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Des extraits de témoignages reçus par Balance Ton Agency

Balance Ton Agency : « Il fallait que les harceleurs et harceleuses arrêtent de se nourrir de notre mal-être »

@balancetonagency
Le 12 févr. 2021

Lancé en 2020, le compte Instagram Balance Ton Agency dénonce les comportements abusifs et les cas de harcèlement en agence de publicité. Sa créatrice, anonyme, nous raconte.

Je travaille dans le secteur que je maîtrise et méprise : la publicité. Je suis dans la gueule du loup mais je l’ouvre.

Tout a commencé en 2020

Cette année-là a été une vraie épreuve, professionnellement parlant. Mars 2020, plus précisément.

Pourtant, cela faisait plus de dix ans que j’avais fait mes armes dans la pub. J’avais testé les grandes agences, les moyennes, le free-lance, mais c’est la petite boîte qui a mangé ma grosse volonté de continuer dans ce milieu, jusqu’à me conduire à la chute qué s’appelerio « burn-out ».

Je me suis retrouvée à terre, comme après une terrible guerre perdue, mais contre moi-même. Je dis « guerre » parce que je me suis battue, mais mon armure n’a pas su tenir la pression, et j’ai chu.

Et je suis tombée dans les limbes de la presque folie. De la peur de sortir, de l’incapacité de parler, d’exprimer mon mal-être, de manger, de dormir, de la peur de trop penser, de penser trop noir.

Et puis, après quelques mois de bataille, je me suis relevée, fière d’avoir vaincu ce monstre invisible qui me rongeait de l’intérieur et se voyait à l’extérieur. « Faites du ciel le plus bel endroit de la terre »… le pire endroit de cette planète pour moi était devenu mon agence, dans laquelle je ne voulais même plus mettre un orteil.

Quand je me suis relevée, au mois de septembre, je n’avais qu’une envie : faire en sorte que personne d’autre dans ce secteur ne connaisse pareil abîme.

Parce qu’on le valait bien

C’est par un beau jour de septembre que j’ai décidé de créer le compte Instagram « Balance Ton Agency ». J’y pensais depuis quelques semaines. Je me suis dit « Just do it ».

Il fallait que les harceleurs et harceleuses arrêtent de se nourrir de notre mal-être, qu’ils tombent de leur trône bâti sur l’empire du pire, du mal et des larmes, des burn et des bore-out, sur l’amour du pouvoir, sur l’abus du pouvoir, et sur le pouvoir de rabaisser, humilier, blesser, insulter… « What else ? »

Et puis je devais choisir ma prochaine boîte. Pour ça, je pouvais compter sur mon expérience personnelle et celles de quelques ex-collègues qui avaient parcouru un assez bon nombre d’agences de publicité à Paris. C’est ça que je voulais qu’ils balancent. Qu’ils balancent ce qu’ils connaissaient des agences pour me permettre de ne plus choisir la mauvaise.

Et je voulais partager cette info ouvertement pour que ces étudiantes et étudiants qui allaient eux aussi chercher un job sachent où il fallait qu’ils aillent poser leurs pieds.

À la création du compte, je ne m’attendais à rien

Pas à un succès phénoménal, ni à un flop total. À rien.

Passée la première vague d’abonnements de personnes que j’avais croisées à la machine à café, en réunion, à mes pauses clopes, ou avec qui j’avais partagé des semaines, des mois et pour certains des années d’amitié, c’est arrivé : les gens ont commencé à s’abonner.

Au départ, il ne se passait pas grand-chose. Tout le monde attendait surtout de démasquer mon identité. « Impossible is nothing », je restais sur mes gardes, à guetter mon moindre faux pas.

Puis, j’ai posté un verbatim sur une agence pour donner le ton. Et ça n’a pas loupé. Une jeune femme courageuse m’a envoyé un témoignage glaçant. Comme une traînée de poudre, les autres ont suivi.

La première demande d’interview est tombée six jours même pas après le lancement du compte par « J’ai un pote dans la com ». J’avais alors 5 000 abonné-e-s à peine.

C’est là que ça a pris de l’ampleur

Le webzine Paulette s’est emparé du sujet en menant une enquête plus poussée sur la première agence dénoncée et son fondateur, ce hater intraitable aux multiples profils Twitter et Instagram qui tentait de démanteler le compte.

La première salve de témoignages était d’une violence inouïe. On pouvait y lire comment la pornographie était omniprésente dans cette agence, dans les paroles d’un des fondateurs, à travers des objets, des projections de films sur les murs, des images partagées sur la messagerie interne. Moi, ce que je ressentais en lisant ça, c’était plutôt du dégoût.

La seconde semaine, des témoignages sont arrivés sur l’un des grands patrons de la place, par ailleurs président de l’AACC, l’Association des agences-conseils en communication, un syndicat professionnel qui regroupe plus de 200 entreprises, représentant à elles seules près de 12 000 salariés.

Ceux-ci étaient tellement accablants qu’il a décidé de démissionner en contactant le magazine Stratégies, avant même que l’AACC ne fasse son communiqué de presse. Il était 23 heures, c’était juste après une réunion de crise avec tous les patrons des plus grandes agences de pub.

Pour lui, il n’était pas question d’attendre leur feu vert, c’est ça, la patte de l’expert.

C’est là que j’ai réalisé. En seulement deux semaines, deux personnalités de la pub avaient vu leur image, celle qu’ils construisent pendant des années, écornée, voire détruite.

Et tout cela à cause de leurs dérives, et grâce au courage des victimes, au relais média. Stratégies, L’ADN, Challenges, Paulette, Au Féminin, Les Echos… 

Le compte donnait des ailes

Et surtout une seule et unique voix, laquelle avait la force de renverser un système patriarcal trop longtemps ancré dans ce milieu, qui devait être assaini par des gens en quête de bienveillance et de justice.

J’avais comme l’impression d’avoir ce bouton rouge qui éjectait les personnes qui avaient dévoré et déchiqueté nos espoirs. Et tout cela depuis mon canapé. C’est comme une sorte de révolution digitale. Sous les pavés de texte, la rage. Celle de milliers d’abonné-e-s qui avaient trouvé un espace de parole libre. Comme une manifestation en ligne où les pancartes sont des témoignages anonymes.

Il y a eu la découverte d’autres agences, encore. Celle qui, restée coincée dans les années 90, faisait couler l’alcool, la drogue, et accessoirement une batte de baseball pour casser l’ambiance et les imprimantes. Un homme y a même perdu l’audition, tellement il a été lessivé par la machine de la pub. Seul un virage à 360° lavage à froid pouvait le sauver. Car, dans les comportements des fondateurs, rien ne pouvait être au programme du bien-être en agence. Un autre homme est devenu épileptique. C’est une agence créative au niveau des pathologies qu’elle engendre. Ça mérite un Lion d’or dans la catégorie harcèlement. Bref, un vrai cocktail, un martinet on the rocks, servi même quand les bars sont fermés.

Puis il y a eu ces agences de relations presse

Deux bureaux de presse ont été visés pour harcèlement moral. Dans l’un, on criait « Le client, on le suce », et l’autre était en procès depuis sept ans pour une affaire d’étagère tombée sur deux stagiaires, dont l’une s’est retrouvée à l’hôpital et se bat encore pour réclamer justice, en vain. Son procès aura lieu le 2 avril, le lendemain de la journée de la blague. En espérant que la décision n’en soit pas une.

Certaines agences ont pris des mesures. Chez l’une d’elle, un présumé harceleur a pu être mis à pied. Une procédure de licenciement est en cours. Encore une victoire d’un canard pas enchaîné, mais gavé de lire des horreurs commises par des personnes haut placées qui se croient tout permis.

Pourtant, avec les points qu’ils ont perdus, ils devraient ne plus pouvoir rouler sur la dignité de ces victimes qui peinent à se reconstruire et à retrouver l’envie d’avoir envie de travailler dans ce milieu qui les a écrasées.

Je m’endors et me réveille avec les appels de détresse

Silencieux, ils viennent de toutes ces personnes perdues qui cherchent des endroits où l’on peut faire ce que l’on aime sans se faire détruire par ceux qui nous détestent.

Tous les jours, je me lève en me disant qu’il faut que les brûlures passent pour que la vie continue.

Je travaille dans le secteur que je maîtrise et méprise : la publicité. Je suis dans la gueule du loup mais je l’ouvre.

C’est assez paradoxal de vivre avec quelqu’un que l’on a détesté, rejeté, haï, et que l’on dénonce sur les réseaux sociaux. Peut-être parce que j’ai encore l’espoir de me dire que bien balancer, c’est le début du bonheur. Mais pas seulement le mien. Celui de toutes et tous. Il faut que demain on puisse choisir les agences parce qu’elles sont respectueuses des salarié-e-s qu’elles emploient. Ces agences pourront même se vanter d’avoir des publicitaires qui ne viennent plus chez eux par hasard. Ce serait la totale, non ?

« Parce que le monde bouge » et qu’on doit suivre le mouvement et les mouvements qui en découlent.

Après le #metoo, le #balance est né. Balance ton stage, ton boss, ta startup, ta famille, ton agence, ton tatoueur…

C’est un mouvement libérateur qui peut nous aider à connaître un milieu plus sain, et j’ai hâte de découvrir à quoi il ressemblera demain.

Mais l’avenir, c’est encore à nous de l’écrire.


Cet article est paru dans le n°25 de la revue, « Do Hype Yourself ». Pour le retrouver, c'est par ici

@balancetonagency - Le 12 févr. 2021
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