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Une affiche de propagande montrant des mains tenants des portables
© Oxinoxi via Getty Images

Cyberharcèlement, cancel culture, clash... les rouages de la guerre d'information

Le 20 févr. 2020

Vous ne le savez peut-être pas, mais la France est en pleine guerre de l’information. Centré sur les réseaux sociaux, ce conflit reflète l’état de notre société selon Xavier Desmaison.

Entre l’affaire Mila, le scandale des employés du Slip Français organisant une soirée « black face » ou la Ligue du LOL, les scandales médiatiques s'enchainent. Pour Xavier Desmaison, président de l’entreprise Antidox, spécialisée dans la communication de crise, auteur avec Guillaume Jubin du livre Le bucher des vérités, ces conflits sont révélateurs d'une véritable guerre de l’information. Son terrain de jeu : les réseaux sociaux. Son objectif : faire changer la société à coups de batailles militantes. Décryptage.

Il ne se passe pas une semaine sans qu’éclate un conflit opposant une communauté d’internautes à une ou plusieurs personnes bien ciblées. Comment ce phénomène est-il arrivé ?

Xavier Desmaison : Je pense qu’il remonte à une dizaine d’années, au moment où les premiers utilisateurs de Twitter (des journalistes ou des blogueurs) ont commencé à se structurer. Les premières communautés sont apparues à ce moment-là et ont donné, entre autres, la Ligue du LOL. Ce phénomène de structuration étant typique du fonctionnement de Twitter, il s’est multiplié jusqu’à aujourd’hui. On peut dire que Twitter est devenu le terrain de jeu d’une multitude de « ligues » qui s’affrontent de manière permanente.

Ces 'ligues' sont souvent porteuses de combats très antagonistes : d'un côté les féministes, de l'autre les masculinistes, les « pro-sciences » ou les antivax... etc. Comment expliquer une telle fragmentation ?

X.D : Nous avons vécu un effondrement du critère commun de vérité ou de consensus. Le politologue français Jérôme Fourquet a très bien étudié ce phénomène dans son livre L’archipel français. Sa théorie consiste à dire que la France était un pays structuré par une opinion commune dominante qui était grosso modo chrétienne. Cependant, cela fait depuis une quarantaine d’années que le christianisme dominant s’est effondré et qu’il n’y a plus de pensée, de normes ou d’opinions communes. Ce morcèlement fait que la France se constitue en archipels. Les gens se retrouvent dans des groupes qui reflètent leur identité, leur opinion ou leur vision du monde et excluent toute coexistence avec d’autres visions qui seraient différentes.

Est-ce que l’organisation sociale communautariste à l'Américaine aurait infusé chez nous via les réseaux sociaux ?

X.D : Ce modèle vient effectivement des États-Unis, mais c’est bien les Français qui l’ont inventé. Dans les années 70, plusieurs philosophes ont constitué ce qu’on appelle la French Theory. Il s’agit d’un corpus de pensées selon lequel il n’existe pas de principe de vérité, mais plutôt un ensemble d’interprétations et de constructions culturelles. Ça a donné des idées très intéressantes comme celle de Simone de Beauvoir qui explique que l’on ne naît pas femme, mais qu’on le devient. Cette vision du monde a été récupérée par un ensemble d’identités qui veulent s’attaquer à ces construits sociaux pour les faire évoluer. Ça touche des personnes discriminées qui ont eu besoin de mener leurs combats sur le terrain médiatique.

Dans votre livre, vous évoquez une forme de radicalité qui s’est emparée de ces groupes.

X.D : Sur les réseaux, chaque communauté fonctionne comme une tribu. Elles développent leur pensée sur un schéma de défense et d'attaque vis-à-vis d’opposants identifiés. Ce fonctionnement implique une radicalité des méthodes et des discours que l’on trouve même dans les communautés portant des valeurs de tolérance. Nos manières de communiquer se sont aussi radicalisées de manière globale. Le bruit médiatique permanent fait qu'un message n’a aucune chance de percer s’il n’est pas radical. Même les marques s'y mettent. Quand vous avez Redbull qui envoie un parachutiste faire une chute libre depuis la stratosphère, c’est un acte de communication radical qui engendre une visibilité maximale.

Concrètement, comment opèrent ces communautés dans le champ de bataille médiatique ?

X.D : À la manœuvre, on trouve souvent des acteurs politiques, associatifs, des industries ou même des Etats. Ils organisent une base de militants qui représentent un courant de pensée ou d’opinion et que l’on peut mobiliser via des messageries WhatsApp ou Telegram. Il s’agit de personnes qui sont payées ou de vrais convaincus qui passent leur journée à faire ça. Ils leur fournissent des éléments de langage qui vont par la suite être distillés sur les réseaux sociaux. Ces opinions bien tranchées vont apparaitre dans les timelines des utilisateurs Twitter et vont obliger ces derniers à se positionner idéologiquement. Donc l’enjeu de ces militants est de structurer des communautés suffisamment puissantes pour qu’ils puissent mobiliser un maximum de personnes afin de mener une action militante. C’est un peu le même principe que la 'ola'. Il faut réunir les 40 premiers pour avoir un effet d’entrainement et d’opposition.

Twitter est l’un des réseaux sociaux le moins utilisé en France. Il semble pourtant être le principal champ de bataille de ces communautés.

X.D : Tout dépend de notre manière de mesurer. Twitter est un modèle très ouvert sur lequel on peut aisément faire de la veille alors que Facebook est fermé. Cela donne l’impression que Twitter est bien plus visible. Cependant, les grandes campagnes d’influence, comme celle de la Russie sur la présidentielle américaine, se passent sur Facebook. Ce réseau permet d’avoir beaucoup plus d’impact tout en restant sous le radar. En revanche, les communautés de gens qui structurent la pensée, les leaders d’opinion, les politiques qui s’engagent, sont sur Twitter. Tout ce qui se passe sur ce réseau a un impact sur les journalistes et l’ensemble de la structure médiatique. En cela, Twitter reste un lieu de combat idéologique très intéressant.

Quel rôle jouent les médias classiques dans cette guerre ?

X.D : C’est un vrai sujet économique. Les médias digitaux ont un besoin vital de raconter ce genre d’histoire. Pour le comprendre, on peut s’appuyer sur le livre de Ryan Holiday, Trust me, I’m lying. Il explique comment l’effondrement des abonnements et des achats a amené une économie basée sur la publicité par le clic. Plus vous avez de pages vues, plus vous vendez de la publicité. Or cet écosystème a besoin d’être alimenté en permanence de buzz pour gagner de l’argent. Les bad buzz font réagir les gens, provoquent du drame, des débats et des polémiques. La machine médiatique fonctionne à fond, mais ne fait pas vraiment avancer les choses. On peut aussi noter que le journalisme n’est plus aussi légitime qu’avant. Dans l’affaire de la ligue du LOL, CheckNews a tenté d’avoir une position en hauteur, mais plusieurs associations ont attaqué la rubrique en disant qu’ils étaient juges et partie. Pour les dossiers sur le glyphosate, plusieurs journalistes sont pointés du doigt comme étant les porte-paroles d’un lobby ou d’un courant de pensée en particulier.

Que fait l’État devant cette transformation radicale de la société ?

X.D : L’État est conscient de cette archipélisation, mais il est en retard. C’est surtout la montée de l’islamisme radical qui l’a obligé à se mettre à jour. Depuis 2014, plusieurs lois concernant le cyberharcèlement et la haine en ligne ont été adoptées, mais ces mesures risquent aussi de restreindre la liberté de parole. La question judiciaire se pose aussi, mais elle prend beaucoup de temps pour juger ces affaires. On peut citer le cas d’Eric Brion, premier homme à avoir été « outé » dans le hashtag #BalanceTonPorc en 2017. Ce dernier avait effectivement envoyé des SMS pouvant choquer, sous le coup de l’alcool (en 2012) et il en a résulté une mort sociale et professionnelle. Il a depuis gagné son procès pour diffamation contre Sandra Muller, l’initiatrice du mouvement. Comme on peut le voir, les tribunaux ont leur rôle à jouer, mais avant d’en arriver là, il faudrait que la presse puisse analyser et déconstruire ces polémiques.

David-Julien Rahmil - Le 20 févr. 2020
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