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Dimitar, la nouvelle génération de YouTubeur
© Dimitar via YouTube

Dimitar, l'influenceur nouvelle génération qui capitalise sur la haine

Le 8 juill. 2020

Cet adolescent de 15 ans cumule plus d'un demi million d'abonnés. Son secret ? Des vlogs surréalistes qui attisent la colère des internautes. Serait-ce le futur de l'influence ?

« Aujourd’hui, je vais vous parler d’une chose assez personnelle et ce n’est pas un sujet que les gens osent aborder devant d’autres personnes, car tu peux te faire juger. Je vais vous parler de ma transition. Mais ça n’est pas une transition de genre, mais une transition d’espèce. En fait je n’ai jamais été un humain, je suis une éponge. » Ce que vous venez de lire est un court extrait de la vidéo de L'incroyable vie de dimi_dimi_dimitar intitulé MA TRANSITION: CHOC GÉNÉRAL, diffusée le 16 novembre 2019 sur YouTube.

Le « freak » qu'Internet adore détester

Avec sa voix nasillarde et son look d’ado boutonneux, Dimitar est ce qu'on pourrait communément appeler un « freak du Web ». Depuis octobre 2019, ce jeune Québécois de 15 ans raconte sa vie sur YouTube et part dans des délires presque surréalistes. Il explique qu'il était un cochon d'Inde et qu'il est devenu une éponge, ou bien qu'il est insensible aux insultes et qu'il accepte totalement la haine des autres. Dans une autre vidéo qui enregistre plus de 800 000 vues, il passe en revue les rappeurs français les plus en vue et n'hésite pas à critiquer leurs paroles, leurs mises en scène virilistes ou leur façon d'articuler. Dans d'autres vidéos, il raconte sa vie amoureuse de manière très intime, sa rupture ou bien ses embrouilles avec ses camarades de collège.

Repéré par les internautes pendant le confinement, l'adolescent est devenu l’un de ces personnages qu’Internet adore détester. Une simple recherche sur Google permet de s'apercevoir rapidement que le jeune homme provoque autant de fascination que de moquerie. À titre d'exemple, la vidéo sur sa transition en tant qu'éponge a donné naissance à une  longue série de remix et de réactions critiques.

La nouvelle génération d'influenceurs

Pourtant, ça n'empêche pas Dimitar de réunir de nombreux fans. À partir du mois de mars 2020, il passe de 250 abonnés sur YouTube à plus de 121 000. Il faut ajouter à cela plus de 500 000 followers sur TikTok et 41 000 fans cumulés sur Instagram et Twitter. Loin d'être un phénomène anecdotique, Dimitar est avant tout le représentant de la nouvelle génération d'influenceurs.

« Si l'on compte à partir des premiers youtubeurs historiques comme Norman ou Cyprien, Dimitar fait partie de la cinquième génération d'influenceurs, explique Laurence Allard, maîtresse de conférences en sciences de la communication et chercheuse à l'université Sorbonne Nouvelle Paris 3-IRCAV et spécialiste du monde de l'influence. Tous les cinq ans environ, on voit arriver une nouvelle fournée de personnalités qui sont les mieux placées pour capter le public des 13-18 ans. Après la première génération, il y a eu la seconde avec Seb la frite ou McFly et Carlito, la troisième qui était plus basée sur Instagram avec Enjoy Phoenix, Un Panda moqueur ou bien Sandy Jule. Au sein de la quatrième génération, on peut compter Paola Locatelli, Lena Situation ou bien Bilal Hassani. »

Hyper authenticité et questions de genre

En dehors de la plateforme sociale, qui a basculé d'Instagram et Snapchat à TitkTok, Dimitar s'inscrit totalement dans la continuité de la quatrième génération. Comme ses prédécesseurs, l'adolescent cultive une forme d'authenticité extrême avec son public. Il raconte ses états d'âme et sa vie intime et va même jusqu'à évoquer son asexualité dans une vidéo sur sa rupture. « Les ados se reconnaissent en lui et en même temps, ils sont choqués par le dévoilement de son intimité, explique Claire Balleys, Professeure de sociologie à la Haute école spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO) et spécialiste de la socialisation juvénile.. Il parle beaucoup de son physique, de ses défauts et en même temps il est une espèce de caricature qui assume totalement son besoin d'attention. Il offre son intimité au public et en échange, il demande du like, des commentaires et du partage. »

L'autre point commun qui le relie à la précédente génération d'influenceurs, c'est la mise en avant de la recherche d'identité et des notions de transition et de changement. « Comme pour Bilal Hassani, il remet en question le modèle dominant de la masculinité, poursuit Claire Balleys. Ça en fait un personnage très clivant qui va nourrir la sociabilité de ses fans. On va se positionner par rapport à lui, dire qu'on l'aime ou bien qu'on le déteste ». Dimitar a parfaitement compris que ces sujets fascinent son public et n'hésite pas à jouer avec le concept. Sa vidéo sur sa transition d'homme à éponge, montée comme une sorte de piège à clic en est l'exemple parfait. « Cette histoire d'éponge, c'est une petite fable, à mi-chemin entre un délire d'adolescent et une mise en scène de soi, indique Laurence Allard. Quand il titre, "Je fais ma transition", ça peut attirer à la fois des homophobes comme des jeunes qui se posent des questions. C'est très malin. »

Petit influenceur deviendra grand

Derrière l'apparente improvisation de ses vidéos, on devine toutefois un caractère bien plus réfléchi, voire professionnel chez Dimitar. Sur YouTube, l'adolescent multiplie les vidéos en partenariat avec des marques comme Pizza Hut, Oreo ou Cheetos. Il a aussi très bien assimilé la fameuse formule magique de YouTube, « Feat and Fun » qui consiste à créer des vidéos amusantes comme des défis ou des pranks avec d'autres apprentis, comme sa sœur Maggy qui cumule déjà 10 000 abonnés sur Instagram.

S'ajoute à cela une parfaite connaissance des formats des différentes plateformes sur lesquelles il évolue avec des vlogs pour YouTube, des challenges sur TikTok ou bien des stories sur Instagram. « Quand on a plus de 660 000 abonnés répartis sur quatre plateformes différentes et une adresse mail professionnelle pour être contacté par les marques, ça veut dire qu'on a au moins un agent, indique Laurence Allard. Il a bien évidemment une certaine personnalité qui lui a permis d'émerger, mais il s'inscrit vraiment dans une logique économique que l'on a déjà vue avec les troisième et quatrième générations. » Interrogé à ce sujet, Dimitar n'a pas souhaité répondre à notre demande d'interview mais a précisé qu'il travaillait sans agent.

Une économie de l'influence basée sur la haine

Derrière l'étonnante réussite de Dimitar, il reste cependant un élément qui sort du lot. Avec ses mimiques et ses prises de parole, le jeune Québécois semble être autant aimé que détesté. Ses posts Instagram et les quelques vidéos dans lesquelles il a laissé les commentaires visibles regorgent de messages haineux et d'insultes. Plusieurs fois, il indique qu'il n'aime pas ses camarades de classe et ne semble pas être très populaire, ce qui contraste avec son nombre de followers.

Mais là où un ado classique aurait tendance à écarter les réactions venant des haters, Dimitar les intègre parfaitement. Dans sa vidéo de transition où il explique être une éponge, il assume être le réceptacle de la colère des gens. « En fait le monde est rempli de haine, les gens sont tout le temps fâchés et ont besoin d'exprimer leur rage. Et c'est moi la victime en fait, c'est moi qui suis ciblé ; les commentaires sous les vidéos YouTube montrent que les gens ont besoin d'un souffre-douleur pour se vider de leur haine. J'absorbe la haine des autres et je n'ai aucun problème avec ça. »

Cette logique est poussée à l'extrême. Les titres des vidéos de Dimitar tournent souvent autour de la haine qu'il peut recevoir. Il se fait larguer ? Il indique que c'est parce qu'il est moche. Il lit les commentaires Instagram ? Il choisit seulement les plus méchants. « L'économie basée sur la haine existe depuis longtemps, poursuit Laurence Allard. Dans le monde du spectacle, le fait d'attiser la détestation a toujours été un moyen d'attirer du public. Mais ça a pris un tour vraiment pragmatique avec Enjoy Phoenix dont les spectateurs étaient aussi très divisés. Ce qui change avec Dimitar, c'est qu'il a déjà compris ça et qu'il capitalise dessus. Il préfère entretenir la haine et inclure les spectateurs et leurs commentaires haineux dans son spectacle. La colère, la haine, le drama, tout ça ne fait que le renforcer et augmenter sa visibilité ». À 15 ans à peine, Dimitar a compris qu'il valait mieux utiliser les haters plutôt que de les repousser ; une leçon qui sera sans doute appliquée par les autres influenceurs qui vont émerger dans les années à venir.

David-Julien Rahmil - Le 8 juill. 2020
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