jugement final élaboré grâce à la raison. C’est un peu comme si on avait donné à n’importe quel individu la capacité d’exercer un jugement quasi divin sur n’importe quelle chose. C’est de ce nouveau rapport au monde que vient l’indignation moderne. Au-delà de la colère ou des émotions qu’elle peut susciter, il s’agit avant tout d’une mécanique qui consiste à disqualifier un adversaire en utilisant une argumentation rationnelle. Tout le but de l’indignation est d’éliminer, grâce à la critique, les autres raisons possibles pour faire triompher la sienne.

Nos tweets enragés sont les bâtards de la Critique de la raison pure de Kant ?

L. D. S : Leur filiation remonte aussi à la fin du XVIIe siècle, qui a vu la naissance de l’espace public et de l’opinion publique. Cet espace est arrivé avec les premiers journaux, a continué à se développer avec les médias de masse, puis les réseaux sociaux. C’est sur ce terrain que s’expriment cette rationalité moderne et donc l’indignation qui en est la continuité. Ce qui a changé depuis quelques années, c’est surtout le coût d’accès à l’espace public, qui a radicalement chuté. N’importe qui peut publier n’importe quel point de vue et disposer d’une audience. On a donc affaire à une véritable intensification des débats publics et donc des indignations.

Comment s’exprime cette intensification ?

L. D. S : Non seulement tout le monde peut parler, mais, comme ça provoque un brouhaha, il faut hurler plus fort pour se faire entendre. La logique qui sous-tend les débats dans les médias mainstream et les réseaux sociaux implique d’utiliser des arguments toujours plus forts, dévastateurs ou bruyants. On pousse la raison dans ses extrêmes limites, car c’est elle qui nous fournit de quoi nourrir les débats. Quels que soient le sujet du débat et l’endroit où ça se passe, on retrouve une rage qui est constamment verbalisée et rationalisée. Le moindre argument est accompagné de faits, de théories et d’informations glanées ailleurs. La raison est un instrument qui nous donne tout le temps l’autorisation d’aller derrière les apparences pour discerner les principes cachés et actifs. C’est exactement ce qui se passe avec les débats autour du dérèglement climatique. Les collapsologues et leurs détracteurs déploient des trésors d’argumentations scientifiques pour montrer que le monde est comme ci ou comme ça.

L’indignation semble avoir trouvé un terrain particulièrement propice sur Twitter. C’est là qu’elle se déploie le plus ?

L. D. S : C’est vrai que s’indigner sur Twitter, c’est un peu l’EuroMillions de la reconnaissance.  On fait une toute petite mise de 280 caractères et ça peut rapporter gros. Cependant, je ne tiens pas à diaboliser ou critiquer les médias sociaux. Quand je parle d’intensification, j’essaye d’être le plus neutre possible. Le véritable problème, ce n’est pas Twitter ou Facebook, mais bien le « logiciel » qui est puissamment ancré en nous, à un tel degré qu’on a du mal à l’accepter. Nous sommes tellement attachés à la raison que nous ne nous rendons pas compte que c’est elle qui nourrit les scandales à répétition. C’est la raison qui nous permet de gagner à tous les coups, de nous mettre en position de supériorité. Nous nous donnons à nous-mêmes la force de détruire le monde ou de le sanctifier. Sans que personne ne puisse se dresser face à nous si ce n’est en déployant des pouvoirs aussi vastes que les nôtres. C’est pour cela que Twitter ou les plateaux de télévision ressemblent à des zones de combat remplies de boules de feu.

À ce sujet, vous évoquez beaucoup l’influence des Late Shows américains qui surfent sur les indignations successives.

L. D. S : C’est une idée que j’ai trouvée toute faite chez le philosophe Slavoj Žižek, qui est le premier à avoir émis l’idée que les médias libéraux et les Late Shows ont contribué à l’élection de Trump. Au fil de leurs émissions, les animateurs comme Stephen Colbert ou John Oliver se sont indignés en montrant du doigt un archétype de plouc raciste et homophobe. Ils ont créé un épouvantail par le rire, mais ils ont oublié que les croque-mitaines se nourrissent de toutes les énergies et que le rire est un carburant puissant. Quand on s’offusque de tout ce qui est obscène chez Trump, comme ses injures, ses tweets ou ses électeurs, on oublie sa vraie obscénité, qui est sa politique fondamentale. Le rire peut parfois nous dévier des choses importantes. Cette indignation par le rire ne redistribue pas les cartes, elle ne fait que répéter ce que l’on sait déjà.

Malgré toute l’indignation qu’il a suscitée, Trump a tout de même été élu. Et pourtant, ses détracteurs, et les médias en particulier, continuent encore et encore de s’indigner...

L. D. S : Comme je l’ai dit, les médias sont nés avec la raison moderne. Ils en sont la matérialisation profonde et c’est d’autant plus vrai avec le fact-checking. Pour vaincre
Trump, il faudrait des médias qui répondent à un autre logiciel que celui de la raison critique. Certains magazines se retirent un peu de ces débats en produisant des enquêtes ou des formats longs, par exemple. C’est un autre espace-temps qu’un simple tweet. Les journalistes doivent aussi se poser la question de l’objectif de leurs articles. Est-ce qu’ils doivent informer de manière pseudo-objective ? Est-ce qu’ils doivent conforter un camp dans son idéologie ? Ou bien doivent-ils agir ou du moins penser à ce qu’il est possible de faire ? Pourquoi ne pas regarder vers l’horizon au lieu de regarder dans le rétroviseur ?

On comprend que l’indignation est attirante, car vous indiquez dans votre livre qu’elle procure une forme de jouissance.

L. D. S : Effectivement, mais je ne parle pas d’un petit plaisir furtif. Il faut se souvenir de la place de la jouissance au sein de l’existence humaine. C’est une chose qui va chercher au plus profond de nos mécanismes, de notre identité. Si la plupart des scandales et des indignations nous font lever de notre chaise, c’est parce qu’une valeur ou une cause qui nous est chère se trouve défiée. Ce défi nous est comme directement adressé, car nous avons choisi de nous aligner sur cette valeur. On s’indigne parce qu’au fond, on se sent attaqué dans notre propre identité. Dans ce contexte, la jouissance qui accompagne l’indignation est celle de notre être en train de triompher. « Avoir  raison », c’est affirmer son être.

Les grands mouvements qui sont nés sur Twitter comme #MeToo ou #YouthForClimate ne seraient donc que des moyens d’affirmer une identité ?

L. D. S : En quelque sorte, mais ça n’est pas fait de manière volontaire. On a tendance à croire que l’on choisit parmi un catalogue de valeurs celles qui nous correspondent le mieux. Or ces valeurs sont plutôt créées en nous par la polarisation de l’espace public, qui nous oblige à prendre position. Dans le cas de #MeToo, on a vu une succession de femmes dire « et moi », « et moi », « et moi », sur l’espace public, jusqu’à ce qu’un groupe de femmes signe une tribune sur la liberté d’être importunée en disant « pas moi ». Au moment de la publication de cette tribune, les femmes du mouvement #MeToo se sont trouvées clôturées dans leur mouvement. Leur identité trouvait une justification dans le fait que d’autres femmes disaient « pas moi ». On retrouve la même mécanique pour les mouvements autour du climat ou de Greta Thunberg, avec un camp qui défend sa cause et des ennemis désignés, qui ne sont pas d’accord avec elle.

Pourtant, on pourrait croire que l’indignation peut servir de carburant à la mise en œuvre de changements radicaux.

L. D. S : Il faut rappeler que le scandale est une chose ambivalente. La plupart du temps, il donne l’impression que quelque chose se passe. L’indignation peut éventuellement mener à la mise en œuvre d’un changement, mais elle n’est en aucun cas elle-même un changement. Je pense même que le logiciel qui détermine nos indignations contemporaines rend compliqué le passage à l’action, car elles s’y substituent. On préfère se nourrir d’une infinité de scandales et affirmer notre être à travers cette chaîne d’indignation, plutôt que d’entamer un véritable changement.

Est-ce que la succession des indignations auxquelles on participe toute la journée a tendance à toutes les neutraliser ?

L. D. S : Bien évidemment, une indignation en chasse une autre. Le matin, on se met en colère parce qu’une baleine s’est échouée avec du plastique dans l’estomac, l’après-midi, on peste contre la réforme des retraites, et le soir on débat contre les supporters du glyphosate. Mais en réalité, ce n’est pas cette succession qui est grave en soi. Comme l’indignation renvoie à la personne que vous êtes, la question qu’il faut se poser, c’est plutôt, quel est l’être qui se construit derrière cette chaîne de scandales ? Ces suites d’indignations deviennent les instruments de notre anesthésie contemporaine, car elles ne font que nous ramener à une identité bien établie. Il n’y a rien de plus barbant que de se rappeler sans cesse qu’on est de droite ou de gauche ou bien qu’on est libéral ou écologiste. Ne serait-il pas beaucoup plus riche de tenter de devenir quelque chose d’autre, de différent, plutôt que de toujours vouloir affirmer encore et sans cesse notre identité ?


Cet article est paru dans la revue 20 de L'ADN consacrée aux mutants du green. Pour vous procurer ce numéro, il suffit de cliquer ici.

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