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Jeune fille portant des bagues crie ans un mégaphone
© Rawpixels via Getty images

Les règles de la conversation ont changé

Le 10 juin 2021

Les codes ont changé, sans que personne ne prenne la peine de nous en informer. Les échanges sont plus musclés, et on ferait bien de s'y habituer. On fait le point en dix étapes, avec Eric Briones.

Auteur de Le Choc Z - La génération Z, une révolution pour le luxe, la mode et la beauté, paru en 2020 chez Dunod, Eric Briones décortique les codes de cette génération qui, décidément, bouleverse pas mal de secteurs. En tête de nos usages transformés : la conversation, qui se muscle au fil des réseaux et des sujets. Pour s'en sortir, on vous propose un petit guide en dix points.

Au-delà des mots : LA NOUVELLE LANGUE DES SIGNES

Il y avait la langue parlée et puis celle qu’on écrivait. Sur le Net, les modalités de la conversation se sont enrichies, et chacune a sa plateforme : LinkedIn est le règne du format écrit, Instagram, celui de l’image, TikTok, de la vidéo, tandis que le petit dernier, Clubhouse, prend le créneau de l’oralité. Chaque réseau a ainsi développé son propre dialecte, avec ses abréviations et ses images culte. Car la langue s’est aussi enrichie de tout un corpus qui passe par l’image. Finalement, le champ lexical en ligne s’est déplacé. Certes, moins d’alexandrins avec césure à l’hémistiche, mais une créativité du côté des hiéroglyphes numériques. « Au poids des mots, la génération Z ajoute le choc des photos », nous dit Éric Briones. GIFs, mèmes, émojis, émoticônes, valent d’ailleurs 1 000 mots pour faire claquer un message.

Tu veux ma photo ? DÉTOURNEMENT, PROVOCATION, VIRALITÉ

Le Web a toujours eu le goût des subcultures et adore « viraliser » des images totems. Bernie Sanders s’assoupit emmitouflé et voilà que sa silhouette est copiée-collée à l’infini dans des mises en scène improbables et drôlissimes. Donc parler, c’est aussi faire et abuser des références, sans hésiter à les mixer. « Les Z ont une conscience aiguë des potentiels de viralité. Ils cherchent les propos qui peuvent faire mouche, et cela passe évidemment par la provocation », commente Éric Briones. Car, à la fin, c’est celui qui dit le truc le plus gros qui gagne. Dimitar, adolescent canadien, décroche sa célébrité sur ce principe : « Je vais vous parler de ma transition. Mais ça n’est pas une transition de genre, mais une transition d’espèce. En fait, je n’ai jamais été un humain : je suis une éponge ! »

Allumer le feu ! À LA RECHERCHE DE L’IMPACT IMMÉDIAT

Le traditionnel plan en trois parties, thèse, antithèse et synthèse, n’a pas le temps d’être déployé en ligne. Mais, s’il a perdu en structure, l’exercice de l’argumentation a beaucoup gagné en émotion. « Cette génération a l'émotion à fleur de peau, et, quand elle envoie des messages, ils ont une charge affective forte. » Dans la masse du flux des contenus, on n’a que quelques microsecondes pour attraper l’attention. Du coup, on cherche l’impact immédiat : 200 caractères pour monter en trending topics sur Twitter, quelques secondes de vidéo sur TikTok pour devenir célèbre. Le sens de la formule et du visuel qui claquent est la compétence la plus valorisée.

Attention, terrain ultraglissant ! : CONVERSATION « ORANGE MÉCANIQUE »

Chacun a déjà pu l’expérimenter : en ligne, les conversations passent par toutes les nuances de la vanne, et on glisse d’échanges ultrasucrés – « t’es trop belle ♥ ♥ ♥ » – à des attaques ultrabrutales – « Là il y a encore des gens qui vont s’exciter, j’en ai clairement rien à foutre, je dis ce que je veux, je dis ce que je pense, votre religion c’est de la merde, votre Dieu je lui mets un doigt dans le trou du cul, merci, au revoir », pour citer les propos de la devenue fameuse Mila. Qu’on soit engagé dans la conversation, ou qu’on en soit juste l’objet, sur les forums, il faut être prêt à tout encaisser : insultes, menaces, appels au boycott. « C’est une génération qui peut être fan, mais qui ne rechigne pas à basculer dans l’affrontement. A contrario, elle aime aussi se ménager des « safe zones », où on se retrouve entre amis ou membres d’une même tribu. »

« T’es qui, toi ? » : LE POUVOIR, ÇA SE DISCUTE

Alpaguer le puissant, prendre à partie l’influent, défier le célèbre, est devenu la chose la plus naturelle du monde. « La notion de statut a explosé. On veut dialoguer sans filtre, interpeller directement », souligne Éric Briones. À ce jeu-là, la légitimité de chacun à prendre le micro peut constamment être discutée. Quand Jean Castex est reçu par le journaliste Samuel Etienne sur Twitch, son intervention est moins discutée sur le fond que sur le fait qu’il puisse, ou non, prendre la parole sur cette plateforme. Comme le résume un internaute parmi des milliers : « C'est ça qui fait la grandeur et la beauté d'Internet : le fait que tout le monde peut enfin s'exprimer et diffuser sa parole au plus grand nombre. Alors que jusqu'ici la parole publique était accaparée par quelques individus bien placés. » (@Trollken, 9 mars 2021).

Je m'indigne, donc j'existe : LA PUISSANCE DES INDIGNÉS

Les Z ont grandi avec l’affaire #MeToo. Ils ont vu à l’œuvre le pouvoir fulgurant de l'indignation et combien il est efficace de dénoncer et de prendre à partie publiquement celles et ceux qui ont fauté. « Il ne peut pas y avoir d'indignation sans conversation, même si c'est une conversation en trompe-l'œil, qui peut ressembler davantage à une somme de monologues, qui tient plus de la diabolisation que de la dialectique. »

T’ar ta gueule à la récré ! HARCÈLEMENT ET EFFET DE MEUTE

Les Z ont appris de leurs aînés le pouvoir du like et des mobilisations collectives, mais ils connaissent aussi le rôle du meneur. « Ils peuvent tout à fait assumer de devenir le porte-parole de la conversation. Il y a, entre guillemets, un combat des chefs pour savoir qui tapera juste, qui portera l'estocade. » Ils ne détestent pas suivre un leader pour incarner une idée. Avec ce niveau d’investissement, le degré de stress monte, et s’assurer le soutien d’une communauté devient vital. On peut voir des archipels de tribus s’affronter, chacune entretenant des groupes fermés et moins visibles (WhatsApp, Telegram, forums fermés sur Facebook...) qui leur servent de camp de retranchement.

Sans filtre ! CONVERSATION IS THE NEW THERAPY

Les frontières de certains tabous se sont clairement déplacées ! « Tout est dans l'extrémité, et la mise en scène dépasse de très loin les frontières de l’intimité. Ils ont un côté beaucoup plus naturaliste », ajoute Éric Briones. Des conversations qu’on aurait hésité à tenir avec ses proches se déversent en commentaires ouverts sans complexe. Il est possible désormais de partager en ligne ses états d’âme et ses difficultés psychiques sans passer par la case divan ou l’expertise d’un professionnel. Sarah, qui tient une chaîne de méditation ASMR, conçoit que « certains psychologues puissent penser qu’il faut être habilité pour prétendre aider les autres. Mais [elle] pense aussi que quand on peut détendre les autres, on n’a pas besoin de diplômes ».

Posture ! FAITES CE QUE JE DIS, PAS CE QUE JE FAIS

Et la génération Greta Thunberg, dans tout ça ? Clairement, mettre en scène son engagement écologique est une constante. Mais si la rigueur des mots s’avère sans concession, les actes ne suivent pas toujours. « Les Z auront du mal à porter une marque polluante, et les marques peuvent subir une pression monumentale à ce sujet. Et si elle soulève contre elle la conversation des Z, cela va très vite et peut aller jusqu'à la "cancelisation". » Mais, sur certains comportements, les Z sont plus coulants. Ils peinent à sortir du modèle dominant de la consommation hérité de leurs parents, et pour l’instant certains usages, le streaming, par exemple, ne sont pas encore pris à partie. Pour l’instant.


Cet article est paru dans la revue n°26 de L'ADN. Pour vous en procurer un exemplaire, c'est par ici !

Béatrice Sutter - Le 10 juin 2021
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